‹ CorrespondanceChapitre 35 sur 66 · A LA MEME, A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A LA MEME, A VERSAILLES

Jai grogné tout mon sodl; mais je ne veux pas écrire & cette personne féroce. Non, je ne le yeux pas. Ainsi, puisqu’il y a, a Versailles, un beau grand démon (1) et un joli petit génie encore moins méchant qu'il n’est gros, tant pis pour le petit, car il faut que jécrive.

Dites-moi, marraine, concevez-vous quelque chose de plus inhumain que cette personne? Elle me dit qu’elle a de l’amitié pour moi. — Moi, imbécile, je le crois bonnement. Je lui répéte dans une demi-dou-

zaine de lettres qu’elle est une des personnes du monde que j’aime le plus. — Elle me répond : « Venez. » — J’arrive, par la rive gauche, au péril de ma vie, et ladessus, pour une méchante plaisanterie que je fais 4 table, — plaisanterie 4 laquelle vous-méme n’avez pas fait la moindre attention, —elle me cherche une querelle d’Allemand,ou plutét de Patagon, au milieu d’une partie d’échecs, que je perds, bien entendu. Elle voit qu’elle me fait une peine affreuse, et alors la voila qui se met a me frapper 4 grands coups de baton sur la téte, avec son charmant sourire, entre ses deux fossettes, et des regards 4 me donner la migraine.

(1) La princesse Belgiojoso, ou plutét Mignet, avait loué pour elle & Versailles, route de Paris, une grande maison avec jardin ou Musset passa huit jours au mois de juillet 1842, (Cf, le chap.de « la Princesse »,

au t, II de notre Alfred de Masset.)

Non! il n’est pas possible d’étre plus sanguinaire: — Et je crois aussi qu’il est bien difficile de s’ennuyer plus cordialement que moi, hier, sur cette infernale avenue de Paris, qui faisait certainement exprés de s’allonger devant moi, comme le nez de Pantalon dans les Pilules du Diable. Marraine, je vous en prie, dites un, Pater pour moi, car j’en vais faire une maladie quelconque. Et concevez-vous cette personne (je ne peux décidément pas la nommer) qui m’empéche de boire du vin pur, sous le prétexte que je tousse, et qui m’applique sur le coeur un cataplasme de cent mille coups d’épingle ? Comme c’est rafrafchissant ! On n’aurait qu’d l’aimer tout de bon! qui sait? on serait 4 un joli régime : du sirop de groseille, et la torture |.

Marraine, je commence a m’ennuyer, méme de grogner. Si je perds cette ressource, il n’y aura plus qu’a jeter {des fleurs sur ma tombe. Tachez d’y jeter un petit wergiss-mein-nicht, et soyez sire qu’il y poussera.

Yours.

A LA MEME

Votre conseil était bon, chére marraine. Venant de vous, ildevait]’étre, mais suivipar moi, j’en avais bien peur.

Je suis monté, le cceur battant, ce matin en voiture;

cependant j’ai déployé le plus beau caractére en descendant la céte de Viroflay a pied, et si vous saviez ce qu'il m’a fallu de courage pour sonner 4 la porte, vous me donneriez la croix-d’honneur. .L’honnéte figure de Piétro elle-méme et Je salut amical de M. M*** (1) n’avaient pas suffi pour me rassurer. Quand l’astre s’est levé A moitié endormi, voilé de quelques nuages, mais parfaitement doux et charmant, répandant autour de lui les rayons les plus purs, je me suis alors senti un peu ragaillardi, et, ainsi, brdlé du soleil en route, j« me mis 4 jouer aux échecs au clair de lune.

(Cette métaphore est un peu romantique.)

Quoi qu’il en soit, la redoutable personne a ¢t¢... Dieu ! que les mots sont bétes ! De mon cété, je crois avoir fait mon devoir, n’ayant point grogné, et ayant avalé plus de quatre verres d’eau rougie. Je me sentais quelque chose de si mouton que j’en aipris en rentrant une bavaroise au lait. O milk and water! dit Byron quelque part. Mais, dites-moi, marraine, comment se fait-il que j’étais beaucoup plus furieux |’autre jour que je ne suissatisfait ce soir? Quelle férocité | me disais-je l’autre fois ; quelle cruauté! quelle horreur! Et ce soir, en roulant avec l’abbé Stefani, je me disais bien tout bas : Quel charme ! quel bel et bon enfant! mais, je le répéte, je ne suis pas aussi content que j’étais en colére. Voila un vilain sentiment. Pourquoi? Vous me direz peut-étre que cela tient 4 ce que l’autre fois j’étais furieux sans motif, tandis qu’aujourd’hui javais lieu d’étre content, et vous reconnaftrez li l'a- droite et heureuse cervelle de votre déplorable filleul,

Mais c’est une calomnie. Oui, j’ose Vaffirmer, jé

(1) M. Mignet.

suis aussi reconnaissant que grognon. Ainsi cherchez une autre explication. Je pose la question devant votre sagesse. Si j’osais hasarder un avis, je croirais pres que que cela vient de cé que la férocité ne me laissait rien 4 désirer, et que je ne souhaitais vivement rien au-dela, tandis que la douceur... mais vous me ferez part, j’espére de votre opinion.

Bonsoir, marraine. Au milieu des mouches de Versailles, regardez votre petit pied, et songez qu’il ya un merle blanc qui picote a l’entour. Yours.

P.-S. — Dites-moi aussi, je vous en prie, ce que vous semble de la phrase suivante.

«Il y trouva (c’est d’Origéne qu’on parle) cette préférence passagére pour les soins matériels sur les plaisirs de J’esprit, si précieuse lorsqu’elle est inaccoutumée et si douce pour celui qui la cause (1). »

Je ne cite peut-étre pas bien exactement, mais il y a de cela. N’est-ce pas bien dit et bien senti? C’est dans un ouvrage trés grave. Sans avoir la prétention de ressemblera Origéne, mon estomac malade ena gardé mémoire.

ALA MEME

Vendredi, octobre (1842).

