‹ CorrespondanceChapitre 24 sur 66 · A M. MAXIME JAUBERT · texte numérisé non relu

A M. MAXIME JAUBERT

S. d. (1833.) Monsieur,

J’ai essayé ce matin de changer quelque chose a la

(1) M, Jaubert était le mari de la « marraine » du poete.

strophe que yous m’avez donnée et dont yous n’étes pas content. Aprés l’avoir retournée de toutes les fagous, je trouve que je n’y saurais rien faire de mieux et qu'il faudrait simplement la conserver. Cependant, je vous soumets ce que j’ai pu faire et dont, a votre tour, vous ferez ce que vous voudrez.

Sil est nécessaire, pour le sens général, de conserver le premier vers, comme liaison avec la strophe précédente, on pourrait mettre:

Que l’égoisme seul au chagrin soit en proie,

Quand le sage au banquet s’abandonne a la joie,

Que sur le flot qui passe il répande son pain,

Il la retrouvera dans un jour de misére.

Le malheur porte un voile et nul homme sur terre N’est sdr du Iendemain.

Cette strophe serait peut-étre une imitation plus exacte du passage de |’Ecclésiaste. L’expression qu’ tl épande son pain est celle du texte francais. I] ne faut pourtant pas trop s’y fier; car, au verset suivant, qui fournit l’idée des deux derniers vers, il y a, dans Lemaitre de Sacy, un contre-sens positif. Le texte dit : quia ignoras quid futurum sit mali super terram; et le frangais dit : « parce que vousignorez le mal qui doit venir sur la terre. » C’est tout autre chose; il aurait fallu,-jecrois : « quel mal peut venir. »

Si une autre paraphrase de ces deux versets pouvait entrer dans le morceau sans le premier vers, on pourrait mettre encore:

Nul ne sait de quels maux son destin le menace, Jette un morceau de pain dans le fleuve qui passe ; Les flots qui sont 4 Dieu ne l'engloutiront pas. Laisse-les l’emporter sur la rive étrangére,

122 CORRBSPONDANCE

Et, dans longtemps peut-étre, oa un jour de misére, Tu l'y retrouveras (1).

Si vous ne voulez prendre que le sens philosophique du passage de l’Ecriture, et le développer sous ce rapport, peut-étre alors pourrait-on dire encore :

Qui peut prévoir les maux suspendus sur sa téte ? Quand vous serez assis au banquet d'une féte, Jetez dans l'eau qui passe un peu de votre pain. Que le pauvre ait sa part de ce que Dieu vous donne, Afio que, quelque jour, celui qui fait l’'auméne

Vous ouvre aussi sa main.

Mais a force de retourner le texte, il finirait par n’en rien rester. Ainsi voila qui prouve que le mieux est l’ennemi du mal, comme vous me le disiez |’autre jour; ajoutez a cela que le bien est l’ennemi du mal, comme je vous le disais aussi, et vous en serez auméme point que moi, c’est-d-dire dans Je méme cas que ces courtisans, qui, aprés avoir délibéré pendant trois jours a quel endroit ils couperaient le nez du roi, déciderent qu’il fallait le couper au premier endroit venu,

Coupez donc, monsieur, et biffez ce que bon vous semblera dans ce que je vous envoie. Vous finirez par prendre dans ces strophes la meilleure qui est la votre ; et c'est mon avis que vous Ja choisissiez. Ne voyez,je vous prie, dans ce griffonnage,que le désir de vous étre agréable ; je m’en tirerai peut-étre mjeux une autre fois,si vous vqulez bienme mettre a contribution

(1) Voici le texte latin des deux versets qui composaient cette strophe :

« Mitte panem tuum super transeuntes aquas ; quia post tempora multa invenies illum.

« Da partem septem, nec non et octo: quia ignoras quid futurum sit

mali super terram, »

3 (Zooldgiasie, oh. xi.)

D'ALFARD DE MUGSET 123

quand je pourrai vous étre bon 4 quelque chose. Votre bien dévoué.

Mercredi.

