DXXVII
A JULES CLARETIE
Ce 23 avril 1868.
Vous avez bien raison, mon cher ami, de trouver que la situation devient intolérable. Je voyais hier, en effet, qu'on vous avait refusé cette autorisation de conférence^, et je me demandais pourquoi ce pauvre ministre battu en brèche, craint évidemment de se faire de nouvelles aff'aires. Une telle situation précaire n'est pas digne du pouvoir, et cependant, si l'on pense à ce qui pourrait venir après, on se sent forcé de ménager le blâme. Je compte certes parler au Sénat, si toutefois la parole m'est accordée et maintenue. Je retiendrai difficilement un cri qui ne sera que l'écho de bien des âmes étouffées sous cette tartuferie d'un nouveau" genre. Le xviii^ siècle est à l'index et le xix^ aussi. Je ne doute pas cependant qu'en insistant un peu et après nouvelles réflexions, cette autorisation ne vous soit accordée. Vous devriez demander une audience au ministre même, ou à son secrétaire général, M. Charles Robert; ce, n'est pas votre cause que vous plaidez, c'est celle des lettres.
Votre dévoué.
1, A h suite d'une conférence sur Déranger-
DE C.-A. SAINTE-BEUVE 291 DXXVIII
Ce 23 avril 1868.
Cher monsieur,
Je vous remercie de Tindication précise. Vous ne vous étonnerez pas que je sois bien moins précis en répondant à la question que vous me faites sur les relations de Benjamin Constant avec madame de Charrière. Si vous me demandez mon impression, je ne doute pas que tout d'abord, entre le tout jeune homme et la femme mure, il n'y ait eu la cérémonie d'initiation. On attache en général, par le respect humain qu'on s'impose en écrivant, beaucoup trop d'importance à cette chose qui est bien plus fréquente et plus aisée qu'on ne le croit. Quelle raison aurait pu emp(3cher Benjamin Constant et madame de Charrière, libres qu'ils étaient de tout lien et de tout préjugé, de se donner ce plaisir ou de faire cette petite expérience ? Mais, à un second voyagé, quand Benjamin fut malade, il y avait alors des raisons pour que cela ne se renouvelât pas.— Excusez ma légèreté, mais veuillez observer que cela ne diminue en rien l'estime que je fais de madame de Charrière. — J'en dirai autant pour madame de Staël, également facile sur ce point.