‹ CorrespondanceChapitre 19 sur 66 · A BULOZ · texte numérisé non relu

A BULOZ

Lundi, 18 [aodt 1834.]

Mon ami, ma mére me donne de quoi aller aux Pyrénées, et je vais partir. Dites-moi si vous croyez pouvoir, quand je serai ld-bas, m’envoyer quelqu’argent. J’y vais pour travailler ; je vous donnerai d’abord les vers que je vous ai promis, vous aurez ensuite

et bientét mon roman (1). Je m’engagerai, si vous voulez, 4 un dédit pour une époque que vous fixerez, et a laquelle vous recevrez le manuscrit entier, a moins de maladie grave, auquel cas tout vous sera fidélement rendu. Répondez-moi un mot ou venez me voir si vous avez le temps. Mais, tout de suite, car je ne seral pas ici vendredi.

T.a VY.

A GEORGE SAND

Sans date — (c’est en aodt 34). — De Paris — 4 Paris.

Georgette, hier, en te quittant, j’ai demandé & ma mére de quoi aller aux Pyrénées. Elle me le donne, et je pars dans quatre jours. Personne n’en saura la cause ; mais je n’éprouve ni crainte ni fausse honte en te la disant : j’ai trop compté sur moi en voulant te revoir, et j’ai regu le dernier coup.

J'ai A recommencer la triste tache de cinq mois de lutte et de souffrance ; je vais mettre une seconde fois la mer et les montagnes entre nous. Ce sera la derniére épreuve; je sais ce qu’elle me codtera, mais mon pére, de la-haut, ne m’appellera pas lache, quand je paraftrai devant lui. J’aurai tout fait pour tenter de vivre. J’attendrai de Vargent la-bas, et, si Dieu le

permet, je revcrrai ma mére, mais je ne reverrai jamais la France.

Je Vai vue heureuse, je ’ai entendu dire que tu I’é- () La Confession dan enfant du siecle,

tais. I] m’edt été doux de rester votre ami ct que la douce joie de vos dames eit été hospitaliére envers ma douleur ; mais le destin ne pardonne pas.

Le monde saura mon histoire; je I’écrirai. Elle ne servira peut-étre a personne, mais ceux qui suivent la méme route que moi verront ov elle méne ; ceux qui marchent sur le bord de l’abtme paliront peut-étre, en m’entendant tomber.

C’était 14 ma mission. Ne crains jamais que je t’accuse, toi par qui je l’ai accomplie! Tu devais étre ma mort ou ma vie; ton choix est juste; c’en est fait de moi.

Le jour ou j’ai quitté Venise, tu m’as donné une journée entitre. Je pars aujourd’hui pour toujours, je pars seul, sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n’hésite pas 4 me refuser. Ce sera dur, mais je ne m’en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, regois-moi seule, chez toi ou ailleurs, o4 tu youdras. Pourquoi craindrais-tu d’entendre hautement la voix solennelle de Ja Destinée? N’as-tu pas pleuré hicr, lorsqu’elle nous a murmuré, A cette fenétre entr’ouverte, ce triste air de ma pauvre Walse? Ne pense pas retrouver jamais en moi, ni orgueil offensé, ni douleur importune. Regois-moi sur ton cceur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir. Que ce ne soit pas adieu de M‘ un tel et de M™ une telle. Que ce soient deux 4mes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui sc rencontrent dans le ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l’éternité, Que ce soit un embrassement

chaste comme I’amour céleste ,profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d’épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse, d’un enfant qui n’y sera plus.

A LA MEME

Madame Sand, n° 19, quai Malaqaais.

Je te remercie de m’accorder ma demande. Quant a ma résolution de partir, n’en parlons pas, elle est irrévocable. Je }’ai prise hier soir en me couchant; ce matin j’ai ouvert ma fenétre, et j’ai regardé le soleil. Lui-méme, du haut des sphéres célestes, il n’avait rien vu qui pit la changer. Quoique tu m/’aies connu enfant, crois aujourd’hui que je suis homme. Je ne :m’abuse sur rien; je ne crains ni espére rien. Que je sois au désespoir, cela est possible; mais ce n’est pas le désespoir qui agit en moi, c’est moi qui le sens, qui le calcule, et qui agis sur lui. Je t’en prie, pas un mot l\-dessus, et ne crains pas qu’il m’échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j’éprouve. Non, je ne me trompe pas. J’éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hauteraent, parce que j’ai raisonné avec cet amour-la, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cing mois; parce que je sais qu’il est invincible, mais que, tout invincible qu’il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l’un I’au-