A SA MARRAINE (1

14 aout 1835,

Dieu soit béni! vous m’écrivez une lettre absurde! vous avez donc aussi, madame, vos bous moments comme nous autres; oul, j’en atteste le ciel ! quand vous avez écrit, votre fenttre était ouverte, vos rosiers se dandinaient au vent, — vous ¢tiez décoiffée, — ou mal coiffée, — vous é¢tiez sous quelque impression joyeuse de la chauve-souris qui, quoi qu’en dise M. Serres, est le chef-d’ceuvre de la création. Et il y avait infailliblement a cété de vous des cirons qui dansaient dans un rayon de solcil. (Par parenthése, les cirons sont Jes plus heureux étres de Ia terre : ils ne vivent qu’un jour et ils le passent 4 valser.)

Votre lettre est absurde et, par conséquent, charmante. Plus souvent que j’irai délayer mes benéts de vers sur vos petites idées frafches comme des roses ! n’en déplaise 4 ma Muse, il ne sera point rimaillé sur votre charmante pensée du soir et du matin.

Mais!!! d’aprés ce que vous me dites, comptez bien que dorénavant je n’irai vous voir que le matin.

Il faut que je vous compare 4 quelque chose, pour vous dire une fois pour toutes que personne n’a le

({t) J’ai publié pour la premiére fois cette lettre dans mon livre sur Alfred de Musset, chap. de « la Marraine ».

12h CORNESPONDANCE

quart autant d’esprit que vous, sans compter que vous étes jolie comme un ange. Voyons. Je vous compare & une perle fine (quel vent il fait ! c’est insupportable, ma lampe est toute exaspérée). Il y a bien de vous dans une perle : — d’abord elles vivent dans l’ean ; — ensuite Heine n’a-t-il pas dit quelque part que la poésie est la maladie de l’homme, comme la perle est ]a maladie du pauvre animal appelé huitre? Oui, les perles sont des larmes devenues joyaux, vrais symboles de la poésie. Mais, bon! je yous insulte de vous comparer 4 la poésie. Vous valez bien mieux que nos muses, (A propos de Muse, Delphine Gay vient de mettre dans les Débats, 4 propos des vingt-cing fusils, une complainte a la Fualdés) (1).

M’y voila. Je vous compare A Titania, reine des fées (Midsummer night's dream):

So, good night, with lallaby / . Lulla, lalla, lullaby (decrescendo} |

Vous amusez-vous déja? Je viens de Montmorency (2), j’ai perdu mes gants dans le lac d’Enghien et mon mouchoir a Andilly. (Quel tapage les chats font dans la cour!) Adieu, madame. Je vous écris sans trop savoir si ma lettre arrivera: je ne sais pas bien l’adresse. La premiére fois que vous sentirez sous votre bonnet lilas une petite divagation préte d’éclore, écriyez-le-moi, Je vous en supplie.

Votre dévoué sery' (3).

(1) Cette complainte en l’honneur de Louise-Jos¢phine Rémy, Agée de

quatorze ans, qui fut une des victimes de l’attentat Fieschi, parut, ea

effet, dans les Débats du 11 aot 1835, sous le titre: la Jeane Jille enterrée aux Invalides ,

(2) Probablement de Bury.

(3) Cette lettre, illustrée du dessin ci-contre, éteit adressée da M@* Jau-

A BULOZ Aout 1838.

Mon cher Buloz

Ayez la bonté de prier M™* Dudevant, lorsque vous la verrez, de vouloir bien brdler les deux pages de vers que j’ai laissées chez elle il ya quelque temps. Soyez persuadé, mon ami, qu’iln’y a dans cette réponse de ma part aucune envie de vous désobliger. Je n’ai point relu ces ébauches écrites dans quelque nuit d’exaltation maladive, qui probablement, ne valent rien. Ce n’est pas non plus, certainement, que je ne sois trés disposé 4 rendre a de Vigny, ou publiquement ou en particulier, la pleine justice qui lui est due, sur un des plus beaux drames de cette époque; dites-lui, je vous enprie, si vous le voyez, combien j’admire Chaiterton et que je le remercie de tout cceur de nous avoir prouvé que, malgré les turpitudes qui nous ont blessés, dégradeés et abrutis, nous sommes encore capables de pleurer et de sentir ce qui vient du ceeur. Dites-lui que j'ai fait un ou deux méchants sonnets 1a-dessus, lesquels sont brilés (1), mais que je n’en professe pas moins haut mon admiration.

an chez madame la princesse de Belgiojoso, & 1s Jonchére, prés ueil, » ;

(1) Il s’agit des deux sonnets que fit Alfred de Musset a la suite de la représentation du drame de Chatterton, et que Paul de Musset attribuait i tort & Alfred.de Vigny.