Ainsi donc Uranien’apas lula Revue! Vous ne croyez pas, j’espére, que je crois que vous croyez que je le

{t) Passage du livre de la princesse Belgiojoso sur la Formation da dogme catholique. :

crois(1).Ce genre de plaisanterie m’est étranger, vous le savez, et ma belle petite marraine connatt trop bien le coeur du fieux qu’elle a pour imaginer qu’il donne dans ce godant, ui qui n’admet pas Jes névralgies, ou qui, du moins, ne les admet que sous le rapport d’une mauvaise dent, chose que je connais et respecte, parce que cela fait un mal de chien. Mais quant a ce qui-est d@avoir une brochure sous le nez, dove divoi si favella et de ne pas l’ouvrir, Vo, my dear Lady, I can’t believe it.

Vous étes peut-@tre (je n’en sais rien, ‘mais vous en étes capable), vous @tes peut-étre de bonne foi en m’écrivant ce beau trait d’une noble fierté; car, sans plaisanterie, avec tout votre esprit, quiest, au vu et au su de tous, un des plus fins du monde et un des plus exquis, vous étes d’une innocence si baroque par moments? mais non, que je suis béte! vous étes femme au moins autant que moi et vous ne croyez pas plus que moi A ce que vous m’avez raconté. En tout cas je n’y croirai jamais, quoi que vous-méme en disiez, pas du tout ni en aucune fagon, pas méme quand méme.

Tant y a qu'il y a longtemps que j'ai envie de faire une nouvelle qui s’appellera /a Bascule, c’est-a-dire, en général : Je t’aime si tu ne m’aimes pas, je recule si tu avances, etc., etc., ornée de quelques détails vrais. Ceci ira et méme pourra aller, et grossir le petit Tom Jones (tome jaune) d’une demi-centaine de pages. En partant de l’escalier, non sans s’asseoir sur la premitre marche, eten allant de la jusqu’au palais et méme plus loin; qu’en pensez-vous? En route, comme dit Odry,

(1) Allusion & la piéce de vers Sur une morte, ou la pritcesse Belgiojoso feignit de ne pas se reconnaltre,

on est toujours libre de s’égarer. Cette idée me sourit et voulez-vous me permettre de vous dire une chose ou va éclater toute ma modestie? « Si Elle ne le lit pas... eh bien... eh bien, il y en aura d’autres qui le liront. » Et notez bien, marraine, et il est presque impossible 4 quelqu’un d’étre tout le monde.

— « Mais, fieux, ce ne sera pas bien de votre part. Un homme de bonne compagnie, dont Pierre, Pietro ou Peters a ciré les bottes, brossé les habits, ne doit pas mettre une ch&telaine dans la Revue, nila brocher en jaune serin; et si vous faites une pareille chose, Pierre, Pietro ni Peters ne cireront plus vos bottes ni ne vous brosseront plus rien. »

Marraine, il est vrai, il faut que je renonce a sentir laprésence de votre petit charmantvous, en avalant du macaroni aux tomates, et aregarder les petits boutons d’oranger blancs enchdssés dans du satin groseille qui servent de dents a cette personne dont vous étes, je ne sais pourquoi, la mére. Ilfaut que je renonce aunez de Leopardi, 4 la bossede B..., aux favoris deM. V..., et a autres choses.

Mais, je vais vous dire, on m’a fait enrager. Vous ne savez pas, marraine, non! yous ne pouvez pas savoir a quel point on m’a tué, éreinté, abimé, comme on ma attiré et laissé faire, quelle profonde, perverse et malfaisante coquetterie on a employée de sang-froid avec un pauvre diable qui aime de tout son ceeur, qui se livre comme une béte, quis’en allait bien tranquillement pleurer 4 chaudes larmes une demi-heure avant diner, et qui osait a peine Je dire tout bas, en offrant son bras pour aller 4 table; mais qui se réveille tat ou tard, n'importe comment, et qui sait comprendre.

Faites-moi le plaisir, marraine, de lire ces paroles de Casanova, lequel était aussi longobard qu’un autre et méme davantage :

« Si vous vous obstinez, je suis forcé de croire que vous vous faites une cruelle étude de me tourmenter, et que, excellente physicienne, vous avez appris dans la plus maudite de toutes les écoles quele vrai moyen de rendre impossible 4 un jeune homme la guérison d’une passion amoureuse est de l’irriter sans cesse. Mais vous conviendrez que vous ne pouvez exercer cette tyrannie qu’en haissant la personne sur laquelle elle opére cet effet, et, la chose étant ainsi, je dois rappeler ma raison pour vous hair 4 mon tour. »

Voila. Adieu! chére marraine, téachez surtout de m’aimer toujours un peu. En me donnant un petit schake hands, vous ne risquez pas de vous cogner dans la foule.

A SA MARRAINE

Vendredi, 28 octobre 1842.

Ce qui fait qu’on n’a pas répondu plus tét asa mar-— raine, c’est que le fieux vient de passer six jours au lit avec la fitvre, ne pouvant ni manger, ni dormir, ni rien de rien..., fruit de sa sagesse.

Monsieur mon frére a profité de cela pour me jeter sur la téte des platras de raisonnements trés moraux, qui me prouvaient comme quoi c’était ma faute si je tais depuis ce temps-la dans mon lit, trempé comme

une soupe et la téte a l’état de marmite autoclave. J’ai fort godté ses arguments, mais j’aurais mieux aimd Ja sceur Marceline. Je l’ai envoyé demander au couvent; hélas! marraine, elle n’y était pas. Au lieu d’elle, on m’a décoché une grosse maman, véritable nonne de La Fontaine (sauf la gaudriole), mais grosse, grasse, fratche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m’a trés bien soigné et fort ennuyé. Ah! que les swurs Marccline sont rares! combienil y a peu, peu d’étres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que yous donner un verre de tisane | Combien il y ena peu ui sachent en méme temps guérir et consoler! Quand ma sceur Marceline venait 4 mon lit, sa petite tasse a la main, qu’elle me posait la main sur le front, et qu'elle me disait de sa voix d’enfant dechceur: a Quel neeud terrible vous nous faites 1a! » (elle voulait dire que je frongais le sourcil), pauvre chére Ame ! elle aurait déridé Leopardi lui-méme,au beau milieu d’une conspiration ou d’une partie d’échecs perdue.

