CLXXXIII
A BARBEY d'aUREVILLY
Dimanche, 25 mai 1862.
Je ne veux pas attendre que je vous revoie pour vous remercier de cette visite que j'ai reçue, par vous, de C( vieux fat de Brummel que vous avez enterré dans soi
Dandysme^ qui lui sert de linceul. — Vous vous moquez de tous les deux avec un esprit charmant et vous faites leur éloge, à peu près comme Hamilton quand il louait les Vertus des filles d'honneur de la Reine d'Angleterre et surtout celles de mademoiselle Hyde, Duchesse d'York, immédiatement après la confession de ses jeux innocents par les jeunes Lords ses amis.
Vous connaissez l'Angleterre, ce me semble, aussi bien qu'Hamilton connaissait la France, et ni sa langue ni ses mœurs n'ont de mystères pour vous. — Vous venez de vous amuser à donner une sorte d'importance à cet homme qui, j'en suis sûr, ne fut guères, à vos yeux, qu'un laquais pour accompagner le violon du Prince de Galles avec le sien et l'aider à dessiner la forme de l'habit du lendemain et des grosses cravates du soir. Une sorte de poupée de cire, comme j'en ai vu beaucoup à Londres, se posant pour aller à Hyde Park (comme se pose le portrait d'Alfred d'Orsay, fait par lui-même), la canne sur le genou, et n'osant pas plus se déranger qu'un horse-guard, en vedette, ne dérange sa carabine et la direction de son regard ; — du reste, muets dans le monde et dans l'intimité, faute d'idées et de sentiments.
En vérité, je crois que vous aimez encore mieux le maussade cant, qui du moins ressemble, d'un peu loin, à une idée religieuse et sérieuse; — haineuse, il est vrai, par-dessus tout, mais enfin pouvant animer un être
1 Du Dandysme et de G. Brummel, par J.-A. Barbey d'Aurevilly-Paris, Poulet-Malassis, 1861, petit in-12,
3o0 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
humain de quelque chose, et d'autre chose que de la froide manie de poser, en pivotant sur soi-même comme un Curtius de cire sous les glaces d'une boutique de coiffeur. — Cet éloge moqueur que vous faites du Dandysme est le plus heureux persiflage du monde contre cette froide vanité de l'attitude; ce rôle de princes dédaigneux et de millionnaires blasés joué par des sots qui n'ont ni naissance, ni richesse, ni talenl, ni esprit, ni cœur.
Cette nuit J'aime à causer ainsi d'avance, un peu, avec vous.
Le vautour est parli ou endormi et n'a fait que m'éveiller à quatre heures par une morsure, comnie à l'ordinaire.
Puisque vous ne cessez d'être bon et d'envoyer, à un ami connu de vous, ce que vous écrivez aux arnis inconnus, voyez s'il ne vous est pas possible de venir le voir mardi (27 mai) à deux heures après midi.
Si je cache mal quelque crise que je ne peux prévoir, vous me pardonnerez pour Vamour dit grec qui a produit ce joli nom de gastralgie et qui m'a fait bien du mal dans ces quinze jours et surtout quinze nuits, il faut que je l'avoue.
Je désigne mardi, afin que vous ayez le temps d'en choisir un autre, si celui-là vous est pris par quelque affaire ou quelque plaisir.
Avec les plus véritables sentiments de sympathie et d'amitié croyez-moi bien
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
A UNE AMIE
29 mai 1862,
IMalheureusement, mon amie, lorsqu'une maladie est aussi douloureuse que la mienne, elle ne permet pas de longues conversations, et il ne m'a pas été possible de me lever et de me tenir debout...
Aujourd'hui, je suis moins souffrant et en aussi bon état que peut l'être un malade, qui n'a pas encore le droit de dormir, de boire et de manger un peu de pain.
Le lait est à peu près mon seul régime, et je le trouve un peu trop pastoral.
Mais dans cette douloureuse églogue qui me tient depuis six mois, il faut me soumettre et jeûner comme un martyr. . .
La solitude et le silence le plus absolu ont amené un commencement de convalescence.
Il faut la laisser s'accroître avec mes forces, sous peine de rechute qui ne serait pas sans danger...
352 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Paris, lundi 29 septembre 1862.
