A MADAME LENORMANT
Ce k décembre 1866.
Madame,
J'ai reçu, en effet, l'intéressante notice insérée dans le Correspondant, et, depuis, les deux volumes du roman. J'ai à vous remercier particulièrement d'une marque flatteuse de votre attention dans la notice. Je n'ai pas encore relu tout le romani. A vous dire le vrai, lorsque je le lus pour la première fois, il y a plus de vingt ans, je n'aurais point donné le conseil de le publier, non qu'il ne me parût fort distingué, mais parce qu'il y avait des parties plus faibles et d'un intérêt peut-être un peu pâle pour la curiosité moderne. Qu'est-ce donc aujourd'hui que tout a haussé de ton! Peut-être que le contraste même n'en sera que plus piquant, mais il n'y a pas moins, dans le fait de la publication, une grande hardiesse. Le côté supérieur de madame de Boigne étant la politique, j'eusse préféré que ce fût la politique qui passât la première, et que les Souvenirs parussent avant les romans. Il y a probablement des obstacles
1. Une Passion dans le grand monde, roman posthume de madame de Boigne, publié par madame Lenorraant.
pour que cela se lasse dans le temps présent. Parler uniquement du livre distingué, mais de forme déjà si ancienne, que Michel Lévy vient de publier, n'est pas chose facile, surtout à quelqu'un qui s'esl à peu près retiré de la critique depuis près d'un an et qui est, depuis des années, en retard et presque en faute avec tous les romanciers modernes ; car je suis tout plein de dettes criardes de ce côté. Certes la bonne volonté n'est pas ce qui me manque, ni le courage non plus ne me manquerait si j'étais convaincu. Je n'ose rien promettre, madame, bien certain, toutefois, que je ne résisterai pas au plaisir de parler de nouveau de madame de Boigne i, si je vois moyen d'amener le public à penser d'elle à quelques égards comme nous en pensons.
Veuillez agréer, madame, l'hommage de ma respectueuse considération.
GCCLXXIV.
A M. ERNEST BERSOT, MEMBRE DE l'iNSTITUT^.
Ce 4 décembre -1866.
Mon cher confrère,
Je vous lis ce matin dans les Débats, et, le croiriez- vous ? moi qui vous lis toujours avec un entier plaisir, je viens
.1. Voir dans les Nouveaux Lundis^ t. X, l'article nécrologique sur madame de Boigne, qui avait paru dans le Constitutionnel du 18 mai 1866.
2. A l'occasion d'un article de lui sur la Galerie des Académiciens^ de M. Vattier, dans le Journal des Débats du 4 décembre 1866.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
vous faire une querelle. Vous vous êtes jeté bien vite sur une question générale et vous l'avez aussitôt posée ou, mieux encore, traitée avec le bon sens élevé qui est vôtre. Mais permettez-moi de vous le dire, il ne s'agissait pas tout à fait de cela. M. Vattier a fait des portraits, des portraits fort personnels; il a dit du bien des uns, du mal des autres ; il a dit beaucoup de bien de notre cher Sacy, ce qui n'a jamais compromis personne (surtout lorsque Sacy était encore rédacteur en chef des Débats); il a même fait acte d'impartialité sur Yiennet, ce qui n'est pas non plus merveille : celui-là, Yiennet, il a porté la vanité (comme on l'a dit spirituellement) jusqu'au point où elle devient une vertu; mais, à l'égard de quelques autres, qu'a fait M. Vattier? qu'a-t-il été? — A mon égard, je le déclare, M. Vattier n'a été ni plus ni moins qu'un libelliste.
Trop bien traité peut-être, du côté de l'esprit, pour tous mes derniers ouvrages et mes Causeries^ je suis perpétuellement dénigré et insulté par lui du côté moral et pour le caractère. De vous à moi, je vous le dis, c'est une infamie. J'ajouterais, si j'osais, c'est une absurdité, car il est impossible que l'homme qui mériterait une partie des éloges donnés par M. Vattier à une si longue série d'articles de critique littéraire pût être celui qu'il présente si odieux au moral, ou si ridicule pour toutes ses œuvres antérieures.
