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L'Art et la Vie de Stendhal

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

lièrement chez la comtesse de Tascher,son amie intime, vers 4835 et dans les années suivantes! Mais on était jeune, distrait, dédaigneux, et Beyle, que j'appréciais tant, dont les moindres mots me semblaient à recueillir et une riche matière à réflexion, ne me paraissait pourtant pas (je vous le confesse ingénument) devoir devenir un si grand homme. Et pourtant vous avez raison. J'avais pour lui la plus grande déférence ; il m'imposait ; je ne l'ai pas rencontré très-souvent, mais j'ai eu l'heur insigne de passer chez Mérimée une soirée entière avec lui (vers 4829 ou 1830), avec Victor Hugo, qu'il rencontrait pour la première fois. Il n'y avait d'étranger en sus, s'il m'en souvient, que Horace de Viel- Castel, un viveur spirituel. Quelle singulière soirée! Hugo et Stendhal, chacun comme deux chats sauvages, de deux gouttières opposées, sur la défensive, les poils hérissés et ne se faisant la patte de velours qu'avec des précautions infinies : Hugo, je l'avouerai, plus franc, plus large, ne craignant rien, sachant qu'il avait affaire dans Stendhal à un ennemi des vers et de l'idéal et du lyrique ; Stendhal plus pointu, plus gêné et (vous le dirai-je ?) moins grande nature en cela. Mérimée, qui avait ménagé le rendez-vous, ne le rendait peut-être pas plus facile, et il n'aidait pas à rompre la glace; elle ne fut jamais brisée ce soir-là, et je ne sais pas même s'ils se revirent. L'impression de Hugo ne fut pas très-favorable.

Votre impression, à vous jeunes gens, dépasse de beaucoup celle que Beyle laissait à ses contemporains, même les plus favorablement disposés pour sa distinction d'esprit. Il était un peu gêné, un peu sur ses gardes, un peu préoccupé de la disposition, à son égard, de ses interlocuteurs.

De là un désaccord entre le cran élevé où vous le placez décidément et celui où le voient, même sans aucune prévention hostile et sans aucune défaveur, ceux qui l'ont rencontré et connu. Vous parlez de M. de Tracy : mais il ne faul pas le mettre à côté des Mérimée, des Jacquemont, des Duvergier de Hauranne et autres amis de Stendhal. M. de Tracy était alors un vieillard antique et vénérable, aux doctrines duquel Beyle se ralliait; mais Bcyle allait à lui comme à un antique, sans que lui fît beaucoup de mouvement vers Beyle. Si nous avions le plaisir de causer, je vous donnerais tout ce sentiment de société et de nuances, mais plutôt comme information et sans prétendre rien diminuer de votre estime pour Beyle, que nul, en effet, n'a estimé et compté dans ses moindres mots plus que moi.

Je suis tout à vous, mon cher ami.

DCXÏI.

A M. HUSSON, DIRECTEUR DE l'aSSISTANCE PUBLIQUE.

Ce ^2 août 18C9.

J'ai pour voisin mi pauvre vieil homme, Anne-André Berton, âgé de soixante-treize ans accomplis, ancien ouvrier menuisier, presque entièrement paralysé des jambes, indigent, qui demeure rue du Mont-Parnasse, 40. 11 aspire à une place dans l'asile de Bicêtre. Il a fait sa demande dès les premiers jours de mai dernier, et ses papiers ont été

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déposés dans les bureaux de l'Assistancepublique ; il est muni de tous les certificats requis. — N'ayant eu aucune réponse, il nie demande de venir appuyer son instante requête, et jelefais, monsieur, par un sentiment d'humanité et sans trop espérer, je l'avoue, que mon humble recommandation soit de quelque poids. Mais, si l'Assistance publique est fondée en vue de la véritable indigence, nul homme n'a plus de titres pour y être admis, et avec la triste perspective d'y être à charge le moins longtemps possible.

Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de ma considération respectueuse.

DCXIII.

A M. LE COLONEL FÉDÉRAL FERDINAND LECOMTEj A LAUSANNE.

Paris, lA août 1869.

Colonel,

Je croyais vous l'avoir dit, vous avez carte blanche ; et, en réimprimant moi-même ici, je tiendrai grand compte de vos modifications 1...

1. Il s'agissait des articles du Temps sur Jomini. qui ont été recueillis depuis dans le tome XIII et dernier des Nouveaux Lundis. — On y lit (page 54) cette note: ce La source principale, et même jusqu'ici unique, pour la biographie du général Jomini est un excellent écrit du major fédéral (aujourd'hui colonel) Ferdinand Lecomte, publié en 1861 (Tanera, éditeur). Cette ample ^notice a été évidemment rédigée d'après les conversations du général, et elle peut être considérée comme une sorte d'autobiographie indirecte. »

En ce qui est de moi dans cette appréciation, voici mes explications et mes excuses. J'ai été admis et initié à Lausanne par le groupe politique dont était M. Monnard, par MM. Ruchet, Gindroz, Espérandieu, Forel, etc. J'ai été tenu très au fait, mais seulement par eux^ des détails de leur chute et delà révolution dont M. Druey (que je connaissais lui-même) a été le chef. S'il m'est permis de revenir en arrière à ces lointains souvenirs, j'avais donné tort au conseil d'Etat de Lausanne pour son attitude trop doctrinaire dans cette question de jésuites ; cependant je savais que ses scrupules tenaient à toute sorte d'honorables qualités; de là ce qui a pu se glisser de partial dans mes impressions, à moi contemporain à Lausanne de l'influence Yinet, Forel, Monnard, etc. Excusez si je mêle tous ces noms. Pour moi, cette fois-ci, Monnard a été comme un représentant de l'idée que je tenais à rendre claire aux yeux des Français.

Laissez-moi vous dire encore quelle délicatesse morale j'ai rencontrée en lui sur une question d'amour-propre que vous êtes fait pour apprécier, quoiqu'elle ne soit que purement littéraire. Quand je fus nommé à l'Académie de Lausanne, M. Monnard y était professeur de littérature française; je venais donc, moi Parisien, chasser sur ses terres, traiter en partie les mêmes sujets que lui et (je puis le dire) l'éclipser, du moins par la nouveauté, dans les premiers temps: eh bien, ce cœur droit et tout à fait honnête n'eut pas même l'idée d'en prendre le moindre ombrage; nul dans rAcadéniic ne m'accueillit avec plus de simplicité, de cordialité que lui. J'ai vu et pratiqué bien des littérateui's, colonel, je vous avoue qu'il est peut-être le seul à ma con-

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naissance qui eût senti et agi de la sorte, tout simplement, bonnement et sans croire faire le moins du monde de la générosité. Il serait même étonné de ce que je vous dis là, s'il le savait et s'il vivait.

Veuillez excusez ce bavardage. — Madame de Jomini a désiré que je fisse un imprimé à part et une petite brochure de ces articles. Je le ferai d'ici à quelques semaines, mais j'aurai eu le temps de profiter du texte relu par vous.

Agréez mes vœux pour votre parfaite saaté, colonel, et recevez l'hommage de mon respectueux dévouement.

P.-S. — Je n'ai pas reçu d'accusé de réception pour le Nolume rendu à la Bibliothèque cantonale; mais il me semble qu'il suffit que vous vous soyez assuré de la réintégration,

DGXliV.

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