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I04 CORRESPONDANCE

les répétitions de l'une de mes pièces avec Dumas, Piquillo, qui sera représentée la semaine prochaine; le directeur aussi m'a donné mes entrées aux deux théâtres; on m'a présenté au Casino, ce qui m'a rendu mes après-midi et mes soirées très ag-réables tout le temps de mon séjour. Les recommandations que j'avais m'ont procuré aussi une société fort aimable qui s'est étendue de telle sorte qu'avant mon départ je n'ai pu répondre à toutes les invitations. Il est remarquable que les g-ens de lettres français sont particulièrement bien accueillis à l'étranger ; à Paris, la supériorité de fortune ou de position nous domine toujours et nous rend le g-rand monde peu attrayant ; partout ailleurs, au contraire, nous avons la double recommandation de Français et d'organes de la publicité ; les sommités politiques d'un pays comme celui-ci sont tout au plus à notre niveau et dépendent jusqu'à un certain point de notre appréciation de voyageurs feuilletonistes. Du reste, je n'ai encore envoyé qu'une lettre, mon travail de traduction pour Henri Heine m'ayant pris une partie de mon temps. Je craignais beaucoup, comme je te le disais avant de partir, que le climat ne me fût défavorable ; mais, à part quelques maux de tête, les premiers jours, je me suis trouvé très bien. Seulement, tout le temps que je suis resté dans la Flandre proprement dite, j'ai senti que l'air était lourd, ce qui rendait

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même mon travail assez pénible. J'en éprouve la ditrérence ici à Liège, qui est un pays d'une toute autre nature comme mœurs, comme aspect et comme langage. Les bords de la Meuse offrent des promenades ravissantes; j'ai pu même aller voir Spa,à six lieues d'ici, mais il n'y a plus personne; ce n'est pas qu'il fasse froid, mais la saison des pluies renvoie tous les l^aigneurs. Je ne sais encore si j'irai à Aix-la-Chapelle; il n'y a que sept à huit heures de voyage, mais on ne me dit pas que ce soit fort curieux autrement que par les souvenirs, d'autant que j'ai vu le pays déjà d'un autre côté, il y a deux ans.

J'ai profité de mon séjour à Bruxelles pour faire un travail sur la contrefaçon (83); je crois avoir trouvé un moyen de résoudre la question et j'en présenterai, en revenant, un mémoire. Il s'agirait seulement d'obtenir que la Chambre assimilât les produits littéraires aux produits industriels, et qu'on pût prendre, pour ainsi dire, un brevet d'importation. J'ai vu à ce sujet le ministre des travaux publics, M. Rogier, et il ne m'a point fait d'objections sérieuses. Y trouverai-je matière à une mission comme celle dont j'ai été chargé l'année dernière : je m'en occuperai à mon retour.

On s'occupe beaucoup de magnétisme (84) dans ce pays. J'ai assisté à une séance où une dame magnétisée donnait des consultations: il paraît que

les femmes ne veulent plus d'autres médecins: elles y ont une foi imperturbable. Du reste, je n'ai rien vu de très surprenant.

Liège me plaît beaucoup. Hier,j'ai fait une promenade magnifique sur les hauteurs d'où l'on découvre toute la vallée de la Meuse et la ville entière, comme sur une carte. Ce soir, j'irai voir M. Kauffmann, administrateur du trésor, auquel je suis recommandé, et qui doit me présenter au Casino ; malheureusement, depuis hier, le temps s'est remis à la pluie, et j'aurai besoin de cette distraction. Je suis, du reste, fort heureux dans monvoyage,car le temps est toujours fort doux, et si la pluie est fréquente, le beau temps l'est aussi. Hier, en montant les hauteurs, il me semblait être aux premiers jours du printemps; après huit mois de travail et de feuilleton parisien, ce voyage me rafraîchit un peu l'esprit et je me sens tout plein de courage et de bonne volonté. Je repartirai dans quelques jours pour Namur et je serai à Paris vers la fin du mois, en visitant une partie de la France que je ne connais pas; ce sont les noires Ardennes qui m'ouvrent les bras de ce côté et je regrette de voir presque tomber les feuilles de ces belles forêts.

Adieu et à bientôt, mon cher papa.

Ton fils affectionné,

G. LAIÎRUNIE.

l83o NOVEMBRE I 84 I I O7

Si tu avais ù m'écrire, je suis à Liège, hôtel de la Ponimeletle, ensuite à Namur.

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