A SA MARRAINE, A AUGERVILLE
9 octobre (1840).
Vous étes a la campagne, vous. Je suis a Paris, moi; pas pour longtemps, je suis allé ce soir chez vous, et je puis vous assurer que vous n’y ¢tiez pas.
Ne devant partir qu’a sept heures, j’ai eu tort de me lever acing heures du matin. Mais je suis arrivé A Passy a huit heures moins vingt minutes, ily avait apeu prés un quart d’heure que la voiture avait passé. J’ai pris immédiatement un cabriolet pour aller a Ver-
non trouver le bateau. II s’est cassé en frappant sur un rocher, parce que l’eau est fort basse. Un tapissier qui était 14 m’a pris dans sa carriole pour me mener a Mantes, que dis-je? 4 Saint-Germain, et méme au Pecq. Mais sa voiture était si dure, et j’avais tellement envie de ‘dormir que je me suis arrété 4 Mantes : si yous y passez jamais, je vous prie d’aller 4 une auberge qui s’appelle le Rocher de Cancale, ni plus ni moins ; il y a la une personne charmante qui balaye, elle est brune comme le diable, et ronde comme un chou. Je m’en suis done allé 4 Mantes dans un autre véhicule dont je ne puis vous envoyer que les initiales, T. C. ou P. D. C. Mais je n’ai mis que six heures, pour faire sept lieues, en téte a téte avec un tonnelier obligeant, qui avait bien youlu par grace ne me prendrequequinze francs pour cette traversée; sa jument (gris pommelé) lui enavait, Ace qu'il disait, codtétrente, en sorte que tout en carambolant de tapissieren tonnelier, et de T. Cc. en P. D. C., j'ai cru plusieurs fois mourir; mais je suis, cependant,arrivéa ma grande stupéfaction.Etc’est alors queje suis allé rue Taitbout. Et quand onaune si petite marraine, il me semble qu’on devrait au moins la trouver. Point de marraine.Ou étes-vous? je l’ignore, et ce n’est pas moi qui irai chercher votre pied dans une botte de foin. J’ai peu prés compris dans le baragouin de votre concierge endormi que vous éliez chez.., quant a Elle (1), 4 présent que mon partiestpris dene plus la revoir, je puis vous dire franchement mon opinion sur elle. Je l’aime, je!’aime, je l’aime, et je l’aime beaucoup.
Et vous aussi. C’est facheux, mais je n’y puis rien.
(1) La priacesse Belgiojoso.
A MAXIME DU CAMP S. d. (1844.)
Monsieur,
Je suis bien en retard envers vous; une indisposition qui m’a retenu quelque temps au lit m’a empéché de vous remercier plus t6t des vers que vous avez bien voulu m’adresser et qui m’ont fait le plus grand plaisir(1). Vos vers sont jeunes, monsieur, vous|’étes aussi sans doute. Ils m’ont rappel¢le bon temps, le premier, qui n’est pas encore bien loin de moi. Je serais charmé que ma bonne étoile pdt me faire faire plus ample connaissance avec vous.
Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.
(1) Ces vers étaient une imitation de la Lénor, de Burger. (Cf. les Souvenirs litléraires de Maxime du Camp, t. I, p. 113.)
A SA MARRAINE
43 avril 1844.
Jene puis aller ce soir chez vous, machére marraine, attendu que je suis plongé dans une fin de grippe qui me fait grand mal au cété,comme dit le malade imaginaire. J’espére que vous ne prendrez pas cette trop bonne raison pour une excuse, quand yous saurez que cela m’empéchera de monter la garde demain, et peutétre méme d’aller en prison jeudi. — Vous comprenez que ce sont la Jes premiers des devoirs. — Je n’ai pas besoin que vous quittiez Paris pour regretter mon métier d’ours, et je ne veux pas vous dire que je n’ai vu personne de l’hiver, car ce ne serait pas une raison pour ne vous avoir pas vue. Dites-vous que je n’ai pas existé. C’est la vraie vérité, et jo ne suis pas encore prét a surtir de terre.
Compliments sur papier gris.
Ai-je besoin de vous dire, ma petite et blonde marraine, qu’une note de vous est et sera toujours 4 mon diapazon. Nous nous sommes donné notre /a assez en toute chose pour que, l’instrument étant de bonne facture, Paccord survive a tout. Votre coquelicot m’a tou-
184 CORRESPON DANCE
ché. ‘Le pauvre bonhomme! vous auriez di m’en envoyer une feuille; mais c’est 4 moi que vous auriez da le comparer. Tergiversant, tournaillant, débraillé... c'est ma parfaite image.
Mais, hélas, et hélas! ce n’est plus le vent des passions qui me tournaille et me débraille. Jene suis méme plus un coquelicot. Mon vieux cceur, qui a toujours quinze ans, s’apergoit si bien qu’il est béte qu’il n’ose méme plus vouloir des coquelicoquettes. Vous souvenez-vous par hasard, madame, d’une lithographie de Charlet ot un grognard blessé sort de Ja bataille. « Je n’en joue plus », dit-il, en se frottant. Hum! hum!... Enfin n’importe, comme jadis vivait votre frére.