Parlons raison, Oui, marraine, j’ai trouvé dans Arsace, Pauline fatiguée, et, ne vous en déplaise, Jai applaudi la Grise pommelée,non pas encore et encore, comme vous dites, mais a un seul endroit, ou, ne vous en redéplaise, vous l’auriez applaudie vous-méme, oui, vous-méme, puissant maestro, de vos petits gants glacés. Jugez quel retentissement dans la salle! Et je dis encore que Grisi est insupportablement commune, Yulgaire, et tant qu’il vous plaira, mais elle est souvent belle dans Sémiramis; c’est son rdle, et puis, enfin, que vous dirai-je? on l’entend. Or, on n’entenduit pas Paulinette. Que diable! Ayez les meilleures

\ D’ALPAMP DE MUSSET 199

intentions du monde, si je ne vous entends pas, bonsoir. Je ne renie pas le talent de Pauline, je ne jette personne & la riviére, mais elle n’avait pas trop de force, et elle en a perdu beaucoup. Ecoutez donc, il ne faut pourtant pas que je sois si béte de le trouver, puisque tous les journaux l’ont dit, et le public idem.

En outre, il faut savoir qu’elle a dans ce méme Arsace un costume... aie, aie! Figurez-vous d’abord un cotillon bleu tout rayé avec un manteau blanc. Bon, y étes-vous? Maintenant imaginez, sortant du dit cotillon, c’est-a-dire tunique, deux jambes rouges, également rayées, pivotant sur une énorme paire de brodequins jonquille. Bon! y étes-vous encore? A présent peignez-vous un bonnet soi-disant phrygien, & peu prés semblable a ceux qui coiffent les marottes avec un crochet au bout qui ballotte a chaque trille, et sous ce bonnet, — pauvre Paulinette! pendant que je Vhabille ainsi, son petit portrait est ld devant moi, qui me regarde d’un petit air boudeur et bon enfant — tenez, vous avez raison, je ne vaux plus rien. Elle est charmante, elle est pleine d’dme, plus distingude cent fois que tous ces braillards-la. Mais aussi, quelle idée de se marier ? Enfin...

A propos de ce que je ne vaux rien, savez-vous une chose ? J’ai découvert que la fievre, la diéte, le sirop de violettes, et la vue d’une religieuse qui prie le bon Dieu sont des choses excellentes contre la férocite. Oui, marraine, et je me confesse 4 vous. Pendant que j’étais raide comme un baton sous quatorze couvertures, suant A grosse goutte et toussant a casser les vitres, j’ai pensé & mes derniers vers, et je les ai sinctrement regrettés, mais trés sincérement. C’est mal,

c'est absurde, non pas de les avoir faits, mais de les avoir imprimés. — « Voila ma béte, allez-vous dire, il est bien temps maintenant ! » et vous allez me comparer & cet homme prudent qui, ayant parié de traverser un bassin gelé pieds nus sur la glace, arrivé au milieu, trouva que c’était trop froid, et revint sur ses pas au lieu de continuer. Eh bien! non, en tout honneur, je ne l’aime plus, du moins je ne souffre plus seulement pour deux sous quand j’y pense ; je n’ai aucune espéce d’envie.de me rabibocher, comme disent les gamins. Mais je ne suis pas content : je voudrais quil y edt un moyen quelconque de réparer la chose.

Trouvez-moi donc cela, vous. — Mettez votre menton dans votre main, appuyez votre coude sur votre Jarretiére, brilez-vous le bout du pied et donnez-moi un conseil. Il est positif que personne ici n’a cru les vers adressés 4 Uranie. Ni mon frére ni moi n’avons entendu &me qui vive les lui appliquer. La trompette Bonnaire n’y aurait pas manqué, le cas échéant.

Aussi voyez un peu, et dites-vous bien que je ne veux pas de réconciliation, sous aucun rapport, aucun rapprochement. J’en ai bien assez, a présent que c’est fini. Mais je sens que j’ai été trop loin, et je voudrais reyenir sur l’impression laissée.

Adieu, marraine. Rachel joue Frédégonde mardi. Sil vous amuse d’avoir des nouvelles, je vous en enverrai.

Votre filleul plein de sirop (r).

it) En regard de cette derniére page, Alfred de Musset avait fait a la

splume le dessin humoristique que nous avons reproduit en téte de l'édition ‘ne8 de ce livre.

A LA MEME

Novembre 41842.

Voila mon frére qui me dit

Aujourd’hui vendredi,

Que vous lui avez dit

Que je devrais renvoyer au Port Marly

Les traductions de Leopardi, Pardi!

Si la princesse les veut,

Je ne demande pas mieux.

Mais qu’est-ce qui Ja presse, Cette princesse?

Et dites-moi un peu ce qu’elle compte faire de ces papiers? si elle a Yidée de charger quelque autre de Particle, cela me parait fort sage, mais c’est assez inutile, attendu que la Revue ne le mettrait pas, parce que j’ai dit que je le ferais.

Je fais des vers dans ce moment présent, et Leoardiest mort depuis assez longtemps pour me faire la grace d’attendre. Est-ce que les Italiens sont enragés? Dans ce cas-la, il faut leur recommander les gousses d’ail, qui sonttrésbonnes contre ’hydrophobie; mais il ne leur servira pas grand’chose de vouloir qu’on

aille plus vite que les violons.

Je n’ai pas moi votre conseil de |’autre jour, ce qui n’empéche pas du tout, du tout, du tout, que je vous remercie beaucoup fort, attendu que, quand méme vous n’auriez pas raison, vous ne pouvez avoir tort. Mais j’ai pensé 4 une chose que je crois juste, c "est a

que, du moment qu’il est convenu qu’on sait l’adresse de mes vers, il ne me servirait A rien de revenir dessus. C’est fait, et j’aurais peut-étre encore plus mauvaise grace 4 avoir l’air deretourner la girouette, sans en retirer le moindre profit.

Voussavez sans doute que le yertueux conspirateur Leopardi est venu m’apporter ici une piéce de vers italiens,ou il s’est amusé¢ 4 retournerles miens comme une manche de veste, ce qui se trouve fort ingénieusement faire le plus pompeux éloge d’Uranie. I] voulait que jeles fisse insérer dans la Revue, et j’ai cru d’abord qu’il se moquait de moi, mais point. I] m’a écrit deux lettres dans cette idée, au moins baroque.

Décidément, ils sont tous un peu fous.

Vous devez savoir déja des nouvelles de Frédeégonde; je n’ai vu que la seconde représentation, c’est pourquoi je ne vousen ai pas écrit. En tout cas, dites, maintenez et soutenez que Janin est un méchant étre etque Rachelest charmantissime. (Je crois que je vais nous raccommoder ensemble.)