tre ; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutét que autre. Ne te donne pas la peine de penser a tout cela; il y a longtemps que j’y pense. Lorsque j’ai risqué de te voir, j’avais: calculé toutes les chances; celle-lA est sortie. Ne t’en afflige pas surtout, et sois stre qu’il n’y a pas dans mon ceur une goutte d’amertume. J’ai écrit & Buloz et je dine avec lui aujourd’hui pour causer d'affaires, afin d’avoir de l’argent la-bas. Il est probable quej’irai d’abord a Toulouse, chez mon oncle (dont je t’ai souvent parlé), de 14 aux Pyrénées; et, de 1a, dans un mois ou deux, a Cadix, par eau.

Ecris-moi quand tu veux que je te voie. Je par8 mercredi, ou jeudi au plus tard. Adieu, ma bienaimée Georgette.

Ton enfant, Alfd.

A LA MEME

C’est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t’en donnerai. Parle ou ne parle pas; les lévres des hommes n’ont pas de paroles que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors? Ta position n’est pas changée? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute, George, si tu as du. ceur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au cimetiére, au tombeau de mon pére (c’est 14 que je voulais te dire adieu). Ouvre ton cceur, sans arriére-pensée. Ecoutemoi te jurer de mourir avec ton amour dans le ceeur;

go CORRESPONDANCE

un dernier baiser et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste soir 4 Venise, ou tu m’as dit que tu avais un secret. C’était a un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, mon George, c’est 4 un ami; c’est la Providence qui changea tout 4 coup Yhomme a qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de miséres et de souffrances, Dieu m/’accordé peut-étre la consolation de t’étre bon 4 quelque chose. Sois-en sire, oui, je le sens la, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-étre suis-je encore destiné 4 te rendre encore une fois le repos. Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas l¢gérement des portes éternelles.

Et puis! Avoir tant souffert, pendant ces cing mois partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j’ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! c’est trop,c’est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu. Qu’ai-je donc fait ?

XLVIVT

A LA MEME

Je Venvoie un dernier adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les atigoisses cruelles, les luttes poignantes les larmes améres ont fait place en moi a une compagne bien chére, la pale et douce mélancolie, Ce matin, uprés une nuit tranquille, je l’ai trouvée auchevet de mon lit,avec un doux sourire sur les lévres. C’est l’amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier

D’ALFRED DE MUSSET gi

baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire ? N’a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle Ame, 6 ma bien-aimée? Tu ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons pass¢es. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire.Tu ne te repentiras pas d’avoir laissé a ton pauvre ami un souvenir qu’il emportera et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son cceur, entre le monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a regu hier, devant Dieu, le saint baptéme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni n’espére plus rien. J’ai fini sur la terre. II ne m’était pas réservé d’avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma sceur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mére, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est almé de toi ne peut plus maudire, George ; je puis souffrir encore maintenant, mais je ne peux plus maudire.

Quant a nos rapports a venir, tu décideras seule; sur quoi que ce svit qui regarde ma vie, parle, dis un mot, monenfant, ma vie est 4 toi. Ecris-moi d’aller mourir en silence dans un coin de la terre, Aa trois cents lieues de toi, j’irai. Consulte ton cceur, si tu crois que Dieu te le dit, tache de défendre notre pauvre amitié; réserve-toi de pouvoir encore m’envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une larme ; hélas! ce sont 1a tous mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié,si mes lettres, méme hors de France, troublent ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n’hésite pas, oublic- moi. Je

g2 CORRESPONDANCE

te le dis, je puis souffrir beaucoup, sans me ‘plaindre, 4 présent.

Sois heureuse a4 tout prix. Oh! sois heureuse, bienaimée de mon Ame ! Le temps est inexorable, la mort avare, les derniéres années de Ja jeunesse s’envolent plus rapidement que les premiéres. Sois heureuse, ou, si tu ne l’es pas, tache d’oublier qu’on peut l’étre. Hier, tu me disais qu’on ne I’était jamais. Que t’ai-je répondu? Je n’en sais rien, hélas ! Ce n’est pas & moi d’en parler. Les condamnés 4 mort ne renient pas leur Dieu.

Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié. Tache de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton cceur, mon grand George ; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces 3 la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment qye tu m/as fait, « ne meurs pas sans moi ». Souviens-t’en, souviens-t’en, tu me l’as promis devant Dieu.

Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre, sur moi et sur toi (sur toi surtout); non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu’elle sache qui elle a porté. Non, non, j’en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J’y poserai, de ces mains que voila, ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d’un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n’en ont plus qu’un a eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloise et Abélard. On ne parlera jamais de I’un sans parler de l’autre. Ce sera 14 un mariage plus sacré que ceux que font les

prétres, le mariage impérissable et chaste de |’Intelligence. Les peuples futurs y reconnattront le symbole du seul Dieu qu’ils adoreront. Quelqu’un n’a-t-il pas dit que les révolutions de Pesprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annongaient a leur siécle ? Eh bien, le siécle de I’Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraine de Pavenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prétre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe comme une mére y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l’arbre de la vie. Je termmerai ton histoire par mon hymne d’amour. Je ferai un appel, du fond d’un coeur de vingt ans, 4 tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siécle blazé (sic) et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée aux pieds de sa croix. Jésus ! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton pére ! Je te ' rendrai les baisers de ma fiancée. C’est toi qui me l’as envoyée, 4 travers tant de dangers, tant de courses Jointaines qu’elle a courus pour venir 4 moi. Je nous ferai, 4 elle et 4 moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-tre les générations futures répéterontelles quelques-unes de mes paroles, peut-ttre bénirontelles un jour ceux qui auront frappé avec le myrthe de l’amour aux portes de la liberté !

A LA MEME

Baden, 4¢* septembre.

Voila huit jours que je suis parti, et je ne Vai ‘pas encore écrit. J’attendais un moment de calme; il n’y ena plus. Je voulais t’écrire doucement, tranquillement, par une belle matinée; te remercier de l’adieu que tu m’as envoyé, il est si bon, si triste,si doux : ma chére Ame, tu as un cceur d’ange. Je voulais te parler seulement de mon amour; ah! George, quel amour! Jamais homme: n’a aimé comme je t’aime. Je suis perdu, vois-tu; je suis noyé, inondé d’amour ; je ne sais plus si je vis, si Je mange, si je marche, si Je respire, si je parle ; je sais que j’aime. Ah! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible, si c’est un bonheur d’étre aimée, si tu 'l’as jamais demandé au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, autant que Dieu peut étre aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs ! Je t'aime, 6 ina chair et mon sang! Je meurs d’amour, d’un amour sans fin, sans nom, insensé¢, désespéré, perdu | Tu es aimée, adorée, idolatrée jusqu’a mourir! Et non! je ne guérirai pas. Et non, je n’essayerai pas de vivre; et jaime mieux cela, et mouriren t’aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu’iJs en diront. lls disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, jen meurs, mais j’aime, j’aime, j’aime. Qu’ils m’empéchent d’aimer !

D'ALFRED DK MUSSET go

Vois-tu, lorsque je suis parti, je n’ai pas pu souffrir; il n’y avait pas de place dans mon cceur. Jet’avais tenue dans mes bras, 6 mon ceeur adoré ! Je t’avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mére était inste, je crois que non ; je l’ai embrassée, je suis parti, jen’ai rien dit ; j’avais le souffle de tes lévres sur les miennes, je te respirais encore. Ah! George, tu as été tranquille et heureuse 1a-bas. Tu n’avais rien perdu. Mais sais-tu ce que c’est qued’attendre un baiser cing mois | Sais-tu ce que c’est pour un pauvre ceeur, qui asenli pendant cing mois, jour par jour, heure par heure, la vie l’abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude, la mort et l’oubli ‘omber goutte a goutte comme la neige ; sais-tuce que cest pour um coeur serré jusqu’a cesser de battre, de sedilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh mon Dien, je le sentais bien, je le savais: il ne fallait pas nous revoir. Maintenant, Cest fini ;je m’étais dit qu’il fallait revivre, qu’il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du coutage. J’essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j’aime mieux ma souffrance que la vie; ‘a m’as permis de t’aimer, vois-tu; ta te rétracterais que cela me servirait 4 rien ;tu veux bien que je t’aime; ‘on cceur le veut, tu ne diras pas Je contraire, et moi je suis perdu. Vois-tu, je ne réponds plus de rien.