Vous étes encore bien loin, petite marraine, de l’affreux calme auquel je me résigne. Mais vous grandirez infailliblement. Vous étes toujours bonne en ne m’en voulant pas de ce que je ne suis pas allé vous voir, mais cette bonté n’est que justice. — Le monde! les petites cancanneries, les gros rieurs sur une chaise qui craque en tendant son dessous de pied et en regardant sa botte, cette vie de coups d’épingles! Ohime! il y a eu quelqu’un avec un front penseur et des yeux troublants qui m’a persuadé et fait croire pendant quelque lumps que je pourrais vivre dans ce baquet... Vous imavez douné Pexemple des petits points. Et, au fait, pourquoi ne pas cultiver cette réticence écrite? c’est un moyen (voir les Mémoires de la comtesse Merlin).
Votre petit mot, madame, sur la réponse a Becker (1) aa fait plaisir et m’a été plus sensible que ne me le seraicot les reproches de feu Becquet (2), mort glo-
(1) Le kin allemand, qui parut dans la Presse du 6 juin 1841. (a) auteur du Mouchoir bleu.
ricusement, comme le frére Glocester, dans un tonneau quelconque.
Mais toutes mes Omphales, créoles, Amandines, vous m’en donnez, il me semble, un peu beaucoup, La capitale phosphore ne saurait avoir, sous aucun prétexte, tant de sous-préfeetures. Je ne fais cependant point difficulté de vous dire que j’ai rencontré une créature d’une laideur fantaslique, qui ressemble comme deux gouttes d’eau a... et voyez un peu, qu’estce que le bon Dieu penserait, si je lui disais que c’est & peu prés la méme chose?
J’ai écrit A Uranie, et fort écrit. Maisil y a une destinge. Cela n’a pas pris jadis, et cela a beau vouloir prendre; mais, décidément : « Thou can’s not speak of what thou dost not feel », dit Roméo.
Je joue beaucoup aux échecs. Vous devriez apprendre quelque jeu, je vous assure, le whist ou les honchets, c’est trés calmant et trés sain en été.
Farewell, ma chére marraine. Quand yous yous souviendrez de moi, Songez que je vous aimerai toujours (1). ©
(1) Cette lettre, dans loriginal, est suivie de ce post-scriptum ¢ .« Ne yous trompez pas a l’écriture, cette fois, ceci est l’euvre de ma griffe en personne »
A SA MARRAINE
Est-ce que nous sommes brouillés aussi, marraine ? Est-ce que vous étes tout a fait passée 4 l’ennemi ? ou bien est-ce que la susceptibilité est contagieuse, et vous étes-vous piquée d’une plaisanterie ? vous, le bon sens et indulgence personnifiés? II faudrait que l’exemple eit bien de empire.
Je désire vous apprendre que je me porte beaucoup mieux que lorsque je me portais plus mal, et que mon coeur commence a se secouer les oreilles. Je ne veux point.vous dire qué j’aie tort ou raison, parce que vous étes trop lombarbe (1) dans ce moment-ci; je ne yeux que constater un fait, et que vous m’accordiez la permission de m’en féliciter moi-méme a défaut des autres. Le fait est que j’ai rudement souffert, et c’est pourquoi je suis digne de pardon; car on doit pardonner 4 ceux qui souffrent; bien rosser et garder rancune, yous le savez, est par trop féminin, il est vrai de direaussi que,comme c’est moi qui ai cassé les pots, il
(1) Gela veut dire qu’elle était sous la.coupe de la princesse Belgiojoso, la belle Milanaise.
est juste que je les paye.Ainsi fais-je,et je ne dis rien.
La princesse Turandot (je ne suis pas Kalaf) ne sait pas le mal qu’elle m’a fait, sans quoi elle edt été moins féroce. Elle n’a jamais voulu entendre la chose du monde la plus claire, c’est que « les soucis trés « réels, trés matériels et trés sérieux que j’avais ren- « daient beaucoup pire mon état facheux a son égard; « et je puis dire que je défie qui que ce soit d’avoir « seulement |’humeur égale dans les circonstances ov « je me trouvais. Vous comprenez bien que je ne « pouvais lui faire des confidences sur des affaires qui « ne m’appartiennent pas 4 moi seul »; mais il me semble qu’elle aurait pu sentir qu’il y a des moments dans la vie de ce monde od un homme change de caractére bon gré mal gré,et lorsqu’il a ’avantage, en outre, d’étre naturellement grognon, il peut le devenir encore plus.
Ainsicette belle Turandot m’apris au motsur toutes les maussaderies que j’ai faites, et, d’une autre part, elle n’a tenu aucun compte de mes bons mouvements. Je lui ai parlé 4 coeur ouvert, sottement ef maladroitement si vous voulez, mais franchement : elle m’a répondu avec le calme et la gravité d’un mandarin.