On m’a dit que votre frére était malade? est-ce que c’est vrai?

Shake hands heartly.

Le Firux.

A LA MEME

24 novembre 1842,

Encore une raison qui fait que je vous réponds lard, c’est parce que je vous garde pour la derniére,

par gourmandise, — ct, en vérilé, si on se plaint de la nécessité des visites en hiver, on devrait se plaindre bien davantage de la nécessité des réponses en automne. C’est une des plus monstrueuses corvées que la nécessité de parler sans rien dire ait jamais fait inventer. En visite du moins, on n’a pas quatre pages blanches devant le nez, avec l’obligation d’inventer des cloges pour les remplir, On a la permission de regarder la porte et ’espérance que M™**** ou M**™* vous apparaitra. Mais les gens qui sont ou croient étre a la campagne abusent de l’absence,

Et notez bien qu’on ne leur a pas plus tot répondu, a grand’peine, d grand renfort de bésicles, comme dit Courier, que c’est exactement comme sion n’avait rien fait ; la réplique arrive, et au moment ob on regarde dans le panier des lettres répondues avec la satisfaclion d’un devoir accompli, on en trouve sur sa table de toutes fraiches, avec de beaux cachets tout neufs qui vous attendent d’un air galant. Seigneur Dieu!!! (1).

Je n’ai point été victime du piége que vous ma viez tendu en m’écrivant avec la date de Paris. Non, madame. Vous croyiez que je vous croirais et que je volerais 4 vos pieds. Non, madame.

En fait de nouvelles, deux choses seulement. Je suis brouillé avec Rachel, voici pourquoi. Il y a quelques jours, sortant des Frangais, pendant que mone sieur son pére était allé chercher un fiacre, elle donnait le bras a un plumitif quelconque.

Sur quoi Buloz s’approche et lui dit :

(1) Cette lettre s’arréte la dans les Souvenirs de M»* Jaubert. J’en ai pablié pour fa premitre fois la suite dans Je chap. de « ta Marraine » aut, Ui de mon livre sur Alfred de Musset.

are

— Comment! vous donnez le bras 4 ces gens-la?

— Bah! répond-t-elle (sic), quand j’ai assez des gens, je sais le moyen de m’en débarrasser.

La-dessus elle cite mon nom et se vante tout bonnement que, si je ne viens plus chez elle, c’est qu’elle me l’a donné a entendre.

Votre trés humble serviteur de filleul, 4 qui ce propos a été soigneusement rapporté par ses meilleurs amis, n’a pas jugé bon de le supporter, ni de laisser dire quon le mettait a la porte. Il a pris la liberté d’écrire 4 la Princesse, trés poliment, qu’elle en avait menti, qu’aucun motif ne l’autorisait 4 tenir un propos semblable et qu’il en était fort étonné. La Princesse ne s'est point montrée au-dessous de son sexe et de sa position. — Elle.a répondu par un long poulet ov elle nie formellement ce qu’elle avait dit devant trois personnes, mais en méme temps elle ne manque pas de

se trouver fort offensée, non pas de ce qu’on la soup- |

gonne du propos tenu, mais de ce qu’il se trouvait dans ma lettre les paroles suivantes : « Permettez-moi de vous dire, mademoiselle, une chose que vous ignorez peut-étre : c’est qu’il est rare qu’un homme bien élevé dise ou fasse quelque chose d’assez inconyenant pour qu’on lui défende sa porte, etc., etc. »

Il parait que ce « que vous ignorez peut-etre » n’a pas pu se digérer aisément. Et comme elle ne manque pas, pour son age, d’une certaine maniére d’étre, elle m’a répondu que cette phrase n’était pas bien réfléchie pour un homme bien élevé, etc., etc.

C’est-a-dire tout bonnement que nous nous sommes dit des injures, toujours trés poliment, comme vous voyez. Sur ce, j’ai beaucoup réfléchi a ce que j’avais a

faire et, aprés mires réflexions, j’ai découvert et résolu que je ne ferais rien du tout. Qu’en pensez-vous?

Vous me direz peut-étre que j’ai.tort; mais c’est que vous ne connaissez peut-étre pas l’avantage du « rien du tout ». Je m’en suis quelquefois servi, et je puis vous assurer qu’on peut le comparer dans certaines circonstances & « la puissance du droit de présence » et méme 4 |’4-propos que vous estimez tant avec tant de raison.

Certainement j’aurais dd m’excuser sans honte et, tout en ayant l’air de me radoucir, demander le bout du doigt ensigne de pardon. Mais je préftre de beaucoup le « rien du tout ».

Et voyez. Je vous ai dit 4 Augerville mon embarras au sujet des lettres redemandées. Vous m’avez méme aidé a chercher un biais. Aprés mir examen, je vous ai déclaré que je ne bougerais ni n’écrirais. Eh bien, cela a réussi 4 merveille. G. S. (1) me sait de retour et, par mon silence, a tout compris trés bien. Grande puissance du rien du tout!

Ma seconde nouvelle est qu’il y a, dans la Revue (2), un article musical fort sot, du petit Blaze, ou la Grisi est loudée en style de Scudéri, au moins. Il ya entre autres cettephrase: « Les voix s’effeuillentcomme les fleurs, etc., etc. », et « les clartés tiédes et pdlissantes du ciel des Puritani et de Lucia, etc., etc. ».

Tout cela est fait dans un trés mauvais et méme méchant esprit, non pas précisément contre Paolita, dont il n’est pas plus question quesielle n’existait pas, mais il y est dit, par exemple, que le talent n’est rien

{1) George Sand.

(2) La Revue des Deux Mondes.

M an Can Meas at fee ez - fr han da tna 2 Ey ak s : us : it

| o [4 Lea? of Yv.

: Cewben 5 tc ® ¢ @a<u es ay - Ge BZ.

sans la heauté, et autres ordures. L’époux est venu se plaindre a la Revue, et il avait raison. C’est une gaucherie que toutes ces opinions contradictoires sous la couverture du méme journal. M™ Sand et moi avions parlé trop clairement dans un sens pour qu'il ne soit paschoquant qu’on parle dans un autre. Buloz s’est excusé, bien entendu, en disant qu’il ne s’en était pas mélé, et n’en avait seulement rien vu. Sur quoi V. (1) a dit« qu’on lui avait dit que l’article était de M. de M..., mais qu’il me croyait de trop bon godt pour le supposer, quelque raison que je pusse avoir du reste d’étre moins bien disposé pour sa femme ». Ceci m’a paru assez bizarre, et ne m’a pas du tout faché.