Qu’est-ce que je viens faire, dis-moi, la ou 1a? Qu’est-ce que cela me fait tous ces arbres, toutes ces Montagnes, fous ces Allemands qui passent sans me Comprendre, avec leur galimathias (sic) ? Qu’est-ce que

c'est que cette chambre d’auberge ? Ils disent que cela est beau, que Ja vue est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s’en vont en galopant. Ce n’est pas la vie, tout cela, c’est le bruit de la vie. Ecoute, George, plus rien, je ten prie, pas un mot pour me dissuader, pas de consolation, pas de jeunesse, de gloire, d’avenir, d’espérance, pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j’ai cru au bonheur, que j’ai une mére; tout cela me donne envie de pleurer, et Je n’ai plus de Jarmes. Je ne suis pas un fou, tu le sais ; je lutterai tant que je pourrai. J’ai de la force encore : mais de la force, mon Dieu! a quoi sert d’en avoir, quand elle se tourne elle-eméme contre Vhomme? Rien, rien. Je ten supplie, ne me fais pas souffrir, ne me rappelle pas a Ja vie. Je te promets, je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je écris dans un moment de fiévre ou de délire, que je me calmerai : voila huit jours que j’attends un quart d’heure de calme, un seul moment pour t’écrire. Je le sais bien que je suis jeune, que j’ai fait naftre des espérances dans quelques cceurs aimants, je sais bien qu’ils ont tous raison. N’ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j’ai tout quitté. Qu’ont-ils 4 dire? Le reste me regarde. I] serait trop cruel de venir dire 4 un rnalheureux. qui meurt d’amour qu’il a tort de mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la permission d’aller se coucher dans un coin avec l’épée du matador dans Pépaule, et de finir en paix. Ainsi, je Ven supplie, pas un mot, écoute : tout cela ne fera pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval ou une

petite voiture, et que tu viennes. J’aurai beau regarder; me voila assis devant cette petite table au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j’ai emporté! Tu me dis que nous nous reverrons : que tu ne mourras pas sans m’embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces illusions, tu me parles de nous retrouver; tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux ; Dieu te le rendra. Mais j’ai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, n’est-ce pas ? Tu ne prendras pas un mor ceau de papier grand comme la main, et tu n’écriras pas dessus: viens ! — Il y a donc entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements ; i] y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout cela est parfait, il n’y en a pas si long 4 dire: je ne peux pas vivre sans toi, voila tout.

Combien tout cela durera encore, je n’en sais rien. J’aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail, et par époque, l'histoire de ta vie ; je connais ton caractére, mais je ne connais ta vie que confusément ; je ne sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. I] aurait fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j’aurais loué, aux environs de Moulins et de Chateauroux, un grenier, une table et un lit ; je m’y serais enfermé; tu serais venue m’y voir une ou deux fois, seule, a cheval ; moi, je n’aurais vu Ame qui vive, j’aurais écrit, pleuré ; on m’aurait cru en Allemagne. I] y aurait eu 1a quelques beaux moments. Tu n’aurais cru trahir personne, j’espére ; tu m’as vu mourant d’amour dans tes bras, la derniére fois; as-tu rien a te reprocher? Mais tous les réves que je peux faire sont des chimé-

98 CORRBSPONDANCE

res ; il n’y a de vrai que les phrases, les devoirs, et les choses ; tout est bien, tout est mieux ainsi.

O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant, seule, va dans la campagne, assieds-toi sur l’herbe, sous quelque saule vert; regarde loccident, et pense a ton enfant qui va mourir. Tache d’oublier le reste ; relis mes lettres, si tu les as, ou mon petitlivre; pense, laisse aller ton bon cceur, donne-moi une larme; et puis rentre chez toi, doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu’il y a pour moi dans ton coeur. Efforce-toi plutét un peu; ce n’est pas un crime, mon

enfant. Tu peux m’en dire méme plus que tu n’en sentiras, je n’en saurai rien, ce ne peut pas étre un crime ; je suis perdu. Mais qu’il n’y aitrien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, que ton amour, George, ne l’appelles-tu pas de l’amour ? Ecris 4 Baden (Grand-Duché), poste restante. Affranchis jusqu’a la frontiére et mets: prés Strasbourg. C’est & 1a lieues de Strasbourg; je n’irai ni plus prés ni plus loin. Mais que j’aie une lettre, ow il n’y ait rien que ton amour; et dis-moi que tume donnes tes lévres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette téte que j'aieue, et que tu m’embrasses, toi, moi! O Dieu, 6 Dieu, quand j’y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent; ah! il est horrible de mourir, il est horrible d’aimer ainsi. Quelle soif, mon George, 6 quelle soif j'ai de toi! je t'en prie, que j’aie cette lettre. Je me meurs, adieu!