Voulez-vous me permettre, marraine, de vous faire une comparaison ? Il y avait, ala révolution de juillet, un pauvre diable de soldat suisse qui avait regu trois ou quatre chevrotines dans la poitrine; il était inondd de sang et il se trafnait le long d’une muraille dans la rue Croix-des-Petits-Champs. Une aimable dame, qui demeurait au second étage, ouvre délicatement sa fenétre, apercoit le Suisse au-dessous d’elle, et, pour montrer son patriotisme,elle prend un pot de fleurs, et,
vlan ! elle le jette surla téte du soldat. Voila, au moral, ce que votre amie a eu la bonté de faire 4 l’égard de votre filleul. Et je dis qu’il y a moins de différence qu’on ne croit entre une action physique et une action morale. Je dis qu’il est au moins bizarre qu’on plaigne un homme qui a unecrampe d’estomac et qu’on l’assomme quand il a le cceur en compote. Je vous répéte encore, marraine, que je ne prétends pas avoir raison, et que je vous regarde comme complétement vendue au pouvoir dans ce moment-ci. Je désirerais seulement savoir si nous sommes brouillés. Quanta moi, vous savez que je suis un filleul pur sang qui se laisserait plutét enlever en l’air par la peau du cou sans crier, comme un boule-dogue, que de ne pas aimer sa marraine guand méme 8 pied et a cheval.
A LA MEME
Lundi matin (4842.)
Madame,
Je rentre de ma garde, et 4 propos d’une baliverne trouvée dans un journal, je suis furieux, indigné, pérorant 4 déjeuner. Voulez-vous faire une bonne ceuvre? J'ai Je coeur et Ja téte pleins 4 rase. Si vous vous por- {ez mieux, prenez une plume undeces soirs, et comme vous le sentirez, au hasard, mais bien net, écrivez-moi reproches sur reproches de ma paresse.
Voila une drdle de proposition. Ayez, je vous en prie, le courage de l’accepter. Je veux répondrea votre lettre par des vers (without any name, bien entendu) ;
mais j’ai besoin d’un coup de raquette qui m’envoie le volant, et il n’y a que vous qui puissiez le donner. Il faut que je parle en conscience pour parler, et je ne saurais supposer. Commencez par rire de cette folie, € pot envoyez-moi un battement de votre ceeur; je vous le rendrai.
A LA MEME
Oui, marraine,mais je ne pourrai probablement pas rester longtemps aprés; me le pardonnez-vous? Compliments de saison (1).
ALA MEME
Dimanche, 1842.
Je ne suis pas content, marraine, je suis ennuyé ( dérangé pour cette sotte et pitoyable histoire de Leo pardi. Ceux a quij’en ai parlé m’ont dit que cela n’avait pas le sens commun, que je ne trouverais méme pas de témoins pour une affaire aussi béte, que je ne devrais pas y faire altention sous peine d’étre aussi fou que Leopardi. Et que voulez-vous que je fasse?
Voici o& en sont les choses: M. Riciardi, ami de Leopardi, m’a écrit ce matin pour se plaindre de mon
(1) En réponse a une invitation & diner.
silence et pour me dire quc le susdit Leopardi a pris pour lui et s’est appliqué les deux vers suivants: Mais ce n’est rien auprés des versificateurs, Le dernier des humains est celui qui cheville.
Je vous demande un peu s'il y a rien de plus béte au monde! Ce seraita ne pas croire, sion ne le voyait pas. Trissotin n’a jamais fait mieux.
J’ai répondu ceci : « Monsieur, je n’ai pas pensé, je ne pense point a M. Leopardi. Je ne sais absolument pas quel est le motif qui I’a blessé.Les vers dont vous
‘parlez ne désignent personne. »
Voila toute ma lettre. Maintenant, voici le service que vous pourriez me rendre. Ce serait de tacher de deviner et de me dire sic’est la princesse qui fait agir cet animal, oui ou non (1). Si c’est de lui-méme et en son propre nom qu'il agit, je m’en moque complétement. Sic’est une vengeance de la princesse, Leopardi n’est ni son frére, ni son amant, et je Penverrai promener, mais je le prendrai plus au sérieux. Tachez, madame, de me dire cela positivement.
Rappelez-vous, je vous en prie,un service du méme genre que vous m’avez rendu, et ne craignez pas de parler vrat, ,
Je vous ai écrit hier un mot, vous croyant encore A Paris.
Adieu, chére et bonne marraine. Tout lintérét que yous me montrez dans ce paquet d’absurdités sera un des cent mille et un souvenirs charmants que je garderai de vous.
Le Figux.
(1) Ce Leopardi, qui n’avait rien de commun avec le grand poete de “e nom, était, en effet, un des familiers de la princesse Belgiojoso.
D’ALFRED DE MUSSET 1gt
26 juillet 1842.