Il est trois heures du matin. Je n’y vois plus clair. Ma lettre doit étre absurde, mais je vous aime beaucoup ce soir. Je vous assure qu’ily alongtemps que je ne vous ai tant aimée. Gardez pour vous mes petites cancaneries. Si Rachel me lance un coup d’eil a la Hermione, je vous en ferai part (2.

A LA MEME

S. d. (Novembre 1842.) Lundi.

1) faut que je vous aime terriblement, madame, pour

(1) Viardot, mari de Pauline Garcia. 7

(a) Cette lettre, adressée 4 M™* Jaubert, chez la priacesse Belgiojoso, 4 Port-Marly, route de Paris, n° 10, prés Saint-Germain, se termine, dans I'original, par le dessin que nous reproduisons ciecoatre,

vous pardonner de me deviner et de venir me dire, a mon nez, exactement ce que je pense. Convenez, au moins, 4 votre tour, que nous valons quelquefois mieuX que vous autres; car je n’ai jamais vu ni oui dire qu’une femme ait pardonné en pareil cas, encore moins qu’elle se soit rendue. Et moi je pardonne, et jeme rends. Voyez comme je suis bon prince; et vous osez m’appeler Prince grognon!

Je confesse done que l’intention réelle de faire le conte dont je vous parlais n’existait pas dans mon esprit et méme que c’est impossible. La chose est peutétre faisable autrement en la prenant en plaisanterie, sans détails trop marqués, et en tournant Ja chose d’une manieére favorable. Ce sera pour une autre fois. Quoi qu’il en soit, c’est un peu fort qu’une personne de votre taille ne veuille avoir peur quand un monsieur de ma stature est en colére : Per Bacco! je mets mon fusil en joue, et une fauvette se met a rire & mon nez! Je vous pardonne, mais vous me le payerez.

(Juant 4 mes vers, je ne sais pas trop si je dois les regretter ounon. Cen’est, comme vous disiez,madame, qu'un portrait de circonstance. Personne ici ne I’a reconnu (1). Les uns ont cru y voir, comme toujours, cette pauyre Mme Sand. Je vous demande un peu a propos de quoi maintenant? Et ne voila-t-il pas Bonnaire qui sort de chez moi tout & l’heure, et qui me dit qu’on devrait écrire mes vers, savez-yous ow? sur le tombeau de Rachel. « Mais, lui ai-je dit, vous croyez donc que jai pensé delle? » — « Je ne dis pas cela, a-t-il répondu de Pair du Misanthrope; mais enfin... » — « Le

{1) Toujours les vers Sur une morte.

bon public est bien méchant ; mais je le crois plus béte encore », ai-je répliqué avec douceur et modestie. Et !’entretien en est resté la.

I] n’y a qu’une chose sur laquelle je ne céderai pas parce que j’ai raison, et c’est bien le moins, puisque jal tort dans d’autres choses. Vous vous trompez dans votre comparaison de miss Chaworth et de lady Byron; vous vous trompez. Songez doncqu’entre ces deux extrémes il y a des milliers de sentiments.

Lady Byron a fait briser le secrétaire de son mari et a fait faire une enquéte pour qu’on |’enfermat comme’ fou.

Marie Chaworth lui a dit une injure sur son pied boiteux, il est vrai, chose assez ignoble, et l’a traité du reste assez doucement. Mais Marie Chaworth en aimait un autre. Tout est l4. Autemps de mes plus enragées passions je n’ai jamais songé Aen vouloir a une femme qui m’a dit qu’elle en aimait un autre. Je puis méme me vanter, en pareil cas, d’avoir fait acte de courage et de résignation ; ce n'est pas une grande gloire, c’est ma maniére de sentir.

Quant Aune femme qui m’aurait dit tout bonnement qu’elle ne m’aimait pas du tout, je n’aurais rien dit; mais je ne m’y suis pas exposé.

Mais j’ai des lettres d’Uranie, ov elle me dit : «Je croyais que mon amitié pouvait vous étre bonne a quelque chose »; ot elle me dit encore : « Prés de moi vous auriez souffert, maisnon pas sans adoucissement. » J’ai tenu sa main, je l’ai baisée pendant une minute entiére, et elle me laissait faire.Je lui ai répété cent fois que jene cherchais pas prés d’elle une bonne fortune, que mon amour-propre n’y était pour rien,

que je nelui demandais qu’un mot d’amitié pour étre heureux toute une journée.

Elle y croyait et clle le voyait, et elle m’a gardé huit jours chez elle, affectant 4 chaqueinstant d’éviter l’occasion de me parler, me traitant comme un étranger. Elle ne peut avoir eu pour cela que trois raisons : ou elle se défiait d’ellee-méme etje nele crois pas; ou elle me faisait souffrir par plaisir, sachant qu’elle ne courait aucun risque & me rendre tranquille, ou bien elle agissait froidement avec orgueil et indifférence,ce que je crois.

Or, ceci est méchant et haissable.

J’ai plus de quinze lettres d’elle od elle me parle d’amitié. L’amitié consiste-t-elle & donner le bras a quelqu’un pour aller a table? Quelle plaisanterie !

Et, outre cette main qu’on me livrait, il y a mille choses qu’on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu’on ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en stre, elle m’a attiré & elle par désceuvrement pour s’amuser de moi et me faire jouer purement et simplement le rdle de patito. Vous savez ce que c’est. Je n’ai pas voulu, et alors elle m’a maltraité. Quant 4 moi, je croyais réellement & ce faux semblant d’amitié qui n’était qu’une comédie, un pur passe-temps, etquis’est arrété net dés qu’elle m’a vu revenir et céder.

Voila ce quim’a blessé¢ ! Elle n’avait pas le droit, d’abord, de me traiter ainsi, et ensuite elle se trompait sur moi d’une maniéreblessante en essayantde le faire. Cela est le vrai, et jene l’oublierai qu’avec peine, pour en garder en tout cas une méchante impression.

Pardon, marraine, de cette longue explication. Puis-

D'ALFRED DE MUSSET ai

quevous avez, vous, quelqueamiti¢ pour moi (et celle-la jy crois), il faut bien que vous en portiez la peine. Je m’ennuie encore horriblement, malgré tout, et il faut bien que je bavarde, quand je sens que je parle a qui peut et veut bien m’entendre. N’en parlons plus.

