Les Causeries guernesiaisest
l'auteur surtout me paraît en avoir une fort réelle et qui no demande qu'à entrer en circulation. Votre première publication avait été trop compliquée et trop subtile de forme pour réussir, quoiqu'elle fut d'un fonds très-nourri. Cette seconde publication se dégage beaucoup mieux, quoiqu'elle soit encore empreinte d'un particularisme un peu singulier pour Paris. Ce n'est peut-être pas à moi qu'il appartiendrait de vous faire cette remarque, puisque j'ai moi-même, en mon temps, cherché des apartés et des isoloirs pareils à Lausanne et à Liège. Vous avez eu à Guernesey le grand mérite et la force de vivre à deux pas de la haute montagne d'aimant et de n'y avoir point aussitôt et fixement adhéré. Revenez vite en France, monsieur, gardez vos richesses de littérature comparée, et faites-nous-en part sous forme facile, directe et sans tant de couvercles et d'enveloppes. Vous êtes assez fort pour n'avoir point it craindre ici la corruption, et vous y aurez vite acquis le courant et le coulant, la mesure, ce qui est nécessaire à tout écrivain français, un agrément non exotique. Permettez-moi de vous dire que ce titre seul de Giiernesiaises est malheureux : à votre place, j'aurais fait le barbarisme et j'aurais mis Guernesiennes. Vous serez parfaitement libre en France de dire et de professer tout ce que vous pensez, et vous penserez beaucoup et bien. — Je parlerai de votre livre aux personnes qui viendront chez moi (car je ne sors plus). J'en ai hier parlé à M. Buloz, qui l'a vu sur ma table. Scherer pourrait rendre compte du livre plus convenablement que moi : je suis usé ou muet désormais sur Musset, Hugo et tutti quanti. J'ai abusé, à leur égard, du droit que peut avoir un critique dans sa longue vie de dire, redire et se contredire. J'en ai assez d'eux, et eux, ils en ont assez dé
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
moi pour l'éternité. Nous sommes soûls les uns des autres. Mais d'autres heureusement sont plus frais et plus neufs, et vous êtes de ces jeunes qui recommencent.
DCIV.