‹ CorrespondanceChapitre 23 sur 66 · A MADAME DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A MADAME DE GIRARDIN

7 janvier 1833 (4).

... Je suis en ce moment barricadé dans ma chambre, grognon, héte et vexé, fort en train d’abhorrer tout ce qui fait partie de ce sexe qu’on a surnommé beau, Voila ce qui fait que, pour rien au monde, je ne vais voir une jolie femme, pas méme sous prétexte quelle est aussi aimable et spirituelle qu’une laide..,

A MONSIEUR BOUCOIRAN, passage Choiseul, 28.

Monsieur, Je sors de chez M™ Sand et on m/’apprend qu’elle est 4 Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette

(1) Musset avait recu d’elle une lettre anonyme, il s’excuse de ne pas lui avoir écrit pour le jour de l’an.

nouvelle est vraie. Comme vous avez vu M™ Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et sielle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-¢tre me dire si vous croyez qu'elle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, dans le cas ov cela serait, je respecterais ses volontés.

A GEORGE SAND

4835 — Paris.

(Lettre écrite au crayon.)

J’aifaitdes réves horribles, et toi aussi, mais ta Lélia n’est point un réve (1), tu ne t’es trompée qu’a la fin. Il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio : il est 4 tes cétés, il assiste A toutes tes douleurs, ses yeux trempés de larmes veillent sur tes nuits silen-~ cieuses. Regarde autour de toi, son ombre triste et souffrante ne t’apparatt-elle pas dans le dernier réve de ta vie? Ah oui, c’est moi, moi, tu m’as pressenti. Quand sa pale figure s’est présentée a toi dans le calme des nuits, quand tu as écrit pour la premiére fois son nomsur la premiére page, c’est moi qui m’approchais. Une main invisible m’amenait A toi : lange de tes douleurs m’avait mis dans les mains unecouronne d’épines et un linceul blanc, et m’avait dit: « Va lui por ter cela ; tu lui diras que c’est moi qui les lui envoie. » Moi, je croyais tenir une couronne defleurs, et le voile

(1) Ici, trois ou quatre mots biffés au crayon.

de ma fiancée; ainsi je suis venu, et je te les ai donnés.”

Peut-étre Pas-tu cru aussi, car tu les as mis sur ta téte, et tu m’as attiré sur ton cceur; tuas parlé a la fois de bonheur et de mort ; tu m’as dit que je t’apprenais lavie et amour, et tu t’es dit en toi-méme: il faut que je meure, voila mon jour arrivé!

Alors tu m’as mis a cété de toi, et tu as arrangétes papiers ; tu me disais toujours : « Voila toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente, je vais renaitre », et, en disant cela, tu écrivais ton testament. ;

Moi, je me disais :-« Voila ce que ferai : je la prendrai avec moi, pour aller dans une prairie ; je lui montrerai tes feuilles qui poussent, les fleurs qui s’aiment, le soleil qui échauffe tout dans horizon plein de vie; je lassoierai sur du jeune chaume, elle écoutera, et elle cemprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces riviéres avec les harmonies du monde. Elle reconnaitra tous ces milliers de fréres, et moi pour l’und’entr’eux ; elle nous pressera sur son cceur; elle deviendra blanche comme un lys, et elle prendra racine dans la séve-du monde tout puissant. »

Je t’ai donc prise et je t’aiemportée; mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j’étais tout jeune, parce que j’avais vécu sans mon cceur et que je me disais toujours : je m’en servirai en temps et lieu ; mais javais traversé un si triste pays, que mon cur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il a souffert pour se serrer autant; ce qui fait que mes bras étaient tout allongés et tout maigres, et je t’ai laissé

tomber.

118 CORAESPONDANCE

Tune m’enas pas voulu. Tu m’asdit que ¢’était parce que tu étais trop lourde, et tu t’es retournée la facé contre terre, mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche; mais tu es devenue pale comme une hyacinthe et le tertre vert s’estroulé sur toi, et jene t’ai plus vue qu’une petite éminence ou poussait de Vherbe. Je me suis mis a pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d’un millier d’hommes pour t’emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant : « Voila comme elle était : elle faisait ceci, elle faisait cela; elle a fini par Ja. » Alors, il est venu des hommes quim’ont dit; « La voila donc? Nous l’avons tuée. » Mais je me suis éloigné avec horreur, en disant : « Je ne l’ai pas tuée. Si j’ai de son sang aprés les mains c'est que je ]’ai ensevelie, et vous, vous |’avez tuée, ct vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n’écrive sursa tombe qu'elle était bonne, sincére et grande, et si on vous demande qui je suis, répondez que yous n’en savez rien, attendu que je sais qui vous étes. Le jour ot elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en auraune pour moi. »

Mais toi, tu ne vois pas Jes miennes! Ma fatale jeunesse m’a peint sur le visage un rire convulsif, Tu m’as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré et moisi peu! Tu meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point a la vie, quand tu n’y seras plus. J’aimerai les fleurs de ta tombe comme je t’ai aimée; elles me laisseront boire comme toi leur doux parfum et leur triste rosée. Elle se fane-

‘D'ALFRED. DR MUSSET 11g ront comme toi sans me répondre et sans savoir pour qui elles meurent.

A LA MEME

Sans date.

Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d’un pazzo chi parte domani (1).

A ALFRED TATTET a Baden, paste restante.

21 juillet 1835.

Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n’étais pas a Paris, ce qui fait que ma réponse est en retard de quelques jours, Pour répondre d’abard a yotre question sur ce quiregarde Madame X*** (2)... je crois que ce que je peux vous dire de mieux, c’est qu'il y a tantdt huit ou neuf mois, j’étais ov vous étes, passant la journée a maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les vertus possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon infidéle; je vivais d’ennuis, de cigare et de perte a la roulette. Je croyais que c’en était fait de moi pour toujours, que je

(1) Sane voir, ¢t sans parler, toucher Ja main d'un fou qui part de- Main, (2) Affaire pergonnelle a Alfred Taltet.

n’en reviendrais jamais. Hélas! Hélas! Comme j’en suis revenu! Comme les cheveux m’ont repoussé sur la téte, le courage dans le ventre, lindifférence dans le coeur, par-dessus le marché! A mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le bon temps, c’est peut-étre celui ot l’on est chauve, désolé et pleurant! Vous en viendrez la, mon ami. Je vous plains aujourd’hui bien sincérement, parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n’en serez pas faché, soyez-en stir. Tout ce qui fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au courant de tout ce que je pourrai savoir...

Je travaille 4 force. Combien de temps comptez-vous rester 4 Bade? Adieu. Je suis 4 vous.

AU MEME

3 aout 1835.

Si vous voyez Mad. Sand, dites-lui que je l’aime de tout mon coeur, que ¢ "est encore la femme la plus femme que j’aie jamais connue.

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