‹ CorrespondanceChapitre 98 sur 223 · Sur le progrès de l'ultramontanisme à Genève · texte numérisé non relu

Sur le progrès de l'ultramontanisme à Genève

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

nommé ? J'aurais bien longtemps moi-même cherché ce nom sans le trouver; je me perdais dans toutes mes variantes et mes variations successives ou simultanées : et voilà mon vieil ami qui vient mettre à tout cela son cachet avec une devise. Le vrai critique, je l'ai souvent pensé, est celui qui nomme les esprits et qui leur assigne juste leur caractère. — Mais, mon cher ami, que vous êtes donc aimable et large et généreux! L'autre jour, j'admirais de vous un article sur Taine, dont il était impossible de mieux parler, avec plus de supériorité, de coup d'œil et d'aisance de procédé. 11 semblait qu'en jugeant un de ces jeunes et vigoureux héritiers, vous n'aviez rien à revendiquer vousmême et que vous vous contentiez de faire avec équité et libéralité la part d'autrui. Aujourd'hui, avec moi, vous vous montrez plus libéral encore. Vous me faites dire toute sorte de choses que je pense, et vous y mettez un accent mi generis et shakspearien ou (jœthien que je n'ai jamais su atteindre à ce degré. C'est tout profit de passer par votre plume. Quant à vous, sachez bien ma pensée, quoique, en malin que vous êtes, vous sembliez dire que je ne l'aie nulle part exprimée : vous êtes un critique apparu en France vers 182G, lequel n'émanait d'aucune école française, d'aucune routine domestique, mais qui sortait tout droit du commerce de Shakspeare avec des mots à la Johnson; vous avez eu bien de la peine à vous faire reconnaître comme nôtre, car vous ne portiez aucune cocarde ni bout de cocarde. Vous étiez d'avant et d'après le romantisme, l'enjambant avec vos vues et votre lorgnon d 'outre-Manche et d'outre-Rhin. Aujourd'hui, vous êtes à votre place (je ne parle pas de la plac(M)tlficiel le), considéré

de tous comme un libre et riche esprit qui a semé plus d'idées que personne et qui n'est pas en train de s'arrêter.

Vous appartenez à la race des critiques de l'avenir et vous les avez devancés.

A vous de tout cœur.

CDLII.

Page 1