CCCXXXVII
AU MÊME
Ce l^rmars 1866.
Cher monsieur,
Je vous remercie tout d'abord, j'ai reçu V Histoire de la détention du cardinal, petit volume fort curieux en effet. — Veuillez ne pas vous faire une trop grosse idée de ce que j'ose réclamer de votre bonté. L'ouvrage que je dois réimprimer, mais avec lenteur, et que je mettrai bien deux années à reproduire, vous montrera bien le degré et la mesure où vous pouvez m'aider à ne pas faire un faux pas, à la veille de votre publication capitale. Il me suffira que je ne sois pas (grâce à vous) en contradiction avec elle. J'ai passé moi-même, au sujet de Retz, par tous les doutes; vous verrez l'expression sincère de mes conjectures. Les Mémoires récemment imprimés du Père Rapin me forcent à faire un pas de plus. Il y a quelque chose à discuter. Je me permets de vous recommander la conversation
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
de M. d'Aubigny, l'ami de Saint-Évremond, sur les jansénistes politiques : M. Du Gué de Bagnols, M. de Laigues, le président de Bellîèvre, le curé de Saint-Merry du Hamel, d'autres encore étaient certainement dans des rapports actifs et sans doute d'intrigue avec le coadjuteur. 11 eut toujours de grands égards pour Port-Royal. Mais les vrais solitaires n'étaient pas dupes de lui. Lorsqu'il fut question de sa prétendue pénitence et de son renvoi du chapeau à Rome, M. de Pontchâteau alla le trouver à Gommercy, je crois, pour l'y engager. Mais, en arrivant, il vit que la velléité, si elle avait été sincère, était déjà évanouie. — Ainsi, cher monsieur, vous avez tout loisir. Ce ne serait guère, ce me semble, que dans l'appendice du tome III que pourrait venir la note essenlielle que je vous devrai i. Elle sera pour moi une garantie et une heureuse nouveauté pour mes lecteurs.
Veuillez agréer, avec mes remercîments, l'expression de mes sentiments de haute et affectueuse estime.
CGCXXXYIII.
A M. CHÉRUEL, RECTEUR DE l'aGADÉMIE DE STRASBOURG.
Ce 2 mars 1866.
Mon cher recteur.
Je vous écrivais hier pour vous remercier de votre amical adieu. Aujourd'hui, je vous écris pour une affaire sur
1. Le mémoire de M. Ghantelauze sur le cardinal de Retz se trouve dans le tome V de l'édition déVuiïtive de Port-Royal.
laquelle votre autorité peut tout d'abord être consultée. M. Bergmann, l'homme si honorable et si distingué qui professe depuis des années les littératures étrangères à Strasbourg, a été mandé ici par le ministre comme compromis pour avoir, au dire des avocats, dans un récent procès, revu les épreuves des Évangiles annotés par Proudhon. Je sais bien que le ministre, ami avant tout de l'Université et peu favorable aux empiétements cléricaux, n'apporte en cette affaire que les dispositions d'un grand maître impartial et équitable. Mais ce qu'il ne sait sans doute pas assez, c'est le rôle de sagesse et de prudence que M. Bergmann n'a cessé de tenir, durant des années d'intimité, dans ses relations avec Proudhon. Les lettres nombreuses que j'ai imprimées (Revue contemporaine) de Proudhon à lui, attestent sa critique consciencieuse et sévère autant qu'amicale. Il a dù à ses sentiments de confident, en partie contradicteur, l'estime et, je dirai, l'admiration de Proudhon, qui lui a adressé en 1834 une des lettres les plus belles qui existent. Je l'ai citée, en terminant mon Étude, et j'aime à croire que tous ceux qui s'attaquent à Bergmann au sujet de Proudhon ne l'ont pas lue. Nommé par Proudhon l'un de ses exécuteurs testamentaires, M. Bergmann, qui, par son éloignement de Paris, esj; resté à peu près étranger aux autres publications, n'a été requis par ses collègues pour la révision des épreuves des Évan^ giles qu'en tant que philologue et parce qu'il y avait des textes grecs ou hébreux à bien fixer. Là s'est bornée sa part toute technique et positive. Le libraire a pu, pour se défendre et se couvrir, exagérer la part d'un membre de l'Université; mais prendre cette accusation au sérieux et
DE C.-A. SAÎNTE-BEUVE.
s'en faire une arme contre un homme de l'ordre et de la moralité de M. Bergmann, serait donner étrangement satisfaction aux ennemis de la science et de la raison. Dites bien cela, mon cher recteur, si vous êtes consulté, et veuillez agréer l'expression de mon affectueux dévouement.