A M. ROUHER
Ce 28 octobre 1868.
Monsieur et cher ministre,
Je voudrais que vous fussiez tout d'abord bien persuadé qu'il n'y a de ma part aucune question d'amour-propre en tout ceci. J'ai fort regretté, je vous l'avoue, de- n'avoir pas été à même de dire mon avis — un avis tout pratique — sur le Moniteur avant les derniers arrangements. J'ai vu tout ce qui s'y estjpassé depuis 1852 jusqu'en 1860. C'était une époque difficile, et une bonne information n'eût pas été, je crois, inutile. Une personne qui eût pu être consultée encore plus utilement que moi, c'est M. Pelletier, qui, sous M. Fould, avait réellement dirigé, et d'une manière
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d'autant plus sage que, pour nous littérateurs, elle était conime insensible. Aujourd'hui, les choses sont faites. Je me suis lié, il y a deux ans, par un traité très-avantageux pour moi, avec M. Dalloz. Je sais ce qu'on peut dire juridiquement sur ce traité; mais, à rties yeux, il comp.te; le traité, à son moment, a été un excellent procédé à mon égard, et il faudrait des circonstances extrêmes pour dégager ma délicatesse. Je ne me considère réellement pas comme libre. J'ai dit tout cela à M. Norbert-Billiart dans l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui. Il me serait fort pénible de manquer en quoi que ce soit à ce que je sens devoir au gouvernement de l'empereur. Aussi, l'état de ma santé étant ce qu'il est, il ne me sera pas difficile, si l'ancien Moniteur suivait une ligne qui fût par trop en contradiction avec ma pensée, de m'abstenir et de rester dans ma chambre. J'ai bien du regret de ne pouvoir supporter à aucun degré la voiture : sans quoi, j'irais pour avoir l'honneur de vous remercier, et pour vous exposer de vive voix, d'une manière plus complète, mes raisons et mes excuses.
Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'honmiage de mon respectueux dévouement.
DLXXI.
A M. 15ERGMAINN.
Ce 2 novembre -iSGS.
Cher doyen.
Pardon du retard! J'ai été, comme on l'est si souvent ici, surchargé d'affaires et obéré. J'aurais aimé à voir l'un
des MM. Garnier plutôt que de leur écrire : mais je ne puis sortir ou du moins aller loin, car je ne supporte pas la voiture, et je suis obligé d'attendre qu'on vienne à moi. Or, le plus avenant de ces deux messieurs est en voyage. — J'ai l'autre jour causé à fond de vous avec Renan. Je me suis plaint des procédés de son Académie à votre égard. J'ai dit ce qu'il fallait. Renan m'a paru tout conquis cl désirer qu'on ne prolonge pas envers vous une de ces injustices et de ces négligences dont on a ensuite à rougir. Tout à vous de cœur.
DLXXIl.
A M. R. CHANTELAUZE
Ce 9 novembi e ise.'î.
Mon cher ami,
J'ai de grandes intermittences qui tiennent à des veines de travail ou de fatigue ou de harcèlement. Ces éclipses ne signifient rien.
Je n'ai jamais reçu, savez-vous, le portrait lithographié du général Franceschi. Ce n'est pas la première fois que je m'aperçois que la poste est assez inexacte pour les paquets.
La lettre de M. Guigniaut ne demandait pas de réponse. Je suis bien d'avis que votre Retz paraisse à part et avec toute la distinction qui s'attache à une découverte inédite aussi intéressante.
La Marie Stuart est un sujet éternellement attachant
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et il suffira qu'il soit rajeuni par un coin et arrosé d'un peu d'inédit, suivant le goût du jour.
Le volume du poëte Loyson auquel avait pris intérêt votre amie, madame Roger Des Geneltes, va bientôt paraître sous les auspices de ses neveux, l'abbé Loyson et le père Hyacinthe. Ce que vous pouvez dire à la dame ultramontaine, c'est que le premier de ces deux messieurs m'a fait l'honneur de me venir voir plus d'une fois à l'occasion de celle édition, sur laquelle je compte pouvoir mettre un article au Moniteur^. — Je ne resterai pourlaat point au nouveau Moniteur gouvernemental. Je suis un peu mauvaise tête, mémo avec mes amis.
Veuillez agréer, cher collaborateur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
P.-S. — Je compte que notre Table de Port-Royal sera prête vers le mois de janvier. Ce sera assez long encore à imprimer. J'en prendrai occasion pour quelques errata nécessaires et même quelques additions.
DLXXill.
A M. GUSTAVE MEULE T
Ce n novembre 1868.
