AU REDACTEUR DE « LA PATRIE
49 juin 1848
Monsieur,
Je lis dans votre journal qu’on avait annoncé par erreur que j’étais destitué de ma place de bibliothécaire, et que le ministre a fait démentir ce bruit. Voici, & ce sujet, la lettre que j’ai regue il y a un mois:
« Citoyen,
« J’ai le regret de vous annoncer que, par un arrété
« du 5 mai courant, le ministre vous a admis a faire
« valoir vos droits 4 la retraite.
« Salut et fraternité.
« Le secrétaire général, « CARTERET, »
Cette lettre, vous le voyez, est aussi claite que laconique.
Quant aux droits a la retraite, il faudrait que j’eusse été nommé bibliothécaire & I’ age ou } ‘apprenais a lire. Veuillez croire, du reste, monsieur, que je n’aurals jamais songé a entretenir le public d’une chose de si peu d’importance, si je n’étais profondement touché des marques d’intérét et de bienveillance que j’airecues de la presse, a cette accasion.
Veuillez agréer, etc...
A ALFRED TATTET 1er juillet 1848.
Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami. II ne nous est rien arrivé, A mon frére ni A moi, que beaucoup de fatigue. A l’instant ot je vous écris, je quitte mon uniforme, que je n’ai guére quitté depuis Yinsurrection. Je ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c’est trop hideux.
Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre oncle Van Buck est resté dans Peau (1). Il avait pourtant réussi, et je puis dire complétement, — sans exagération. C’était justement la veille de l’insurrection ; j’avais encore trouvé une salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de gens d’esprit; un parterre excellent pour moi, de trés bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J’ai eu ma soirée. Je Pai prise, pour ainsi dire, au vol. Aprés la piéce, on a redemandé tous les acteurs, et méme I’auteur, qui, vous le pensez bien, n’a pas paru. — Le lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil au poing, avec le canon pour orchestre, l’incendie pour éclairage et un parterre de vandales enragés. La garde mobile a ¢té si admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a donné encore de bons battements de cceur. C’étaient presque tous des enfants. Je n'ai jamais rien
(1) Ji ne faut jurer de rien, comédie en trois actes, représentée au Théatre-Frangais le 22 juin 1848.
ahh CORRESPONDANCE
révé de pareil. — Mille amitiés respectueuses 4 M™ Tattet. — Je vous écris en hate et vous serre la main de tout cceur, 5
A SON FRERE
Jeudi soir, 17 aodt 1848.
Mon cher ami,
En voila une tuile désagréable! J’étais averti que l’Académie me donnait un prix, mais je ne sayais pas en quels termes (1). On vient de me le dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j’écris; j’en ai tout 4 lheure trente-huit, et on m’apprend que je suis un jeune homme qui mérite d’étre encouragé 4 poursuivre sa carri¢re. Quand la critique me fait de ces compliments-la, je les méprise; mais de la part de VAcadémie, c’est plus grave. Il m’en codterait de paraitre orgueilleux ou susceptible, et cependant puisje a mon 4ge me laisser traiter d’écolier? Que faire? J’ai besoin d’avoir ton avis la-dessus. Attends-moi ce soir, avant de te coucher, ou laisse la clef a ta porte. Il faut que nous causions ensemble.
A tol.
(1) Dans sa séance du 17 aodt 1848, l’Académie francaise avait dé cerné & Alfred de Musset le prix fondé par M. de Maillé-Latour-Landry. D'aprés les intentions du fondateur, ce prix annuel doit étre donné « au jeune écrivain ou artiste, dont le talent, déja remarquable, paraftra mériter d’étre encouragé & poursuivre sa carriére dans les lettres ou les beaux-arts. » Le piquant de I'affaire, c'est que ce prix avait été donné, saps que l’Académie s’en doutat, & un descendant des Latour-Landry, la
famille du Bellay, a laquelle appartenaitla grand’mére de Musset, s’étant alliée aux Latour-Landry a la fin du xy‘ siécle.
AU CITOYEN REDACTgUR du journal le National (1).
Paris, 20 aodt 1848.
Monsieur,
L’Académie frangaise m’a fait Phonneur, dans sa derniére séance, de me donner le prix fondé, comme encouragement, par M. le comte de Maillé-Latour- Landry. Ce secours, accordé pour un an, consiste en une somme de treize cents et quelques francs, intérét d’un capital de trente mille francs légué par le testateur, et placé en rentes sur I’Etat.
Voulez-vous étre assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme 4 celles que vous avez déja recgues en faveur des victimes des événements de juin 1848? Je m’empresserai de la verser entre vos mains aussitét qu’elle me sera parvenue.
Veuillez agréer, monsieur, ]’assurance de ma parfaite considération.
(1) Cette lettre était précédée des lignes suivantes : « Nous recevons de M. Alfred de Musset une lettre qui ne nous étonne pas de la part d’un pote, homme de cceur. Nos lecteurs, qui sont au courant des termes du programme des prix décernés, en 1848, par l’Académie frangaise, apprécieront lesentiment de modestie et de générosité qui a dicté cette lettre, et l’Académie elle-méme ne peut manquer d'approuver la destination donnée par M. Alfred de Musset au prix d’encouragement qu'elle lui a décerné, » (Le National du a1 aodt 1848.)