Les voici, tels qu'il les dicta un soir George Sand, en réponse aux critiques qui avaient censuré la pitce. Le premier disait :

Quand vous aurez prouvé, messicurs du journalisme,

Que M™ Dudevant ne trouve rien de mal de ma part, si je lui demande de jeter ces vers au feu. C’est affaire de pure vanité littéraire. Que voulez-vous ! mon cher ami, ce sont des vers faits a la hate; je suis faiseur de vers; c’est mon meétier; j’agis par intérét pécuniaire.

Bien a vous.

Que Chatterton eut tort de mourir ignoré, Qu’au Théatre-Francais on !’a défiguré, ' Quand vous aurez crié sept fois a l’athéisme,

Sépt fois au contre-sens et sept fois au sophisme, Vous n’aurez pas prouvé que je n’ai pas pleuré. Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme, Savez-vous, moucherons, ce que j¢ vous dirai ?

de vous dirai, sachez que les Jarmes humaines Ressemblent en grandeur aux flots de ]’Océan ; On n’en fait riende bon en Jes analysant ;

Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines, Ea les faisant sécher, vous n’en aurez demain Qu’un méchant grain de sel dans le creux de !a main,

Dans Ie second, Musset visait directement Gustave Planche, qui, n‘écoutant que ses rancunes, s‘était montré trés dur pour Vigny ou plutét, comme il disait, en guise d’excuse, « pour Ja maniére dont la tentative spiritualiste du dramatarge avait été réalisde ».

O eritique du jour, chére mouche bovine, Que te voila pédante au troisitme degré!

Quel plaisir ce doit tre, A ce qua j'imagine, D’aiguiser sur un livre un museau de fouine,

Et deronger a J’ombre pn squelette ignoré } Jaime & te voir surtout, en style de cuisine,

Te comparer sans honte au poéte inspiré

Et gonfler ta grenguille aux pieds du beuf sacré.

De que] robuste orgueil l'autre jour fe t'ai vue Te faire un beau pavois au fond d’une Revue ! Oh! que je t’aime ainsi, dépecant tout d‘abord

Quiconque autour de toi donne signe de vie, Et puis, d'un Jaurier-rose, amer comme l'envic, Couronnant un chacal sur le ventre d'un mort.

ll est aisé de comprendre pourquoi Musset ne voulait pas que ces vers

A M™€ OLYMPE CIODSKO

Février 1836,

Mon ami Alf, Tattet dine aujourd’hui avec Ja marquise. Seriez-vous femme a venir avec eux et moi! Voila une vraie proposition de carnaval, ou, pis encore, de lendemain de carnaval. Des vins discrets et des sonnets bavards. — Si vous avez du courage, venez. Il faut que j’en aie beaucoup moi-méme pour vous écrire ainsi 4 brdle-pourpoint. Un mot, et si c’est oui,

fussent publiés, Les raisons tirées de sa vanité littéraire ou de l'intérél pécaniaire n’étaient pas les vraies; en toutcas ce n’étaient pas les seules. La vérité clest que, aprés avoir été, quelques mois anparavant, sur le point de croiser le fer avec Gustave Planche, il ne pouvail pas decemment lui décocher cette fléche dans le'dos, car évidemment la mouche bowine c’était lui. De tous les « moucherons » du journalisme ‘qui étaient partis en guerre contre la pitce de Chatlerton, aucua n'y avait tis plus d’acharnement que Gustave Planche. Son article avait méme fait seandale, venant aprés Is note plutét sympathique que Buloz avail publi¢e sur Je drame de Vigny dans le numéro précédent de la Kevae des Deux Mondes, Je ne crois pas, d'ailleurs, que Buloz eit consenti a publier ces vers. Pria-t-il George Sand de les briler ? Je ne saurais le dire. Ge qu'il y ade sir c'est qu'elle se garda bien de les jeter au feu, Aussi bien, avait-elle le droit de les conserver, puisque le manuscrit était de sa main,

je vole & vos pieds, c’est-d-dire je prends un fiacre et vais vous chercher.