Je viens de prendre connaissance de votre excellent recueil 2. Comment vous exprimer ma gratitude pour la
1. Cet article, qui a paru on effet dans le Moniteur, a été recueilli, depuis, dans les Nouveaux Lundis, lome XL
2. Il s'agissait d'un recueil d Extraits classiques, où M. Gustave
m CORRESPONDANCE
belle place que vous m'y avez faite, pour la part que vous trouvez moyen de m'y ménager en plus de vingt endroits, et pour la notice dont vous avez fait précéder des morceaux si bien adaptés à l'objet du livre? Je suis bien un peu étonné de me voir, grâce à cette nouvelle et soudaine extension d'enceinte, rangé et annexé au nombre des classiques; mais c'est à vous de répondre de votre coup d'État, et je ne puis que m'en tenir très-flatlé et honoré.
DLXXIV.
A M. JULES CLARETIE
Ce 3 dccombre 1868.
Mon cher ami,
Votre lettre est bien faite pour me toucher. Ces souvenirs de notre vieux lycée me revenant après tant d'années sous une forme si cordiale et si flatteuse, au nom de mes anciens et de mes plus jeunes camarades, sont quelque chose assurément qui remue à la fois et qui réconforte, en cette saison de la vie où l'on aime à regarder en arrière et à ressaisir ce qu'il y a de meilleur dans le passé. Mais ne savez-vous donc pas comment je suis en réalité dans mon triste et presque humiliant état de santé? Toute sortie en voiture m'est interdite ; je n'en puis supporter le mouve-
Merlet donnait pour la première fois l'hospitalité aux grands contemporains du xix^ siècle. i
ment à aucun degré. Depuis deux ans, toute ma vie sociale, ma vie extérieure d'amitié et de camaraderie a dû cesser. Je n'ai dîné nulle part ni môme fiiit aucune visite (hormis ces deux fois où l'on m'a vu au Sénat). J'entrerais si j'osais dans plus de détails, pour vous convaincre de mon impos^ sibilité physique à répondre à cette sympathique invilatior qui m'eût bien un peu confondu et embarrassé même en "pleine santé, mais à laquelle je ne me serais point senti la force de résister.
Veuillez agréer et transmettre, mon cher ami, mes res » pectueuses excuses, et croyez-moi bien à vous.
DLXXV.
A IVf . A. -S. MORI N =
K Cher monsieur,
^ Je vous remercie de l'envoi de ces numéros du Rationaliste^ où j'ai pu voir des preuves nouvelles de votre saine et vigoureuse logique. Pour répondre à l'obligeante communication que vous m'avez faite au nom de vos amis de Genève, je vous redirai presque la même chose que la dernière fois où j'ai eu l'honneur de vous voir.
J'ai beaucoup — beaucoup trop écrit — et je crains toujours, tout en obéissant à .:o que je crois la vérité au moment t)ù je parte, — je crains de me mettre en oj)position trop ouverte avec le moi-même d'autrefois.
Lorsque le prince Napoléon voulut bien me proposer d'être membre du Comité pour la Correspondance de ISapoléon je lui fis observer que j'avais autrefois écrit bien des choses sur Napoléon, et même de très-sévères. Dans sa largeur d'esprit, il me dit que cela n'y faisait rien, et je fus du Comité.
De même en ceci. Si l'on prenait nombre de mes écrits d'autrefois, de mes vers de poète (quand j'étais poète), les premiers tomes de mon livre de Porl-Royal, et bien d'autres pages, on ferait de moi un très-mauvais rationaliste, et vous-même tout le premier, vous auriez beau jeu à mu combattre.
Malgré tout cela, je suis certes un sceptique résolu, et. par sceptique, j'entends examinateur autant que douteur ; j'ai toujours été, môme à mes heures de religiosité poétique, très-opposé à la superstition romaine, et les années n'onl fait que développer en moi le côté sensé et philosophique: après avoir beaucoup rêvé et m'être joué par l'imagination, je me suis rabattu à la pensée et à la stricte vérité, autant que l'homme peut la saisir. Et c'est ainsi qu'après avoir commencé par être d'accord avec notre vieil ami Sellèque*. revenu que je suis de toutes les fredaines poétiques et di toutes les caravanes romantiques que j'ai pu- faire dans l'intervalle, je vous rejoins à l'autre extrémité et me trouvi d'accord avec vous.
Cette espèce de confession faite et ces explications données en vue de la sincérité, si vous et vos amis vous voulez
1. Ancien condisciple de Sainte-Beuve, à la pension Landry ami et compatriote de M. A.-S. Morin. (On a déjà publié, tiau le tome I, des lettres edressées à M. Sellèque.)
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ien de moi comme d'un rationaliste honoraire, je ne puis qu'être honoré en effet de votre indulgence.
Veuillez agréer, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments très-distingués et dévoués.
DLXXVI.
A M. R. CHANTELAUZE
Ce 16 décembre 1868.
Mon cher ami,
Croyez que je ne négligerai rien; mais j'ai peu d'occasions (ne sortant pas) de rencontrer des membres de l'Académie. 11 faut que le poisson vienne de lui-même dans mon filet ou à portée de ma ligne.
J'en sais de bons qui y viennent, et ceux-là je ne manquerai pas de leur jeter Phameçon: d'autant plus que c'est trois fois juste!
A vous de tout cœur.
DLXXVll.