A Baden (Grand-Duché) prés Strasbourg, poste restante.

Oma vie, ma vie, je te serre sur mon cceur; 6 mon

George, ma belle maitresse! mon premier, mon dernier amour |

ALA MEME

Baden, 45 septembre.

Je te renvoie ta lettre comme tu le veux. Jamais je n’ai vu si clairement combien j'étais peu de chose dans ta vie. Non pas parce que tu me refuses le peu de mots d’amitié que je t’avais demandés a genoux : je congois 4 merveille que, dans ce moment-ci, ils te cotiteraient beaucoup trop, et, loin de t'en vouloir de ce que tu me dis que tu n’as pas la force de me les envoyer, je ne vois (1)...... la franchise, et je t’en sais bon gré. Mais ta lettre a........, j’y trouve ala derniére ces propres mots : Je te renouvelle ma promesse et, de l’autre cété, tu me dis que je t'aime encore trop, et que tu n’auras pas la force de me revoir. — II faut, ma pauvre amie, que ton cceur soit bien malade, — et ne crois pas que je sois moi-méme de force a t’adresser un reproche, — il faut que tu souffres beaucoup, pour que tu n’aies méme plus une larme pour moi, et pour qu’en face de Dieu tu manques a ta parole, qui depuis trente ans, disais-tu, n’a pas encore été faussée. Elle le sera donc une fois, et jaurai perdu le seul jour de bonheur qui me restait

(1) La lettre est troude par une brdlure aux endroits marqués ici par

des points. (Note de !’éd. de la Corresp. de George Sand et d’Alfred de Musset,)

encore. Qu’il en soit ce qui platt 4 Dieu, ou a l’esprit de mort. Car, 4 vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal a personne, en étre ov je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un nouveau coup de pierre sur la téte, c’est trop. Qu’il y ait une Providence ou non, je n’en veux rien savoir. S’il y en a une» je le Jui dis en face : elle est injuste etcruelle. Elleest la plus forte, je le sais; qu’elle me tue. Je ferai mieux que de la maudire,je la renie. Ne va pascroire surtout queje te fasse unreproche, 6mon brave Georgeot, mon grand cceur;je ne t’en veux pas de manquer a la parole que tu m’avais donnée de ne pas mourir sans étendre la main, et sans te souvenir de moi quand tu serais seule en face de la douleur. Non, je ne ten veux pas, car tu souffres. Je n’en veux qu’a cette destinge de mort qui sait le secret de trouver toujoursun endroit 4 frapper dans un cceur plein de ses coups. Ce n’est pas ta faute si je ne suis plus rien pour toi.

Tu /*mesdis de ‘lire <0...) 4s3a. ae | ee (endroit brilé). . . . .de frémir. Que crois-tu donc m’apprendre, mon enfant, en me disant qu’un soupgon jaloux tue amour dans ton cceur ? Qui croistu donc que j’aime? Toi, ou une autre? Tu t’appelles insensible, un étre stérile et maudit. Tu te demandes si tu n’es pas un monstre d’avoir le coeur fait comme tu las, et tu me dis de frémir en songeant de quels abimes je suis sorti. Et, mon amie, me voila ici, 3 Baden, & deux pas de la maison de conversation ; je n’ai qu’a mettre mes souliers et mon habit, pour aller faire autant de déclarations d’amour que jen voudrai, 4 autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-€tre pas toutes mal, qui, 4 coup sir, sont fort

jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas leur amant parce qu’elles ne veulent pas se faire méconnaitre. Quoi que tu fasses ou que tu dises, morte ou vive, sache que je t’aime, entends-tu, toi et non une autre. « Aime-moi dans le passé, me dis-tu, mais non telle que je suis dans le présent. » George, George, tu sauras que la femme que j’aime est celle des roches de Franchart, mais que c’est aussi celle de Venise, et celle-la, certes, ne m’apprend rien quand elle me dit qu’on ne Voffense pas impunément.