Tout souffrant que je suis, j'attendais minuit avec impatience pour vous écrire en paix. Tout le jour j'ai gardé Lydia pour m'efforcer de la distraire de ce qu'elle souffre. Sa vue s'affaiblit de plus en plus et ce n'est qu'après des douleurs de tète d'une grande violence que ses yeux se voilent et qu'une sorte d'ombre complète les couvre à tel point qu'elle est prête à tomber dans les appartements où il faut qu'on l'accompagne en la soutenant. Cela me remplit de tristesse et d'effroi ; comment pourrais-je penser à moi-même au milieu de ces inquiétudes bien plus graves? Aussi je n'en veux plus parler, même à vous, chère amie. Après l'ennui de souffrir ces lentes affections nerveuses, le plus grand c'est de les décrire.
Dans les temps de médecins où nous vivons, il est bon de s'avertir. Je suis persuadé que Castaing serait acquitté aujourd'hui. D n'aurait qu'à dire au tribunal : « Je suis homéopathe, j'ai donné du poison, c'est tout simple. Tout médicament est un poison. Si la dose était un peu trop forte, tant pis pour le malade, sa constitution n'a pas permis de le guérir ».
Et n'allez pas croire que ce soit une conjecture satirique, tout simplement : c'est l'histoire contemporaine.
CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY. 3o3
Un certain docteur homéopathe me dit à moi, à moimême, à moi seul, parlant à ma personne, ce qui suit, de l'air le plus radieux, le plus satisfait, confiant en luimême et triomphant :
« — Monsieur, rien n'est si inoffensif assurément qu'un collier de corail, n'est-ce pas?
» — Assurément, Monsieur; j'en ai vu, dis-je, sur de très belles épaules qui ne s'en trouvaient pas blessées.
» — Et si on avalait un grain de corail on n'en éprouverait aucun mal.
» — Je suis ravi de le savoir, dis-je, car si, dans un transport d'amour, il en restait un dans la bouche de l'un de mes cent soixante-trois cousins, qui sont tous mes neveux adolescents, ce serait fort dangereux.
» — Eh bieni Monsieur, nous venons de découvrir que ce même grain de corail, pilé, en poudre, est le poison le plus subtil et le plus prompt qui existe ».
Ici il s'étala sur son fauteuil d'un air de triomphe et ajouta :
« — Monsieur, cette épreuve-là , cette heureuse découverte m'a coûté quatre hommes!
» — S'il vous plaît de ne pas me compter comme le cinquième, vous m'obligerez fort », lui dis-je.
Eh bienI chère Alexandrine, je vous dirai comme Manlius Capitolinus : « Qu'en dis-tu? N'est-ce pas que l'honorable docteur Castaing fut un saint, et qu'on doit le réhabiliter avec statue expiatoire? »
Toujours est-il que vous vous défierez du corail.
Hier j'eus la visite de mon cousin M. de la Rivière (Auguste). Et je fais ici la même faute de français si
35i CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
chère à madame de Sévigné, qui recule tout jusqu'aux temps fabuleux, je ne sais pourquoi. Mon cousin ne m'a point conféré d'autre grade que celui-là, auquel je riposte toujours par le môme nom, qui est parfaitement dû à l'un des fds d'Angélique de Vigny, qui aimait à me tenir sur ses genoux en donnant à manger à ses paons, desquels la roue aux cent yeux éblouit encore les miens, au souvenir seulement. — Ma mémoire m'amuse dans ces petites choses même. Jugez, je vous prie, des consolations qu'elle m'apporte dans mes insomnies quand je lui donne à revoir des tableaux moins anciens et plus séduisants encore, moins candides peut-être. Qui sait? Rêveries de prisonnier qui écrit dans son lit à la lampe. Notre cousin ne m'a pas parlé de votre chute, et moi, par discrétion, je n'ai point fait de questions, selon ma coutume, sachant d'ailleurs qu'elle n'est plus pour vous un obstacle à rien, mais seulement une petite leçon de prudence sur les escaliers. — Suivez bien ce conseil un peu rude de la Providence, et demandez à votre père si un vrai jurisconsulte comme lui n'acquitterait pas Castaing. J'y tiens beaucoup.
CLXXXYI
A MADAME J. DE SAINT-MAUR
Paris, samedi, 4 octobre 1862.
