‹ CorrespondanceChapitre 25 sur 223 · A CHARLES BAUDELAIRE, A BRUXELLES · texte numérisé non relu

A CHARLES BAUDELAIRE, A BRUXELLES

Ce s janvier 1866.

Cher ami^

Vous me permettrez de dicter pour être lisible, et aussi pour moins brusquer ma lettre. — J'ai eu un vrai plaisir à recevoir de vos nouvelles. Je me demande quelquefois pourquoi diable vous ne nous revenez pas. Vous finiriez mieux, ce me semble, vos affaires en quelques jours ici que pendant des années de là-bas. Nous sommes, au vrai, dans la plus grande anarchie et le plus parfait dispersement. 11 se forme de temps en temps de petits groupes, mais qui n'ont eu jusqu'à présent ni consistance ni avenir. Le public sait ce dont il ne veut pas, mais il n'a pas encore dit ce qu'il veut. 11 s'amuse de quantité de bagatelles

1. Trouvée, dans les papiers du poëte des Fleurs du mal, par M. Poulet-Malassis. — Cette lettre a été écrite à Baudelaire deux mois avant l'attaque d'aphasie à laquelle il a succombé-

CORRESPOND AiN CE

plus OU moins spirituelles. Les vieux et les quasi-morts font parfois des retours qui ne sont ({ue des demi -résurrections. La matière littéraire n'a pas cessé d'être riche, mais elle me semble complètement disséminée. Proudhon, duquel vous me parlez, devait être l'homme qui vous était le plus antipathiqne. Tous ces socialistes et philosophes politiques ne veulent de la littérature que comme d'une institution ou d'un instrument de moralisation pour le peuple. C'est le point de vue le plus opposé à nous autres, nés dans un intervalle d'heureuse et brillante fantaisie, d'imagination libre, et plus ou moins nourris dans les jardins d'Alcinoiis. Hugo, qui est quelquefois votre voisin, est devenu lui-môme un prédicateui* et un patriarche : l'humanitarisme se retrouve jusque dans ses goguettes. Vous êtes bien aimable de causer quelquefois de moi avec madame Hugo : c'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs préjugés. Les disciples de la dernière manière sont ce qui m'est le plus antipathique au monde, et je les crois nés pour décrier l'École finissante et lui imprimer un ridicule indélébile. Hugo plane sur tout cela, s'en inquiète assez peu {alta sedet jEolus arce), et je suis persuadé que, de lui à "moi, si nous nous rencontrions directement, les vieux sentiments se réveilleraient dans leurs fibres secrètes : il ne m'est jamais arrivé de le revoir sans que nous nous entendissions au bout de quelques secondes, tout comme autrefois. — Vous avez été très-bien traité dans un journal nouvellement fondé, VArt, Le groupe est parfaitement bien disposé

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

et très-littéraire pour le fond de nature ; mais que d'inexpérience! comme on croit le monde facile à conquérir, et combien je crains qu'on ne recommence cette éternelle ritournelle d'audace, d'outrecuidance, d'échecs et de découragement à laquelle nous avons assisté tant de fois depuis trente ans! Ce qui manque à tous ces nouveaux venus, c'est la tradition, une tradition relative^ un corps d'armée, auquel ils se rejoignent, même en faisant leurs caravanes de jeunesse et leurs aventures. Si vous étiez ici, vous deviendriez, bon gré mal gré, une autorité, un oracle, un poëte consultant. — A propos, voudriez-vous, en faisant mes compliments à Poulet-Malassis, lui demander le titre de je ne sais quelle petite ordure de l'abbé de Voisenon^, réimprimée là-bas et qui n'est pas dans ses œuvres? Dans quel petit recueil du xvni® siècle a-t-elle été d'abord imprimée? Vous voyez que je suis un curieux incurable. — Quant au beau sonnet de rOmbre 2, je le sais, Saint-Victor le récite admirablement, mais j'en ignore l'auteur : nn Théophile, un Maynard même, a bien pu faire cela dans un moment de chaleur.

Assez bavardé comme cela. Je vous serre la main, mon cher enfant, suivant que vous m'avez permis de vous appeler.

Page 1