‹ CorrespondanceChapitre 116 sur 223 · A M. DE GONET, JUGE D ' IN S T R U G T I ON · texte numérisé non relu

A M. DE GONET, JUGE D ' IN S T R U G T I ON

Ce 20 novembre 1867.

Monsieur,

J'ai l'honneur de m'adresser à vous, comme au nom qui me paraît le plus indiqué dans ces affaires judiciaires d'une vive actualité. Si je me trompe d'adresse, auriezvous la bonté de faire transmettre à celui de messieurs vos collègues que cela regarde plus particulièrement, la supplication que je me permets de recommander?

Le prévenu ^ dont je joins ici la lettre est, je le sais, déjà

1. M. Alfred Vcrlière, dont l'opuscule incriminé avait pour titre : Déisme et péril social.

condamné pour le fait d'un écrit renfermant le catalogu et la bibliographie dé livres irréligieux, la plupart de l'écôle de d'Holbach, auquel catalogue il a cru devoir joindre une préface. Vous pensez bien, monsieur, que je ne viens pas essayer de soutenir de semblables erreurs d'esprit, et il serait aisé à une intelligence véritablement philosophique dé défendre les idées qui lui paraîtraient vraies sur l'origine et la constitution de l'univers, sans venir se heurter aux bancs de la police correctionnelle. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'un tel travers intellectuel mériterait la réprimande et la censure des bons esprits, plutôt que l'amende et la prison, et il est, selon moi, à regretter que la loi, en cela étroite, laisse si peu de latitude au juge.

J'ai voulu voir moi-même, monsieur, ce jeune homme. J'ai essayé de lui faire sentir que, sans renoncer à ses opinions et convictions, il y avait une voie plus élevée et plus digne à prendre; mais enfin j'ai été touché de voir en sa personne ce qu'une erreur purement intellectuelle pouvait amener de dommage dans l'existence, de souffrance physique et morale. Je vous rends mon impression sin cère. Il y a certainement à retoucher, sur ce point, à la loi.

Aujourd'hui voilà ce même jeune homme épuisé, souffrant (il suffit de le voir un instant pour s'en convaincre), d'une constitution rachitique, le voilà enveloppé dans une accusation de délit politique qui, j'espère, s'évanouira à l'examen: mais, en attendant, monsieur, c'est à votre humanité seule que je voudrais faire appel pour voir s'il n'y aurait pas moyen d'apporter quelque adoucissement

dans sa position. Sa lettre vous dira quels sont les points qui le font le plus souffrir.

Veuillez agréer, monsieur, avec mon excuse, l'assurance de ma haute considération.

CDLXXYIl.

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