Il est évident que M. Vattier a une passion politique qui a fait tourner dans ses mains la balance. Et il me semble qu'un mot d'avertissement sur ses inégalités de poids e de mesure méritait d'être dit, même par un ami, quand il a votre autorité.
c'est à l'occasion d'un travail sur l'Académie dont je me suis chargé pour le Guide Ulbach-Hugo J'avais pris, par la même occasion, les Quarante Médaillons de l'Académie de Barbey d'Aurevilly. Au lieu de documents, je me suis trouvé avoir deux libelles.
il y a un endroit où M. Vattier, esquissant en deux mots une biographie perfide, dit que, porté sur les fonds secrets et mon nom y ayant été lu dans la publication de ^istes qui se fit en 18-48, je donnai ma démission de bibliothécaire à la Mazarine. Il veut bien ajouter, comme par grâce, qu'il croit que c'est injustement que j'avais été soupçonné. En attendant, l'insinuation est lâchée; on la retire, il est vrai; mais il y a chance qu'il reste une vague impression de salissure. Tout cela est indigne. Quoi! lié dès 1824 au Globe avec tous les hommes devenus depuis ministres; vivant dès 1832 dans la familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Molé, des Thiers; bibliothécaire de Ja Mazarine depuis 18-iO seulement et parce qu'il était presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me laissassent logé au quatrième dans une chambre d'étudiant à l'hôtel garni; ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la dignité dans mes rapports de société où je vivais en égalité avec les meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en 1814 et dès lors confrère des principaux personnages politiques, j'aurais été acheté en définitive, en l'an de grâce 4847, pour la somme de cent francs; et ces cent francs seraient sur
1. L'article de Sainte-Beuve sur l'Académie française, extrait du Paris-Guide (1867), a été recueilli depuis dans les Nouveaux Lundis, t. XII.
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les fonds secrets! Ma foi, c'est trop bête. Tout cela a d'ailleurs été expliqué de reste, et votre voisin, mon ami Charton, vous dira mieux que personne comment les choses en 1848 se sont passées. Ma démission de la Mazarine a été volontaire, — opiniâtrément volontaire; — j'ai refusé de MM. Carnot, Reynaud et Charton toutes les explications, incomplètes alors, et, à défaut d'explications qu'ils ne savaient comment donner, les réparations qu'ils avaient l'amitié de m'offrir. (comme d'être, avec mon ami Ampère, inspecteurexaminateur dans les provinces pour l'École administrative du Collège de France) ; j'ai refusé d'eux toute marque publique de confiance, parce que ma délicatesse avait été blessée d'un seul instant de doute de la part de ce brave mais un peu étourdi Jean Reynaud. N'ayant pas le sou, j'ai été gagner honorablement mon pain en Belgique, tout comme Deschanel depuis, tout comme vous-même, trèsnoble monsieur, vous l'avez fait ailleurs en des temps différents, à l'époque de votre démission. Voilà ce que M. Vattier a tronqué et travesti avec un faux air de concéder la vérité.
Cet ex-collaboraleur de M. Lalane et de M. Laurent-Pichat est si peu critique dans le vrai sens, si peu clairvoyant quand il s'agit de moi, qu'il va jusqu'à m'atlribuer, du temps que j'étais poëte novateur, je ne sais quels sots couplets sur les Environs de Paris, et cela parce qu'il a lu cette attribution faite à un Deloi-me sur le catalogue d'un marchand d'autographes : comme si mes titres poétiques, tels quels, n'étaient pas imprimés et recueillis, marqués à leur cachet, bon ou mauvais, mais essentiellement distinct. Il y a un endroit où, à propos d'un livre sur Chateaubriand