CLXXVIII
A LOUIS RATISBONNE
Dimanche, 16 février 1862.
Je veux tout de suite vous dire combien je suis sensible à ce souvenir de vous. On avait oublié mon plaidoyer, et l'on n'a pas jugé qu'il fût bon de m'entendre sur cette question. Mais si la cause est gagnée, qu'importe le nom de l'avocat? Que le drapeau de l'intelligence et des lettres s'élève de plus en plus dans notre France, c'est là l'important.
Que de temps on a perdu depuis le jour où la Convention y pensa, au milieu des tocsins et des canons 1 Que de familles sacrifiées ! Dieu veuille que la fin se fasse et qu'elle soit bonne, et que cette propriété sacrée soit perpétuelle.
Le jour où l'on délibérait à la Chambre sur cette loi
1. a le coupable, dit M. L.-X. de Ricard, qui a fait connaître cette lettre, était mon ami, Emmanuel des Essarls. qui venait de publier ses Poésies Parisiennes ».
3i2 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
qui avorta, je me sentis saisi par les coudes ; et, en me retournant vers celui qui m'arrêtait, je vis Balzac qui me dit : « Il n'y a que vous et moi ici des parias littéraires ! Voyez, on les a si bien découragés, et ils espèrent si peu, qu'ils ne viennent même pas écouter la discussion. » J'ai beaucoup soutîert aujourd'hui, et je suis accablé des lassitudes de cette lutte contre le vautour que Promélhée m'a légué. Il me dévore avec une cruauté inouïe. Serrez-moi la main, ami bien bon et bien cher, cela me fera quelque douce et consolante minute de repos. Venez vers quatre heures dans le jour. Je suis un peu moins tourmenté qu'aux autres heures. Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
A UNE AMIE
23 février 1862.
Je suis très touché du soin que vous avez bien voulu prendre de venir vous-même plusieurs fois savoir de mes nouvelles, ma chère et gracieuse amie, et il me tardait de pouvoir vous en remercier. Depuis deux ans, je vous l'ai dit, je crois, chez vous, je sentais venir cette maladie cruelle qu'on nomme gastralgie, maladie des nerfs de l'estomac.
Les médecins les plus célèbres n'ont pas su prendre [
contre elle les mesures préventives que la loi connaît quelquefois, mais qu'ils ignorent. A présent, depuis le mois de septembre dernier, ils ont essayé de tous les poisons connus pour la guérir et n'ont pu tuer encore ni elle ni moi.
A présent, toutes les drogues sont suspendues par d'autres docteurs, et je m'en trouve bien mieux.
Mais il m'est interdit de voir et recevoir personne jusqu'à nouvel ordre, et, depuis le 30 décembre, j'obéis. Aucun de mes amis n'est venu jusqu'à ma chambre à coucher, où je suis toujours au lit, très atTaibli par le régime précédent. On est d'accord pour dire que ce qui a aggravé mes souffrances, c'est l'effort que je ne cessais de faire pour les cacher, jusqu'au moment où un tremblement de nerfs les décelait.
Du vendredi saint au samedi saint, 19 avril 1862.
C'est assurément une action très vertueuse que de rassurer une amie ; mais s'il s'agit de lui faire faire une sorte de voyage inutile, et si elle ne doit y trouver qu'une triste déception, il faut cesser de lui faire illusion par la gaieté du langage et par des anecdotes. Il faut dire la vérité.
3ii CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
Les médecins n'ont encore réussi ni à me tuer, ni à me guérir. Je souffre horriblement de ces crampes des nerfs de l'estomac. Ne pouvoir ni manger ni boire sans une douleur aiguë qui donne un tremblement violent et rejette ensuite sa victime dans une prostration accablante, voilà mon état. Une seule chose étonne tout le monde, c'est que j'y aie pu résister et être vivant encore.
Si donc votre amie vous implore , venez la voir et lui apporter le secours de votre gracieuse animation d'esprit ; mais vous ne viendrez que pour elle.
Mais parlons d'autre chose que de moi, sujet que je déteste. — Savez-vous qu'il n'y a rien de plus beau que ce mariage de deux âmes pures qae vous m'annoncez ?
Vous n'avez qu'un raisonnement à employer et quelques lectures.
1° On mettra entre les mains de la fiancée un rosaire ou un scapulaire quelconque (je suppose le vôtre). Puis on lui donnera à lire, après la messe, la Fleur des saints. Là elle verra que, dans la primitive Église, le mariage fut considéré souvent comme impur, et que beaucoup de saints, mariés avant leur conversion à l'Église chrétienne, firent vœu de vivre dans le désert avec leur femme, mais de l'aimer comme une sœur. Leur sainteté leur fit ainsi une seconde virginité, infiniment plus belle et plus méritoire que la première, puisque la tentation était là, tout à côté des mariés. Ils y gagnèrent le ciel d'où ils nous bénissent, et l'honneur d'être inscrits sur notre calendrier ;
2° On fera lire à la fiancée Platon et tous ses dialogues, afin qu'elle ait pour le corps périssable le juste mépris qu'il mérite ; et elle ira à l'autel sans toucher la main de ce guerrier, noire cousin, qui l'a déjà devancée, à ce qu'il paraît (d'après votre récit), dans ces pieuses résolutions. La nuit elle n'aura pas besoin de prendre de chloroforme, comme la jeune et prudente Anglaise que vous savez. Personne n'attentera à sa pudeur, et vous entonnerez avec les deux époux un cantique d'actions de grâces.
Félicitez donc Fulgence, que je vois très proche du Paradis en ce moment.
Saint Augustin dit que nous renaîtrons après Josaphat dans notre corps, mais à la condition de ne pas nous en servir. Il sait parfaitement que ce corps aura trente-trois ans, âge de la mort de Notre-Seigneur (ceci a fait murmurer les jeunes filles mortes à dix-huit ans, et que l'on vieillit). Il ajoute que notre corps aura la taille de cinq pieds trois pouces, qui était celle de Jésus-Christ. Enfin il n'y a point de mystères pour les saints, puisque tout est si bien expliqué par eux, et nous en aurons deux dans notre famille, où je n'en connaissais pas encore. Cela doit vous causer, ce me semble, une grande joie, chère belle amie ; et comme c'est aujourd'hui samedi saint, recommandez-moi à leurs prières, quoique indigne (selon la formule des capucins).
Bonsoir, chère belle amie, voilà cinq heures du matin, et peut-être le jour m'apportera-t-il ce qu'il ôte aux autres, quelques moments de sommeil ?
346 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
A UNE AMIE
3 mai 1862.
J'espérais être plus tôt guéri et en état de vous aller voir, chère amie, mais je souffre beaucoup.
Les insomnies me tuent et la faiblesse où l'on me i condamne par une diète prolongée est elle-même une aggravation de la maladie.
Les crampes nerveuses qui me saisissent l'estomac sont si douloureuses que je me suis trouvé mal, à peu près sans connaissance, avant-hier au soir...