Jene sais pas encore si je pourrai entendre Pauline. J’ai demandé 4 avoir une stalle, je ne sais pas si on me la donnera. Si j’y vais, ne doutez pas de l’exactitude de mon compte rendu. Vous aurez un feuilleton (1).

Adieu! marraine, quand vous ouvrirez votre fenétre pour fumer un cigare le matin, regardez le pont du Pecq, et dites-vous ; il est bien béte, mon fieux, mais on s’en moque bien ici, et lui il souffre la-bas.

ALA MEME

24 novembre (1842) (2).

Marraine! !

Le fieux est déconfit! ! !

Savez-vous ce qu’a fait cette pauvre béte?

Il a écrita coeur ouvert, comme un panier, sans rien

{1) Ces mots dans l’original sont suivis de ce passage :

« Cette chére Pauline, je ne l’aime plus du tout, mais du tout, comme disait la sour Marceline. Dés que j’y pense, voici ce qui se dessine dans mon coeur. »

(Suit un dessin a la plume représentant uoe baignoire ou la dame et le poate sont plongés jusqu’au cou, le poéte avec un nez enorme, la dame avec une bouche ouverte presque aussi grande.)

« Non, ce n’est pas ce que j’avais révé, Adieu, marraine, etc., etc. »

{a) C’esta tortque M. Clouard a daté cette lettre de 1837: elle se rapporte, comme la précédente, a a brouille avec la princesse Belgiojoso. — Bille était adressée A « M™* Jaubert, au chateau d’Augerville, chez Mm Berryer, prés ot par Malesherbes ».

cacher, sansrien enjoliver, sans rien mitonner, sans rien mignonner, sans rien de rien.

On lui en a flanqué sur la téte.

On lui en a fait une réponse, 6 marraine!! une réponse... IMPRIMABLE.

Oui, madame, o-u-i, cette réponse pourrait et -devrait peut-étre étre typographiée. On y trouve la plus noble fierté 4 80 degrés (non centigrades) au-dessus de zéro, et le calme le plus parfait 4 r20 degrés audessous. Ce qui représente une force de 200 chevaux, ou approchant.

Et savez-vous ce que cette pauvre béte a commencé par faire en recevant cette réponse “ph te ou du moins digne de l’étre?

Il (c’est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne demi-heure.

Oui, marraine, 4 chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la téte dans mes mains, les deux coudes sur monlit, les deux pieds sur ma cravate, les genouxsur mon habit neuf, et voila, j’ai sangloté comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j’ai eu l’avantage de souffrir comme un chien qu’on recoud (métaphore chasseresse).

Ensuite je me suis trouvé, comme bien vous pensez, dans une vexation si cossue que je nageais dedans. Ma chambre était réellement un océan d’amertume, comme disent les bonnes gens, et je piquais des tétes dans ce lac, coup sur coup. Vli! Vlan! flan! pagn! etc.

Ensuite, apres cet exercice, j’ai été dans une colére monstrueuse, il m’est impossible de vous dire contre quoi, mais j’ai été trés en colére, et cela a duré ay

moins deux heures. Béni soit Dieu que je n’aie rien cassé.

Ensuite, j’ai commencé a me sentir fatigué, et je me suisremis 4 pleurer, mais trés peu, seulement pour me rafratchir.

Ensuite, j’ai mangé quatre ceufs.

Ils étaient sur le plat.

Aprés quoi, je me suis senti fatigué (aprés quoi veut dire a présent). J’ai tellement souffert que je n’en peux plus, et c’est pourquoi je vous dis des bétises.

Si vous voyiez ma figure, c’est 4 crever de rire, j’ai les cheveux a l'état de futaie ; l’eil gauche qui me sort de la téte, ceil droit qui pleurotte encore, et qui est A demi fermé et trés poché, le nez rouge comme une carotte et le visage allongé comme un vieux masque mouillé a la foire aux pains d’épices.

O amour ! ce sont la de tes jeux !

Que le diable emporte les jeux de l’amour, ils sont encore pires que ceux du hasard.

Sacrebleu! marraine, que ¢a fait de mal,ces petites plaisanteries-la !

Sérieusement.

Je m’abstiendrai dorénavant de toute correspondance ou rapport quelconque avec son Altesse sérénissime; sous aucune espéce de prétexte, je n’en joue plus.

De plus.

Je vous autorise formellement, vous, madame Jaubert, domiciliée dans la rue ou est votre maison; 4gée d’autant de printemps que les lilas de année prochaine, petite de taille et saine d’esprit, ce quiest

fort heureux pour vous, je vous autorise, dis-je, A dire 4 M. le docteur ceci :

Vous avez trouvé mauvaisque mon fieux vous ait dit Pautre jour: « Ca ne fait pas moncompte. » I] a Phonneur de vous dire aujourd’hui : « Ga faitmon compte. »

A LA MEME

S. d. (Novembre 4842.)

Marraine,

Il vous est arrivé certainement trés souvent de souffler dans un ballon sec, avec un tuyau de plume: vous l’avez vu passer de l’état de parchemin a celui de melon, et, si vous avez continué a souffler, pouf !

Voila Teffet qu’a produit sur moi votre phrase : « Le serpent n’allait pas en ‘Normandie chercher des pommes. »

Je vous défie vous-méme d’avoir plus d’esprit que ce mot-la. Dites donc ! comme c’est gentil, vous!

Quel dommage de passer sa vie 4 dire: quel dommage |

Une chose qui me semble singulitrement bizarre, c’est que ce beau mandarin déguisé en princesse vous embobineavec ses grands yeux cruels au pointde vous inoculer le godt des sermons.

Quant a moi, voici mon opinion tout entiére :

(Ici deux feuilles blanches.)

Vous comprenez, j’espére, qu’aprés ce que je viens de vous dire, vous n’avez plus la moindre observation

D'ALFRED DE MUSSET a15

& me faire. Je ne pense pas qu’on puisge rien ajouter a un plaidoyer ayssi dloquent. Et je vous prie de ne pas me plaisanter, parce que j’ai coupé un papillonau vol, l'autre jour, 4 trente pas, avec un fusil que je tenais au bout de mon bras en maniére de pistolet, devant deux témoins; ainsi... ah, mais}... et j’étais assis sur un perron, et je venaisde mettre 4g grainsde plomb (comptés) dans un morceau de papier gris, tout en relisant les traductions de Léopardi, auxquelles je souhaite le méme bonsoir qu’a bien d’autres choses.

