‹ CorrespondanceChapitre 204 sur 223 · A M. LOUIS BACHELARD AINÉ, A GENÈVE · texte numérisé non relu

A M. LOUIS BACHELARD AINÉ, A GENÈVE

Paris, ce 12 juin 1869.

Monsieur,

Vous me donnez la plus touchante marque d'amitié, vous et mademoiselle Anna Bachelard, en me considérant comme vous faites, si atteint moi-même par la cruelle perte qui vient de vous frapper. J'étais inquiet depuis quelque temps du silence de mademoiselle Camille; je n'osais l'interroger le premier : les dernières lettres que j'avais eues d'elle témoignaient sans doute d'une certaine exaltation morale ou plutôt intellectuelle : elle était de ces esprits qui se consument eux-mêmes par leur trop de flamme, une de ces âmes dont on a dit que « elles se portent, d'une étonnante ardeur de sentiments, vers un objet incertain et ignoré, qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes el sans mesure » ; chez elle, l'étude apportait, ce me semble, autant de trouble et d'inquiétude que de douceur; je me disais qu'il aurait fallu à cette belle et passionnée intelligence un déversoir en quelque sorte, un cours régulier d'application.

Plus jeune, ou plutôt moins vieux et moins immobihsé par mes misères de santé, j'eusse mis au nombre de mes vœux et de mes espérances d'aller, à l'une des prochaines saisons d'été, visiter de nouveau votre cher lac, et, là, l'y voir, l'y connaître personnellement, causer avec elle de vive voix de ces choses infinies que la plume ne peut qu'effleu-

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

rer. Mais, sans pouvoir me flatter de rien de semblable, combien j'étais loin de prévoir à cette jeune et charmante destinée une fin si amère! Votre croyance et la sienne aussi sont faites pour accompagner de consolations ce triste passage. Pour moi, j'en veux garder tout ce qui afflige, pour m'apprendre à contenir moi-même ma plainte si j'étais tenté jamais de me plaindre du sort. Jeunesse, esprit, imagination, pureté et grâce, tout cela ravi dans sa fleur! et nous, arrivés au terme, nous trouverions encore à rien désirer, à rien regretter!

Pardonnez-moi, cher monsieur, chère et aimable sœur de mademoiselle Camille, de vous exprimer à ma manière mon deuil et ma peine : je garderai tant que je vivrai un vif et présent souvenir de cette jeune et si affectionnée amie qui ne m'est apparue que par les plus délicates communications de la pensée et du cœur, et qui revêt pour moi désormais la forme impalpable et lumineuse, souriante à travers une larme!

Veuillez, cher monsieur et chère mademoiselle, me conserver vous-mêmes un souvenir aftectueux et une place à sa suite dans vos fidèles pensées.

Page 1