Madame de Vigny venait de mourir
368 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VlCiNY.
jusqu'aux jours de calme où je vous écrirai pour vous prier de venir m'apporter quelques heures...
Jusque-là ne cessez pas de surveiller votre santé, troublée aussi par la grande douleur qui vient d'être la vôtre ; et, de temps en temps, répondez, par quelques lettres venues de votre cœur, aux appels que le mien lui fera et aux récits douloureux qu'il ne peut pas lui faire aujourd'hui sans achever de se déchirer.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Paris, jeudi 2 avril 1863.
Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre, chère Alexandrine, c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres que je ne pouvais me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et quoi que vous en disiez, vous n'y preniez point de peine. Vous m'avez écrit comme on continue un dialogue avec son danseur, parce que votre police est mal faite et qu'on vous a mal rendu compte de mon état. On a bien fait et je m'en suis applaudi. Nos usages mauvais veulent que, dans ces cruels et éternels adieux, faits au milieu des larmes que l'on veut inutilement contenir,
les hommes n'aient pas la liberté de s'enfermer avec leur douleur ; et rien ne m'a été épargné des affreux détails, des déchirantes dispositions qu'il faut ordonner soimême . Qu'auriez-vous fait ici, vous , femme inutile ? Mes parents et mes amis ont été pleins de bonté pour moi ; et tandis que j'étais (comme, hélas I je suis encore) affaibli au point de ne pouvoir me soulever de mon lit sans l'aide de deux personnes, pendant que je me trouvais mal à chaque instant, ils m'ont remplacé dans l'ordonnance des sombres cérémonies à l'ambassade anglaise, et dans son église, et au dernier lieu du repos éternel. — Mais, malgré eux, les hommes froids et blasés sur les deuils , qui sont agents des pompes funèbres, venaient directement à moi recevoir des ordres et (selon leur terme liideux) apporter la note, comme le lendemain d'un repas de corps chez un restaurateur. — On les a chassés, et du fond de mon lit je les ai payés moi-même, après que l'un de mes amis leur a donné une sévère leçon. Mais ce ne sont là que les premières épines de mon martyre.
Je possède à perpétuité un caveau de famille à Montmartre et il a fallu y faire trois sortes de travaux : l'exhumation et l'inhumation nouvelle des cendres de ma mère, creuser plus profondément son caveau dans la terre, former au-dessus un second caveau et y descendre cette chère enfant que depuis 1825 je préservais de ce coup trop prévu qui frappe toute sa famille, celle que je préservais de tout, et pour qui j'avais sacrifié tous mes goûts de voyage, tous les désirs de liberté ou de science, afin de me vouer à son salut comme une
mère à sa fille, toujours garde-malade et inquiet nuit et jour, mais lui épargnant toutes les peines de la vie. les prévoyances nécessaires des affaires. J'étais récompensé par une sorte de joie secrète de l'avoir sauvée chaque soir, après l'avoir vue en péril presque chaque malin. Mais, hélas 1 cette fois je suis vaincu. Je semhlais prêt à être guéri, je la pouvais conduire au Bois de Boulogne. Elle en venait avec moi et l'une de ses femmes, gaie et ayant vu avec moi l'essai d'un ballon. Mais tout à coup paralysée, elle dut être portée sur l'escalier, et ce fut la dernière fois qu'elle le monta. La rapidité de l'attaque fut inexorable ; mon médecin et le docteur Cruveilhier y épuisèrent tous les secours de leur science; et sans un moment d'espérance, mais heureusement sans douleur, cette âme si pure et si bonne me quitta en me disant : Mon bon Alfred, je ne souffre pas. — Seule et dernière consolation.
Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas depuis cette nuit-là de martyre comparable au mien. Une rechute profonde, accablante, dans cette gastralgie m'a saisi tout entier et mes nerfs sont frappés cruellement. Voici ma vie. Affaibli comme vous le savez par cette vie de prisonnier, car depuis deux ans je ne suis pas sorti et ne peux marcher, j'ai toutes les nuits une insomnie qui me condamne à compter tous les coups de ma pendule. Les maladies sans fièvre sont les plus longues, disent les médecins : je l'éprouve, et même dans ces horribles tourments je n'ai point de fièvre. J'allume mes bougies et j'écris, mes yeux en sont brûlés. Je les éteins ; reviennent les souvenirs récente
CORRESPONDANCE d'alFRKD DE VIGNY. 371
et sombres ; et les larmes, que j'ai la force de cacher aux vivants dans la journée, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour. On m'apporte ma seule nourriture, une coupe de lait chaud et, par une étrange régularité de la nature qui veut vivre en dépit de tout, je dors pour une heure et demie. C'est mon seul sommeil. J'en sors moins malade, en ce moment, et il me donne assez de force pour vous écrire.
Mais autre chose est survenu en moi. Après une vie toujours active, une immol)ilité de deux ans a altéré ma constitution et tous les jours mes jambes sont gonflées, et je ne peux ni me lever d'un fauteuil, ni marcher dans la chambre sans le soutien de deux personnes. Les frictions de toute sorte n'y ont rien fait, et aujourd'hui même je suis dans le même état.
Vers trois heures, on me lève. Je cherche alors à recevoir mes parents et à leur paraître guéri ; mais ces efforts-là me font mal presque toujours. Cependant il me semble que j'ai quelquefois réussi, car vous me paraissez très rassurée et vous m'écrivez, en folâtrant, que c'est pour ne reparaître que tel que j'étais que je reste chez moi. Cependant je dois croire qu'en d'autres récils mes parents sont moins optimistes, car nous avons des cousines pieuses qui ont multiplié près de moi les amulettes, les médailles de la Vierge immaculée, et même des saintes amoureuses comme Madame de Chantai.
Le pauvre archevêque de Paris (que ces médailles n'ont malheureusement pas sauvé) m'est venu voir trois fois, comme, depuis, l'évêque d'Orléans et un certain nombre d'abbés que je vous décrirai plus tard, ainsi que
M7t> CORRF.SPOXD.Wr.r. 1) ALFRED DE VIGNY.
leurs rapports avec moi, en grand détail et vérité historique.
Voilà, ma chère amie, l'état des choses. Comment le trouvez-vous?
A présent je ne puis avoir de volonté sur ce que vous ferez de voyage, si vous ne m'écrivez d'abord ce qu'il vous est permis de faire dans votre position.
Pour combien de temps pouvez-vous habiter Paris ? Madame de Croy vous loge-t-elle chez elle pendant votre séjour? Aurez- vous dans l'été une autre occasion de revenir à Paris ? Quels sont ces projets que vous me faisiez sous-entendre dans votre première lettre? Vous paraissent-ils praticables à présent? Vous savez mon état. Jugez vous-même.
Si vous veniez à présent, vous n'auriez rien à faire qui me fût utile comme vous l'offriez, et comme les hommes seuls de notre famille l'ont pu faire ; et pour moi ce serait un supplice de Tantale que de ne vous voir que peu d'instants dans la journée, de trois heures à six heures du soir, troublé sans cesse par des villes que les liens du sang rendent inviolables, qui entrent à tout moment, restent longtemps, questionnent sans cesse, mettent la victime sur la sellette, observent, épiloguent, chuchotent, font parler les domestiques tout bas, et se mêlent de tout.
Cependant il serait possible dans la soirée de s'y dérober, mais trop rarement, et à l'heure où il faut que commencent les frictions ordonnées, et où il faut aussi que je sois péniblement porté dans ce lit qui ne connaît plus le sommeil.
COKP.ESPONDANCK I) ALFRED DE VIGNY. 373
Répondez- moi, je vous prie, avec un peu plus d'alteniion et beaucoup d'explications.