J'ai bien tardé à vous répondre, n'est-ce pas ? Vous devez me trouver bien coupable et bien ingrat, mais il :
faut pardonner quand on sait quelles sont les épreuves cruelles de la vie pour celui qui vous écrit. Ce n'est pas de lui qu'il faut s'occuper à présent, non ce n'est plus de moi que l'on peut être inquiet, mais de ma pauvre Lydia qui a été si profondément affectée de me voir si longtemps malade qu'elle-même l'est à présent plus que moi. Je vous assure que j'ai des remords d'avoir été malade comme si c'était une faute bien grave de ma part. Car j'ai été cause ainsi des souffrances de son excellent cœur toujours menacé, hélas ! et toujours blessé des moindres choses. Vous allez donc enfin revenir, vous m'aiderez à réparer le mal qu'on lui a fait avec de bonnes intentions sans doute, mais sans ménagements. Je sais à présent, mais trop tard, quels effrois dangereux on lui a causés à mon occasion. Mes voisines, la fille et la mère elle-même, ne lui ménageaient pas leurs excessives prévoyances et elles avaient imaginé de se charger de mon salut. Il ne leur semblait pas facile de m'en parler, mais elles prenaient le chemin détourné et faisaient passer par elle leurs conseils les plus sinistres. Chaque fois qu'elle les avait vues, elle allait s'enfermer pour sangloter dans sa chambre et revenait sourire près de mon lit. Mais ses yeux déjà trop malades la trahissaient et se sont cruellement ressentis des tourments qu'on lui apportait ainsi. On ne se met pas assez à la place d'une personne dont la sensibilité est si vive que la sienne. Toute conversation sur les croyances religieuses lui semble un reproche fait à la sienne, et les entretiens mystérieux sur les confesseurs et l'accès qu'il serait bon de leur rendre possible lui apportaient une
3o6 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
épouvante inexprimable dont j'espère la préserver à l'avenir.
Dans la simplicité de ces honnêtes personnes il n'entre pas assez d'idées saines et véritablement graves. Elles ne considèrent pas qu'un homme qui a écrit ce qui est publié dans mes livres a depuis longtemps construit en lui-même l'édifice immuahle de ses idées phUoso2jhiques, théologiques et théosophiques; qu'il a étudié à fond toutes les doctrines et les théodicées antiques et modernes et que, s'il veut bien ne pas les exprimer et les développer dans des livres, ni même dans des conversations passagères, c'est parce qu'il ménage la faiblesse égoïste de pauvres âmes qui s'appuient encore sur des pratiques païennes et qui n'ont pas l'abondance de bonté qui devrait leur suffire pour faire le bien sans réclamer une récompense, y mettre un prix et fixer des conditions, comme par un acte de notaire.
En vérité, cela va presque encore jusque-là et, pour ne pas être trop longtemps si sérieux, il faut que je vous apprenne une anecdote presque de votre pays. L'un de mes amis m'a dit avoir vu et tenu dans ses mains, un parchemin signé de saint Dominique et que l'on conserve pieusement dans le Midi. C'est un acte par lequel il promet à un brave gentilhomme voisin des terres de son petit couvent, autant d'arpents de sol labourable en Paradis qu'il en cédera gratuitement aux Dominicains autour de leur maison. L'échange fut fait et enregistré.
Vos belles montagnes me sont toujours chères par le souvenir et, si vous avez par hasard certains livres, vous
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 357
pourrez y retrouver des vers qui seraient la preuve de cette fidélité de ma mémoire pour les belles choses et les belles natures :
0 montagnes d'azur! ô pays adoré!
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et les pieds de gazons! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un Cor, mélancolique et tendre *...
Vous avez bien le droit de respirer cet air pur et de contempler ces ravissants tableaux, vous qui avez souffert si courageusement du souffle des déserts et des rigoureuses sécheresses de l'Orient. Et cependant, ici, vous trouverez peut-être mieux encore, non pour la vue des regards, mais pour les belles clartés de l'esprit que vous savez si bien goi^iter et répandre même dans les intimes conversations.
J'ai bien souffert dans ce lit d'où je vous écris et mon martyre se prolonge cruellement. Le supporter et le décrire en même temps serait au-dessus de mes forces. Revenez pour que je ressente moins les aiguillons du chagrin et des souffrances du corps si présentes à l'âme.
Embrassez pour moi et pour nous (Lydia me prie de vous le dire) ces beaux enfants qui font votre bonheur et pardonnez-moi d'avoir tardé à vous écrire. Il fallait