‹ CorrespondanceChapitre 106 sur 223 · A M. B. JOUVIN · texte numérisé non relu

A M. B. JOUVIN

Co 2 novembre 1867.

Cher confrère,

Vous avez des manières imprévues d'être agréable, et votre charmant éloge m'a fait sauter et m'écrier, en lisant le journal, comme quelqu'un pris au dépourvu.

Eh bien , oui, la littérature la plus paisible, si elle est sincère et juste, a son lendemain. Éclipsée et primée aujourd'hui par quelque grand événement qui obscurcit tout, elle retrouve à distance son intérêt tranquille et sûr. Je me rappelle qu'il y a plus de trente ans, le matin d'une de ces terribles émeutes qui ensanglantèrent Paris dans les pre-

1. Remerchnent pour une note inséi ée dans le Figaro du 1" novembre 1867.

mières années de Louis-Philippe, mon ami Ampère me vint prendre, et nous allâmes tout émus, pour savoir des nouvelles, jusque dans la rue du Croissant, qui était alors un quartier général de journaux. Puis, tout à coup. Ampère, regardant à sa montre, me dit : « Il est deux heures et demie, je n'ai que le temps d'aller à l'École normale, où je dois faire une conférence... Et sur quoi? ajouta-t-il; imaginez que c'est sur le cavalier Marini ! »

Je lui répondis : « Eh bien, vous n'aurez pas tort : il viendra un jour où l'on ne se souviendra plus de cette émeute et où on la confondra avec d'autres sans plus bien savoir de laquelle il s'agit ; mais on connaîtra toujours le cavalier Marini, qui est un homme de talent, sinon un grand homme, et il aura sa page dans une histoire littéraire. )) — Tâchons à notre tour, cher confrère, d'être comme le cavalier Marini, un peu plus ou un peu moins.

Encore merci, et tout à vous.

CDLXY.

A M. COLINCAMP^.

Ce 2 novembre 1867.

Mon cher ami.

Mais vous voulez donc me réduire à ne plus trouver de paroles pour vous remercier? Sous prétexte de faire de moi un sujet d'étude, vous me présentez au public par vingt

1. Réponse à un article sur les Lundis dans la Presse du même jour.

côtés, et sous vingt aspects plus agréables les uns que les autres. Je m'éblouis moi-même en me regardant. Mais sérieusement, en tâchant de faire abstraction de la sensation singulière qui accompagne une semblable lecture et qui m'interdit de la juger, je ne puis m'empêcher de redevenir critique pour dire combien votre vue sur le Chateaubriand et son groupe a porté juste. En effet, c'est bien au moment où j'ai bâti ce livre dans mon cours de Liège (1848-1849) que s'est opérée en moi la crise de la seconde maturité. Mes Lundis, au retour, à la fin de 1849, dans le Constitutionnel de Yéron, n'ont été que la monnaie de ce que j'avais amassé là-bas dans ma retraite d'une année et de ce que j'aurais, tôt ou tard, donné en volume ; mais il m'a été bien commode de trouver aussitôt un si facile débit. Ne pensez-vous pas que si, par la même méthode, sans plus d'art, mais avec la même impartialité, on bâtissait sur chacun de nos grands auteurs : Lamartine, Lamennais, Hugo, George Sand, etc., deux volumes (deux volumes sur chacun), ainsi farcis et composés de détails biographiques, jugements, analyses, fragments de lettres, témoignages pour et contre, anecdotes et ana, on aurait toute la vérité désirable, on saurait d'original et de fond en comble le talent, le caractère et la personne ? Ce serait tout gain pour le lecteur ; la part et le mérite du collecteur disparaîtraient dans le résultat. — Merci encore une fois, mon cher ami, de tant d'attentions pénétrantes et qui m'obligent à jamais à vous par la reconnaissance du cœur et de l'esprit.

CDLXYI.

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