Si Madame de Croy vous est, comme tous les ans, utile en vous donnant un centre de maison d'où vous partez chaque jour pour faire vos trente visites nécessaires, indispensables, supposez-moi à Londres et venez vous acquitter de ces délicieux devoirs. Mais si c'est dans la sincère volonté de me voir, et de me voir longtemps de suite, sans précipitation ni souvenir des autres, des étrangers ; de voir la vérité des choses et des sentiments ensemble, de juger le présent et l'avenir pour tâcher de faire sortir de tous deux quelque chose qui ait une apparence de bonheur et de consolation, ce sera impossible en ce moment de souffrances extrêmes où je suis, et au milieu des empressements exagérés de tant de monde, de tant de recettes de guérison que l'on m'apporte, avec des médecins tout neufs dont chacun a fait des miracles, et de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine exécutés par eux.
Voyez, mon amie, et ne laissez, je vous prie, sans réponse aucune de mes questions.
Vous parlez beaucoup de croire et de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi.
Au lit, à deux heures et demie après midi,
37i CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY
CXCÎV
A UNE AMIE
20 arril 1863.
Souvenez-vous, chère Anua, que vous avez choisi mardi, pour venir voir, un moment, le malade qui est bien triste dans sa solitude, et qui ne cesse de soulTrir. et qui ne peut pas marcher, et à qui vous conseillez de se promener, et qui ne peut pas aller d'une chambre à l'autre sans soutien, et qui est non pas au pain et à ieau mais au lait et à l'eau.
Cependant, il commence à se sentir plus calme, quoique privé de sommeil. Il croit, en y réfléchissant, que les médecins l'ont trompé pour le tranquilliser, et que la fièvre lui amenait l'insomnie, quoique chaque savant docteur ne manquât jamais de lui dire : Point de fièvre. Il 71 y a inen de plus long à guérir que les maladies sans fièvre.
Oui, les binotes anglaises sont légères et très bonne'^ dans le lait et c'est de votre part une aimable attention . A demain donc. Voici bientôt la longue nuit qui v,i venir m'accabler, et compter ses heures et ses demiheures sera mon supplice.
Dormez bien, vous qui n'avez pas tant de chagrin et tant de souffrances que moi !
ALFRED UE VIGNY
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 375
Jeudi, 30 avril 1863.
Vous VOUS étiez annoncé pour vendredi, mon cher ami, et ma sœur Anne n'a rien vu venir.
Un renseignement, je vous prie, et sans vous déranger écrivez-le-moi. Avez-vous l'ouvrage de M. Littré intitulé Conservation % etc.
Dans quelle année a-t-il été publié ? De combien de volumes se compose-t-il ? Je le ferai demander à la Bibliothèque Impériale.
Un lioinme sérieux doit être, non pas lu, mais étudié. C'est ma coutume, vous le savez.
Avez-vous en votre possession le dictionnaire de Nysten'^ ?
Est-il volumineux?
J'ai le projet et le temps de vérifier en comparant le sens de l'édition de 1806 et de celle de M. Littré. On a fait contre lui des citations que j'ai trouvées fausses el
1. Conservation, révolution, positivisme. Paris, Ladrange, 1852. i 11-12.
2. Dictionnaire de médecine dont les 10' et 11' éditions (1855- 1858) avaient été refondues par Littré et Robin.
inventées. Expressions imaginaires. Mauvaise et fatale guerre !
Un mot de réponse, boudeur d'Auteuil.
Tout à vous quand même.
A MADAME J. DE SAINT-MAUR
Mercredi', 12 mai 1863.
On dit que vous êtes souffrante, ma chère cousine. J'envoie savoir ce que je dois penser de votre santé, qui m'est chère comme à tous ceux qui connaissent votre bonté et en ont éprouvé la douce persévthance.
Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue. Avezvous quelque réponse de Messieurs ou Monsieur de Crouseilhes ?
Si vous aviez le temps de revenir avec Marie ^, je lui montrerais des paysages. Si vous voulez qu'elle sache lire, faites-lui apprendre et vous réciter par cœur une pièce de vers d'un grand maître quelconque.
Choisissez-la courte d'abord : une fable de La Fontaine, un fragment des chœurs d'Esther ou à'Athalie, une