Il est certain que je suis horriblement amoureux; mais je ne sais plus de qui, c’est peut-étre de vous, et je ne sais pas trop comment mettre mon adresse. Si je mettais, par exemple :

A madame la princesse Jaubert de Bel rue Taitgiojoso bout? croyez-vous que celairait 4 Saint-Germain?

Vous dites que vous m’aimez a tort et a travers. Et moi 4 droit et a raison.

Le Figvux.

A LA MEME

Jeudi, campagne (novembre 1842),

Eh bien, madame, vous ne vouliez pas le croire. Qu’est-ce que vous dites maintenant? Suis-je parti ou non ? hein???

Hélas! je ne suis que tropparti.En bonneconscience, savez-vous ce que j’ai fait 1a? la chose du monde la plus sage et la plus stupide qu’on puisse voir.

Raisonnez un peu et dites-moi : il n’y avait moyen

d’arriver 4 rien de bon; danger de s’aigrir, comme

vous le prévoyiez trés justement;, item, raison de .

souffrir, et de souffrir trés sérieusement malgré toutes mes plaisanteries, etc.; donc, j’ai fait pour le mieux

en partant, parce que le voyage distrait, parce que : absence fait oublier, parce que le parti-pris rend le ° sang-froid, etc., en un mot il aurait pu m/’arriver | malheur et il ne m’en arrivera pas, & moins que le ©

diable s’en méle.

Mais, marraine, mais, madame, mais écoutez donc, mais il aurait pu m’arriver bonheur ; entendons-nous, car je ne suis plus fat, il y aurait trés certainement pu y avoir entre cette personne et moi un lien, une affection, qui, avec un peu d’habitude et de vieillesse, aurait pu devenir une chose trés gentille, sans méme coucher tout a fait ensemble, mais seulement sous le méme toit. Or, maintenant, je parle trés sérieusement, me connaissant fort bien comme je suis, tout est absolument rompu net. Ce sera la seconde édition de mon histoire avec Rachel, que j’ai plantée 14 par mauvaise humeur,sans aucune raison valable; laquelle Rachel s’est piquée, a voulu dire qu’elle m’avait planté la la premiére, lequel moi me suis faché tout rouge, lettres échangées, tapage, criailleries et finalement... eau de boudin.

Voilad approchant ce qui m’advient de rechef au sujet de cette belle personne méridionale. Je casse un pot renversé, disiez-vous trés bien V’autre jour. C’est exactly true. Personne n’est plus faible, plus tergiversant, et plus poule mouillée que votre indécrottable filleul, mais une fois le pont passé, bonsoir la riviére. Ce n’est pas du courage que j’ai, c’est une

espéce de besoin d’aller, comme un cheval qu’on entraine, qui fait que je ne reviens plus sur une barriére franchie. C... (1) est maintenant comme morte pour moi.— Comparaison : Figurez-vous un ceuf, qu’on fait danser dans sa main, qui est bien fréle, bien léger, mais toujours trés bon A faire cuire et trés prét a se laisser mettre au pot tant qu’il n’est pas cassé. Mais une fois tombé par terre et cassé, il n’y a pas de cuillére, i/ n’y a pas rien qui puisse remettre le jaune dedans et le faire redevenir ceuf; il ne reste qu’une coquille en morceaux et un petit gribouillis.

Tel est l'état de mon aimable cceur.

Eh bien, marraine, je prends la liberté de dire, et jen ai le droit ou le diable m’emporte, dussiez-vous me trouver outrecuidant, ces femmes qui font les bégueules, qui me maltraitent, me méconnaissent, me font souffrir a plaisir, et finalement se font hair de moi, sont des sottes en toutes lettres :ce n’est pas leur intérét, ce n’est pas leur instinct, ce n’est rien que de la blague, 4 laquelle je ne me trompe pas. Qu’est-ce que c’est, je suppose, que Marco m’écrivant du haut de ses grands yeux que « le seul bon effet des succés trop faciles, c’est d’empécher qu’on ne s’obstine aux succés impossibles ? »

Qu’est-ce qu’elle veut dire avec ses succés faciles ? certes rien n’était moins facile que certains succés (quel mot horrible) que j’ai en mémoire, et rien n’était moins impossible qu Elle. Qu’est-ce que c’est que cette maniére de traiter en petit gargon ou en libertin usé un homme plus jeune qu'elle, qui, au fond, la vaut

(1) Christine (Belgiojoso).

a18 : CORRESPONDANCE

bien, qui sc laisse faire par faiblesse, ou plutdt, comme disaient nos péres, par mignardise, mais qui peut se redresser si on lui marche sur la queue ? Sottise! marraine, vanité qui se trompe et qui manque son but en voulant aller au dela }

Qu’aurait-elle da faire ? diriez-vous peut-étre, céder? Faut-il donc céder sous peine d’encourir l’auguste colére de monsieur ?

Non, marraine, mais seulement comprendre, ne pas feindre de croire ni vouloir faire croire qu’aprés quelques années d’une vie mondaine on est la présidente de Tourvel, ne pas profiter de ce qu’on voudrait se rendre inreconnaissable pour méconnaitre les autres. Savoir a qui on parle, en un mot avoir la moitié seulement du bon sens, de la délicatesse et de la franchise d’une amie a Elle, qui sait la difference qu'il y a entre un boeuf et un bouvier.

Voila mon dire. Maintenant j’ai les cOtes rompues, et tres mal aux genoux, parce que je m’en viens de courir aprés unchevreuil qui s’en moquait bien et qui avait raison. Mais je me moque bien de lui 4 présent que j’ai Oté ma veste, et que j’ai changé de bottes, ceci n’est point une métaphore. Je rentre de la chasse et j'ai une quantité trés suffisante de lieues dans le dos.

Et je vous assure que le célébre poéte Horace, lorsqu’il a dit que le chagrin montait en croupe derriére le cavalier, a dit une bétise pommeée. Le chagrin tombe de cheval 4 chaque temps de galop.

Je vous écris avec le coeur libre, la conscience tranquille, et les mains (mille pardons) sentant l’écurie.

