A CHARLES BAUDELAIRE
Ce 15 février 1860.
Mon cher ami,
Votre lettre n'est pas du tout arrivée à contre-temps, au contraire : elle est arrivée dans un de ces moments qui sont entre la maladie et la convalescence et où l'on est encore plus sensible aux témoignages de l'amitié.
.j'ai eu en eïïet à subir une petite opération, nullement grave, assez douloureuse. .J'avais un engorgement qui ne cédait pas, qui menaçait de grossir et qui aspirait peu à peu à devenir solide. 11 ne faut pas garder ces choses-là. Bien que les docteurs n'y vissent d'abord aucun inconvénient, j'ai pressé, j'ai insisté, et ils ont fini par me dire : Fiat voluntas tua! La chose a été très-bien faite un matin par le plus habile maître en ce genre; mais il est survenu (ce' qui arrive presque toujours) quelque complication en dehors de l'opération même. De là bien des souffrances et des ennuis, sans qu'il y ait jamais eu aucune crainte ni aucun danger. Vous voyez, mon cher ami, que votre causerie est venue bien à propos. J'ai causé plus d'une lois de vous avec M. Piogey, qui est un véritable médecin d'homme de lettres. Il vous faut observer un régime assez exact : vous avez un fonds de forte nature, mais la nervure a été chez vous fort travaillée et fort aiguisée. Ne faites rien qui la surexcite. Je sais tout ce
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que l'ennui a d'assommant., Il est pourtant nécessaire dans la vie et pour la vie de savoir s'ennuyer un peu. Je serais désolé que le petit mot que Troubat a écrit à Malassis et dans lequel il lui faisait en mon nom de petites recommandations de prudence eût chiflf'onné ce galant homme et cet excellent ami. 11 y a répondu, d'ailleurs, de la manière la plus gracieuse en nous envoyant une drôlerie de Voisenon qui a charmé l'un de mes intervalles de souffrance et qui nous a déridés quelques instants. Je suis maintenant tout à fait bien et je reprends ma vie. Je vous remercie de votre bon intérêt, et je serai heureux quand je pourrai lire quelque chose de vous.
A vous de cœur.
A M. R. CHANTELAU/. E.
Ce 18 février 1866.
Monsieur,
J'ai à vous remercier infiniment de l'intéressante lettre qui m'a été remise de votre part, et aussi pour la personne que vous aviez chargée de me la remettre. J'ai trouvé en madame Roger des Genettes une de ces personnes d'esprit avec lesquelles on se sent tout d'abord à l'aise et comme en pleine connaissance. Tout ce que vous me dites de vos travaux est bien fait pour m'intéresser. Vous êtes du petit nombre de ceux qui travaillent non pour le bruit, mais
pour la science elle-même, pour cette belle science de l'histoire qui est une mer sans rivage et sans fond. Yous en ferez sortir quelques belles îles mieux connues. Je vois que ce sera toute une révolution d'opinion sur le cardinal de Retz. Jl méritait d'être approfondi et de trouver son peintre définitif. Je ne pourrai, dans une Préface que je vais ajouter à une nouvelle édition de mon livre de Port-ZJoyd, qu'indiquer votre future publication, avec le regret de ne pouvoir dès à présent en faire profiter ma narration, trop conjecturale sur le chapitre de Retz. Je ne puis que me féliciter, monsieur, d'une curiosité qui m'a valu une si obligeante réponse et qui me permet de vous exprimer les sentiments de haute estime que méritent votre personne et vos travaux.
GGCXXXVI.
AU MÊME
Ce 23 février 1866.
Cher monsieur,
Je ne sais moi-même comment vous remercier de tant de bonté. Je la reconnaîtrai en me faisant un honneur d'en accepter l'effet. Il faut bien vous dire que je ne suis pas un historien, je ne suis qu'un littérateur, c'est-à-dire quelque chose de complexe, mais qui a besoin d'opérer sur des bases déjà assises et préparées. Dans mon livre sur Port Royal, j'ai moins prétendu faire une histoire qu'un gran
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portrait : portrait du monastère et de la société de ces messieurs, et, au dedans, quantité de portraits particuliers et de médaillons. J'ai tenu compte des faits extérieurs du •Jansénisme, mais sans m'y attacher expressément. J'ai pourtant rencontré devant moi un gros problème : Retz, coadjuteur ou archevêque, et les ennemis de Port-Royal accusant nos messieurs d'avoir été les âmes damnées de Retz. J'ai combattu cette idée, au moins pour quelques-uns des plus intérieurs de mes solitaires. Cependant, il est bien évident que le parti janséniste proprement dit était plutôt favorable à Retz. Je me suis tenu dans une plaidoirie et une apologie générales avec beaucoup de circonspection. Je vous demanderai la permission de vous adresser, dans le courant de la semaine prochaine, ces cinq gros volumes de Port- Roijal de la dernière édition Vous y trouverez au tome III, pages 124 et suivantes, le résumé de ma pensée et de ma conjecture. C'est à cette occasion qu'il serait tout naturel d'indiquer en note un correctif qui est probablement nécessaire et de renvoyer à V Appendice (il y a à la fm de chaque volume un appendice assez considérable). Or il serait d'un prix inestimable pour moi de pouvoir insérer dans cet Appendice un certain nombre de pages de M. Chantelauze où lui-même voudrait bien, dans la mesure où il le jugerait convenable, exprimer le véritable état de choses, résultant des pièces à lui connues. Déjà, dans le premier volume de Port-Royal de la seconde édition, un homme respectable qui avait de la bonté pour moi, le Père de Montezon, a bien voulu faire quelque chose de pareil pour les
1. 11 s'agissait ici de l'édition qui a précédé celle de 1866-1867, à laquelle Sainte-Beuve travaillait alors.
relations de saint Yincent de Paul avec Port-Royal. Voilà donc, cher monsieur, quel serait mon vœu et mon ambition que votre offre aimable est venue éveiller. Je serai reconnaissant au delà de tout de pouvoir offrir à mes lecteurs de telles prémices, d'approcher sur ce point de l'entière vérité et de vous le devoir.
Votre dévoué.