Je Vavoue qu’il y a un mot qui m’a choqué dans le peu de lignes que tu me transcris de la lettre dePierre : non volli leger (sic) di piu e lo poteva. — Si tu n’avais pas rompu avec lui, je ne t’aurais jamais parlé de cela. Mais c’est faux. Madame la Couture était venue deux fois dans la journée, trés inquiéte et toute essouffiée, me dire qu’elle avait mis le soir en se couchant ta lettre pour moi, avec ma canne, sur le canapé, qu’en se réveillant la lettre avait disparu, et qu’elle n’avait trouvé que la canne. Cela m’a semblé étrange, et la vérité est que lorsque j'ai ouvert ta lettre, Pagello n’en pouvait rien voir. Le cachet était défait, et refermé avec le pouce.

Je ne sais pourquoi je te dis cela, ni pourquoi je te dis quelque chose. Je n’ai plus rien dans le cceur ni dans la téte. Je crois que je vais revenir 4 Paris pour peu de temps. Ecris-y, si tu m’écris. Mais pourquoi? A quoi bon, dis-moi, tout cela? Je souffre, et & quoi bon? Ta lettre m’a fait un mal cruel, George; ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de gémir? Tu me dis que tu m’écris, afin que je ne prenne aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, n’é-

crivons plus. Tout cela, vois-tu, est horrible au bout du compte. Tu souffres, toi aussi, je te plains, mon enfant. Mais puisqu’il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien alors, si notre amitié s’envole au moment ou tu souffres et ot tu es seule, qu’est-ce tout cela ? Je ne t’en veux pas, je te le répéte. Adieu, je ne sais ou je serai, n’écris pas, je ne puis savoir.

Jerelis cette lettre, et je vois que c’est un adieu. O mon Dieu, toujours des adieux ! Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse? Ah! mon ceeur, mon amour, je ne ten veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m’astu écrit Yautre? cette fatale promesse. Maudit soit Dieu! J’espérais encore. Ah malheur et malheur, c’est trop. J’avais encore un jour dans ma vie; un, un, sur tant d’années, a vingt ans; un jour, un seul jusqu’a la mort. Qu’ai-je donc fait, sacredieu! Mais a quoi bon tout cela? Il n’y a plus rien, n’est-ce pas, rien dans ton cur? Tu n’es point aimee, tu n’aimes pas, hideuse parole ; puissé-je ne l’écrire jamais!

Que je revienne a Paris, cela te choquera peut-étre et dui aussi. J’avoue que je n’en suis plus 4 ménager personne. S’il souffre, lui, eh bien! qu’il souffre, ce Vénitien qui m’a appris a souffrir! Je lui rends sa legon; il me l’avait donnée en maftre. Quant a toi, te voila prévenue, et je te rends tes propres paroles : Je écris cela afin que si tu vinsses d@ apprendre mon retour, tun’enprisses aucune idée de rapprochement avec mot. Cela est-il dur? Peut-étre. Il y a une région dans l’4me, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu’il souffre! il te posséde. Puisque ta parole m’est retirée, puisqu’il est bien clair que toute cette amitié, toutes ces promesses, au lieu d’amener une

D'ALERED DE NUSSET 103

consolation sainte et douce au jour de fa douleur, tombent net devant elle, eh bien! puisque je perds tout, adieu les larmes, adieu; non pas adieu l’amour, je mourrai en t’aimant, mais adieu la vie, adieu l’amitié, la pitié. O mon Dieu! est-ce ainsi? J’en aurai profité. Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que cest mon cceur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s’ossifie. Adieu.

A LA MEME

Lundi,

Mon amour, me voila ici. Tu m’as écrit une lettre bien triste, mon pauvre ange. Et j’arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous voyions; et moi, si je le veux | Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose qui puisse te faire souffrir un instant. Voyons-nous, chére Ame, et tu auras toute confiance, et tu sauras jusqu’a quel point je suis a toi, corps et 4me; tu verras qu’il n’y a plus pour moi ni douleur ni dé¢sir, du moment qu’il s’agit de toi. Fie-toi a moi, George; Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble, parlons du passé ou de l’avenir, de la mort ou de la vie, de l’espérance ou de la douleur ; je ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Sais-tu les paroles de Ruth 4 Noémi dans la Bible ? Je ne puis te dire autre chose :

« Laissez-moi vivre de votre vie; le pays ou vous irez sera ma patric, vos parents seront mes parents ;

IA of: vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui yous recevra, lA je serai ensevelie. »

Ainsi, un mot; dis-moi ton heure. Sera-ce ce soir? demain ? Quand tu voudras; quand tu auras une heure, un instant & perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c’est dans un mois, j’y serai. Ce sera quand tu n’auras rien & faire ; moi, je nai a faire que de Caimer.

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