A M. DESHERBIERS, AU MANS
Janvier 1830.
Je t’envole, mon cher oncle, ces poémes dont tu as entendu une partie. Lire et entendre sont deux, comme tu sais ; mais tu ne seras pas pour eux plus sineéte que moi, et je te demande toute la franchise possible.
Je te demande grace pour des phrases contoutnées ; je m’en crois revenu. Tu verras des rimes faibles ; | ‘ai eu un but en les faisant; et sais & quoi m’en tenir sur leur compte ; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse, qui a voulu réeconstruire et He s’est adtessde qu’a la forme, croyant rebatir en repliitrant.
Ma préface est impertinente; cela était nécéssaire pour l’effet, mais elle n’attaque personne et il est trés facile de lui préter différents sens.
Quant aux rythmes brisés des vers, je pense la-des~ sus qu’ils ne nuisent pas dans ce que |’on peut appe~
nd CORRESPONDANCE D’ALFRED DE MUSSET
ler le récitatif, c’est-a-dire la transition des sentiments ou des actions. Je crois qu’ils doivent étres rares dans le reste. Cependant Racine en faisait usage.
Je te demanderai de t’attacher plus aux composilions qu’aux détails; car je suis loin d’avoir une maniére arrétée. J’en changerai probablement plusieurs fois encore.
J’ai retranché du dernier poéme plusieurs choses un peu trop matérialistes, et y ai laissé dominer le dandysme, qui est moins dangereux. Je cherche a éviter les ennemis, et n’y réussirai probablement pas ; mais je crois que, jusqu’a présent, mon pére, qui lit les Journaux trés exactement, a plus peur que moi. La critique juste donne de I’élan et de l’ardeur. La criti- ‘jue injuste n’est jamais a craindre. En tout cas, }’ai résolu d’aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.
Tout cela d’abord est assez amusant ; je ne peux pas m’empécher de rire toutes les fois que je me rencontre étalé.
attends tes avis. Mes amis in’ont fait des éloges que j'ai mis dans ma poche de derriére. C’est 4 quatre ou cing conversations avec toi que je dois d’avoir réformé mes opinions sur des points trés importants; et depuis j’ai fait bien d’autres réflexions. Mais tu sais qu’elles ne vont pas encore jusqu’a me faire aimer Racine.
Adieu donc, mon bon oncle. Aime-moi toujours et crois que je te le rends du meilleur de mon cceur. Je nai qu'un regret, c’est de ne t’avoir pas auprés de moi pour me servir de guide et d’ami.
Ton neveu.
"A ALFRED TATTET
14 janvier 1831.
-.. Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres; quels bons garcons que les artistes, quand ils ne sont pas du méme genre que vous! Je rends compte des petits théatres, toujours au Temps, je rimaille par boutade (1)...