‹ CorrespondanceChapitre 89 sur 223 · A M. ALBERT COLLIGNON · texte numérisé non relu

A M. ALBERT COLLIGNON

Ce 14 juillet 1867.

Cher monsieur et ami,

Vous n'avez pas à regretter que M. le commandant Yiacendon m'ait vu. Nous avons causé de vous, et j'ai été flatté de connaître une personne de si bonne façon et qu vous touche de si près. Mais il faut une grande modération dans l'expression ferme des idées dont -je vois que vous êtes un si convaincu et si valeureux champion.

Je lis la lettre que vous me communiquez et qui me paraît celle d'un catholique libéral. Nul plus que moi ne respecte cette nuance d'opinion, dont j'ai connu autrefois et dont même j'ai eu pour amis déjeunes et bien distingués représentants, alors dans toute la fleur du talent et de l'éloquence.

Je comprends très-bien la théorie sociale qui fait d'un peuple sans religion un peuple en décadence. Mais ici la question est autre : on n'est plus libre. Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée ; la science, quoi qu'on dise, la ruine ; il n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles. Dans cette crise, il n'y a qu'une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vite et marcher ferme vers un ordre d'idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des

convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, préparc chez tous les esprits neufs et robustes un point d'appui pour l'avenir. — Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu'il n'y entrera rien des craintes puériles de l'enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d'être des enfants: ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. — A bien des hommes aussi. Mais, dans l'état de société où nous sommes, le salut et la virilité d'une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès.

Vous direz cela, cher monsieur, à votre ami bien mieux que je ne saurais le dire.

A vous de cœur.

CDXXXYI.

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