Mille compliments, excuses et amiti¢s.

A LA MEME

Février 4836.

Pichrocholine, avez-vous bien dormi? Le souper at-il bien passé? — Ah! que vous étiez charmante sous le masque! Sous le masque vous étes divine; vous étes une hostie qu’il faut manger, et ’on vous mangera.

A SA MARRAINE

‘ fer avril 4836.

Belle madame, style Musset, je suis enfermé de nouveau et coiffé d’un bonnet de nuit tant soit peu moins gai que vos camélias, je devais diner ce soir avec Jocelyn (1) chez la princesse Uranie (a), et je m’en suis excusé, n’en ayant pas le courage. Je vous avouerai que je commence a étre parfaitement dégodté de voir que des veilles forcées, que ma téte et ma poitrine me refusent, ne peuvent me tirer d’un passé qui m’écrase matériellement et moralement : ainsi soit-il.

(1) Jocelyn parut au mois de février 1836, (3) Surnom de la princesse Belgiojoso.

Le jouroul’on est sir de n’étre jamais forcat libéré, on a peut-étre le droit de se faire forgat évadé! Mais comme dit joyeusement Henri Monnier, on hésite a cause des parents!

Admirable plaisanterie, pleine de sel et de bon goat!

Adieu, madame ; vous voyez que je ne sauraisjouer aux échecs pour le moment.

Serez-vous assez bonne pour faire exception, en faveur de cette lettre de mauvaise humeur, a votre habitude de laisser trainer?

Je vous souhaite une douce migraine et un soleil de printemps pour vous accueillir au réveil.

Compliments respectueux.

Jeudi soir.

A LA MEME

Mai 1836 (1).

Vous avez eu grand tort, madame, de n’étre pas venue ce soir au Théatre-Frangais. Rosine n’a pas été espiégle, mais elle a été spirituelle et assez coquette, fort coquette méme. Il y a eu une sortie charmante. Voici comment : elle vient de lire le billet de Lindor; Vacte finit; elle est seule en scéne. Le billet lu, et le dernier mot dit, l’actrice n’a plus qu’d s’en aller; elle s’en va donc. L’orchestre se met &jouer une valse. Or au lieu de sortir comme on sort, c’est-d-dire de lais-

(1) Cette lettre, qui n'est pas datée, est certainement de 1836, puisqa’il

ser le thédtre vide. pour l’entr’acte, voici ce qu’a fait Rosine ce soir :

Elle s’en est allée 4 pas lents, tenant a la main le billet de Lindor, le relisant, tournant sur la scéne, seule,sans mot dire: cela a duré prés de cing minutes. Le parterre n’a pas bougé; il a suivi des yeux la demoiselle, qui n’en a pas été plus vite, tournant et relisant toujours, en dépit de l’entr’acte et de l'orchestre. Enfin elle est sortie et on a applaudi. Que dites-vous de cela?Comme c’est hardi, calculé, affecté et parfaitement vrai! et comme c’est féminin!

— Mais, direz-vous, c’est une tradition; cela se fait peut-étre tous les jours.

— Non, madame; j’ai vu, Dieu aidant, une centaine de fois le Barbier de Séville, et je n’ai jamais vu cette sortie. .

— Eh bien, direz-vous encore, c’est une idée de Mlle Mars.

Eh ! que m’importe? c’est charmant. Et songez que d’oser le faire, d’oser tenir ainsi le spectateur en haleine, au moment ot I’entr’acte commence, d’oser rester quand tout le monde va se lever, quand on n’a plus rien a dire, quand les garcons de café brdlent de crier leur limonade, ma foi, oser cela, le faire ct réussir, c’est quelque chose.

y est question de M'!* Plessy, qui joua pour la premiére fois Je rdle de Rosine 4 la Comédie-Frangaise, le 20 mai de cette méme année. (Note de Paul de Musset.) M. Clouard prétend qu’en publiant cette lettre dans les Gavres posthumes de son frére, Paul de Musset en aurait retranché 10 lignes et uo dessin représentant M!% Plessy dans /e Barbier dé Seville. Je n'ai pu verifier cette assertion, M™* Jaubert s’¢tant dessaisie de Voriginal de cette lettre en fayeur d'un admirateur du potte.

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