A M. PIERRE DENIS
Ce 8 janvier 186».
Monsieur,
Je suis infiniment sensible à votre bonne lettre et au sentiment si cordial qui l'a dictée. J'ai reçii, à l'occasion de ces articles sur Proudhon, tous les témoignages qui pouvaient m'en récompenser le mieux, je veux dire ceux des personnes qui l'ont connu et qui étaient de ses amis. Votre suffrage s'y ajoute pour moi avec tout son prix. J'ai pu faire, à cette occasion, une remarque : c'est combien Proudhon, homme qui avait tant d'amis pourtant, n'était pas un homme de parti, et combien il avait contre lui les hommes de parti. Ceux-ci se sont bien gardés d'annoncer un travail qui le concernait ; ils se sont même efforcés d'en ridiculiser l'auteur par je ne sais quelle invention charivaresque au sujet de Courbet, que je n'ai pas eu occasion devoir depuis deux ans; mais c'est égal, il faut bien un peu rire. L'homme dont vous nie parlez, M. Pelletan, que je n'ai jamais eu l'honneur de rencontrer, s'est montré de tout temps mon ennemi personnel le plus acharné. Lorsqu'il m'a été impossible de faire au Collège de France, il y a une dizaine d'années, un cours sur Yirgile, les insultes qui me venaient et qui m'étaient faites jusque dans ma maison, étaient faites au nom et de la part de M. Pelletan, qu'il le sût ou non. C'est vous dire que je ne pourrais être
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
étonné d'être compris par lui dans les attaques qu'il prépare, dit-on. Mais je serais fort étonné que ces attaques parussent dans la Bévue des Deux Mondes, ainsi qu'on l'a annoncé : cette Revue estimable, en accueillant un article de M. Pelletan, manquerait à tous ses antécédents et à l'esprit de modération qu'elle s'est généralement imposé. Vous voyez, monsieur, que je ne vous écris pas, mais que je cause avec vous. — Votre article sur le dernier ouvraye d'un grand poëte et d'un de mes anciens amis renferme bien des choses justes. Si la solitude, à bien des égards, est bonne pour le poëte, l'isolement trop prolongé, l'exil sur un rocher (fût-ce un piédestal) a aussi ses inconvénients : le talent, si grand qu'il soit, n'est plus en rapport parfait avec le courant des générations. — Je pense que c'est de madame Blanchecotte que vous avez voulu me parler. C'est une excellente amie en effet, et dont je n'ai cessé d'apprécier les fortes qualités et les vertus. — A propos et comme rectification, je vous dirai que je n'ai jamais fait partie d'aucun conseil supérieur d'université ou d'académie, car c'est de l'Académie de Paris (Université) qu'il s'agissait dans Fatiiche du Congrès et nullement de l'Académie française. J'ai, sur toute cette affaire de Liège, et sur la manière dont elle a été conduite, une opinion à moi toute formée. — Mais, je m'oublie à bavarder quand je ne voulais que vous remercier.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments bien distingués et dévoués.
lOIlRESPONDANCK