Adieu, marraine, il y a bien peu de monde que

D’ALFRED DE NUSSET . 21g

jaime autant que cette petite fée toujours bonne, qui se ticnt debout sur vos petits pieds.

Yours.

Au chateau de Lorey, prés Pacy-sur-Kure.

A LA MEME 23 novembre 41842.

Je remercie d’abord la plus petite de toutes de ne pas avoir oublié son ancienne coutume d’écrire a son fieux quand i] pond. Rienn’est plus gentil ct plus doux pour moi que ce bon petit écho. — Gardez-le-moi toujours, marraine, gardez-le-moi quand méme. Un sentiment de ce genre-la doit étre 4 l’abri de tout, et console de bien des choses.

Le public a été a peu prés de I’avis d’Uranie. Il a préféré, m’a-t-on dit, le cété sérieux de mes vers (1). Peut-étre a-t-il raison; mais, au fond, quelle dréle de manie de vouloir faire de l’art et de la pédanterie a propos d’une boutade! Il me semble que si les coudées franches sont permises quelque part, c’est dans les choses de ce genre. Mais, comme disait Liszt, le publicest un cuistre.

Il faut que je vous raconte deux carambolages que le hasard vient de s’amuscr 4 faire deux jours de suite aux Italiens (je veux dire au théatre Italien),

1¢* carambolage. Figurez-vous, marraine, que je m’en vais voir Norma dimanche dernier, chose assez naturelle. Or, j’avais pris la stalle du balcon n° 25.

(1) Les vers & Léopardi intitulés : Aprés une lecture.

Pourquoi? Parce que c’est la derniére au coin, et. que, dans la loge a cété, je comptais trouver — quelqu’un que vous ne connaissez pas. J’arrive 4 huit heures sonnant, tout embaufumé, et je trouve dans la stalle n° 23, c’est-a-dire 4 cété de moi, une fille entretenue, ancienne maftresse d’un de mes amis. Elle m’adresse la parole. Impossible de ne pas répondre, en sorte que, pour le public, me voila installé tranquillement au beau milieu du balcon des Bouffes avec une donzelle. Je me donnais au diable; on me langait, ou plutét on me laissait tomber des regards d’un mépris! — Je m’en suis allé, et j’ai planté tout 14 selon ma louable coutume.

2° carambolage. Hier mardi, je suis allé voir Ja Linda di Chamouny. lly a de jolies choses. Cela vaut la peined’étre entendu de vous. J’aime la Brambilla, quoiqu’elle ait le plus gros postérieur du monde dans sa culottede Savoyard. — Je m’adresse, en arrivant, Aun marchand de billets. qui m’en vend un. La comtesse de *** avait vendu sa loge. II se trouve que c’est dans celle-la qu’on me donne une place. J’entre 4 Pavant-scéne donc, et j’apergois en face de moi Belgiojoso qui me braque d’un air étonné. Ce n’était pas pour me voir qu’il était venu la. (En face de moi, par parenthése, était aussi l’ingrate Pauline.) Pendant lentr’acte, Belgiojoso m’aborde dans le corridor. Nous nous promenons, — les meilleurs amis du.monde, — et il parait apprendre avec plaisir que j’ai payé ma place, si bien que nous devons souper ensemble vendredi. Il m’a semblé que quelques personnes nous regardaient avec un peu de surprise.

Voila mes deux carambolages. Ce n’est pas grand’

D’ALFRED DE MUSSET at

chose, comme vous voyez; mais j’ai pensé que cela vous amuserait peut-étre.

Vous savez que le petit s’en est allé, peut-Ctre pour longtemps. Cela m’a fait beaucoup plus de peine que je n’en ai eu lair. Non seulement j’aime beaucoup mon frére ; maisc’est mon ami, et il a eu, dansces derniers jours d’ennui, tant de soins, tant de pitié pour moi, que son absence me laisse terriblement seul. Que de ‘choses se sont ¢loignées de mci, cette année (1)!

Adieu, marraine, uimez-moi un peu, aimez-moi le plus possible. J’ai froid au cceur,j’ai bien besoin qu’on m’aide un peu 4 vivre.

A SON FRERE, A MIRECOURT se dirigeant vers Italie.

Jeudi, 1er décembre 1842.

Je te remercie de tout mon cceur, mon cher ami, de la bonne lettre que tu m’écris, et je commence par répondre en conscience, comme tu le veux, a ta question. Ne pense pas, je t’en prie, 4 moi autrement que comme A un frére et 4 un ami, mais oublie compleétement mes ennuis passagers qui ne sont plus rien. Je me porte trés bien maintenant, et, comme je n’ai aucune cause de chagrin ni réelle ni matérielle, ma tristesse est partie avec la fiévre. Certes, nos conversations du soir m’étaient trés chéres, et je n’oublierai

(1) Allusion & la mort du duc d'Orléans et au départ de Tattet pour Fontainebleau, ou il finit par planter sa tente,

jamais, sois-en bien sar, l’amiti¢é que tu m’as montrée dans tous ces derniers temps de chagrin; tu m’as été extrémement utile,et en méme temps extrémement bon; mais je te price en grace d’entreprendre ton voyage sans aucun regret, sans aucune arriérepens¢e qui puisse te troubler un seul instant.

Ma mére est revenue, M™* Jaubert aussi. Tu vois que je ne suis plus seul. M™°de Lagrange m/’a invité 4 revenir de la facon la plus aimable.

Le bon capitaine m’a chargé de te dire que |’affaire de la correspondance était arrangée. Les lettres pour toi seront mises sous enveloppe ici, et envoyées A M™* Aubernon(r), qui te les fera passer.Tu auras soin seulement de donner I’adresse ou plutét les adresses des endroits oti il faudra les envoyer.

Je ne m’étonne pas que tu te plaises auprés de notre excellent oncle (2). Dis-lui bien, je t’en prie, combien je aime, combien je serais heureux d’étre prés de lui, comme toi. Dis-lui qu’il est rest¢ et restera dans mon souvenir comme l’homme dont le mérite et le caractére m’ont inspiré A la fois le plus de sympathic et de respect.

Adieu. Ecris-moi surtout. Tes lettres me feront grand bien. Je t’embrasse.

(t) Femme du préfet de Versailles.

(2) M. Desherbiers, qu'Alfred de Musset avait fait nommer sous-préfet de Mirecourt,

Page 1