‹ CorrespondanceChapitre 27 sur 156 · NOVEMBRE 184 I — AOUT |853 1 SQ · texte numérisé non relu

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routh, mais il n'en est pas venu ici. Peut-être n'astu pas reçu toutes mes lettres, ou celle que tu as pu m'écrire s'est-elle perdue ; la poste est si mal organisée que cela est fréquent. Enfin écris-moi encore une fois à Beyrouth, l'eusses-tu fait déjà ; c'est là que je vais et compte m'arréter deux mois. J'ai passé toute la saison en Egypte sans éprouver la moindre altération de santé; j'espère que la Syrie ne me sera pas moins favorable. C'est ici, je puis te le dire à présent, qu'était le plus grand danger; car il y a eu des cas de peste, peu nombreux, il est vrai, et l'ophtalmie ainsi que la dysenterie sont très fréquentes. Je suis resté à peu près tout le temps qu'il faut pour prendre une idée assez complète de ce beau et célèbre pays; j'ai vu déjà Alexandrie, Lafté, le Caire, Fostat, Héliopolis, Giseh, Schoubra, les Pyramides ; je vais voir encore Mansourah et Damiette, et la plus belle partie du Delta en redescendant le Nil ; ce sera donc complet, quant à l'Egypte; j'aurais bien voulu remonter jusqu'aux cataractes et voir Thèbes, mais la saison était déjà trop avancée pour accomplir ce voyage quand nous avons voulu le faire ; les barques eussent mis deux à trois mois, ce qui est trop long et trop fatigant pour voir de simples ruines, dont on se rend fort bien compte d'après les dessins. Les mœurs des villes vivantes sont plus curieuses à observer que les restes des cités mortes

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et nous avons été servis à souhait par les circonstances. Nous avons pu voir, tour à tour, la Pâque des Cophtes et des Grecs, la fête turque de la naissance du Prophète et celle du retour des pèlerins de la Mecque. Cette dernière surtout présente des cérémonies extraordinaires et qu'on s'étonne de rencontrer encore dans un pays a demi civilisé. J'ai vu des fanatiques qui s'étaient mis dans un état d'exaltation analogue à celui des convulsionnaires, se coucher sur le ventre en grand nombre sous le pas du cheval de l'émir des pèlerins ; le cheval trotte sur un chemin de dos humains, sans leur faire de mal, à ce qu'ils disent. Il y a eu seulement un nègre que l'on a été obligé de relever ; mais ils prétendent qu'il n'était pas blessé, mais tombé en convulsions. Les fêtes étaient très brillantes d'ailleurs. Je t'ai dit que nous avions été parfaitement reçus par plusieurs Français haut placés dans le gouvernement, M. Lambert (97), directeur de l'Ecole polytechnique, M. Linant (98), inspecteur général des ponts et chaussées, et M. Perron, directeur de l'Ecole de Médecine. Nous avons dîné plusieurs fois chez ce dernier, et nous avons pu lui rendre sa politesse, ainsi qu'à M.Tardieu, administrateur de la ferme modèle du pacha. Je me suis aussi rencontré avec le fameux Glot-bey (99) et M. Lubert (100) aux dîners du consul général. Tu vois que ces diverses relations

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ont dû nous distraire suftisamniLMit pendant le temps que nous n'avons pas employé en excursions. Le Caire est du reste une ville qu'on ne connaîtrait pas en un an ; c'est le fouillis de maisons le plus inextricable qu'on puisse rêver. Malheureusement la population n'est plus en rapport avec l'ancienne mag^nificence des palais et des maisons.

Je me remets à l'écrire au milieu de nos préparatifs et pendant que l'on nous achète des matelas pour dormir dans le bateau. Nous avons reçu une recommandation du consulat pour Damiette, où nous arriverons dans six jours. Là, nous prendrons un vaisseau grec pour Jaffa, en Syrie, où il nous faudra faire une quarantaine de douze jours; cela doit être fort ennuyeux, mais après, nous irons à Saint-Jean d'Acre et de là à Bevrouth, si Dieu le permet. Il fait beaucoup de vent ce soir; mais, pour descendre le Nil, peu importe^ puisque nous avons le courant. J'ai fait mes dernières visites aujourd'hui. Ce que je craignais principalement en Egypte, c'était l'ophtalmie, extrêmement fréquente ; ma vue basse a dû me protéger.

J'espère que M™*^ Delile est près de toi, qu'il ne te manque rien que de me savoir bien portant et en bonne route, c'est pourquoi je te donne tous ces détails ; mon voyage avance et j'espère l'accomplir tout entier d'ici à l'hiver. Ensuite cela me taille

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de la besogne et de la tranquillité pour long-temps. Il faut dire que l'Egypte est un peu monotone à la longue pour qui n'est pas spécialement un savant et un déchiffreur de hiéroglyphes. Le peuple est très pauvre, ce qui est assez triste à voir, et le tiers des gens a les yeux malades. Cette étroite lisière de végétation serrée entre deux déserts n'offre pas assez de contrastes, et l'on conçoit que les Egyptiens aient été portés de tout temps à la tristesse. La Syrie nous offrira un spectacle moins sublime, mais plus vivant

Nous avons un théâtre italien assez distingué, des comédies, des opéras, des bals; c'est donc presque l'Europe, dans tout un quartier de la ville. Je possède assez d'italien, d'arabe et de grec déjà pour parler ce qu'on appelle la langue franque qui se compose arbitrairement de mots de ces trois langues. On finit par se faire comprendre à force d'accumuler des mots et d'essayer des intonations de la gorge ; j'ai deux dictionnaires et une grammaire, mais j'apprends bien plus par la nécessité de demander les choses; seulement, je vérifie après avoir entendu les mots, ou je les prononce de plusieurs manières jusqu'à ce qu'on m'ait compris.

On voulait me marier au Caire avec une Syrienne de douze ans ; mais je l'ai trouvée un peu trop jeune (loi). Les mariages ici se font de trois manières : devant le prêtre cophte, devant le papa

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grec ou devant le prêtre catholique. La plupart ne sont valables que dans le pays, mais je crois que, devant la religion, cela engage toujours.

J'ai profité de la mode du pays, qui est de porter un tarbouch avec une coiffe, blanc, pour me faire raser les cheveux, ce qui me les conservera probablement. La chaleur n'est pas insupportable, parce qu'il fait beaucoup d'air.

Ecris-moi donc à Beyrouth (Syrie). Je crois qu'il est nécessaire d'affranchir jusqu'à Marseille, comme on le fait ici jusqu'à Alexandrie, mais je n'en suis pas sûr. On adresse à la poste franque, bureau restant. Voilà donc le plus dangereux du voyage passé. A bientôt, mon cher papa : tu ne peux croire combien je serai heureux de te revoir; c'est dans de tels pays surtout qu'on se sent isolé.

Je t'embrasse de tout mon cœur et de toutes mes forces.

Adieu. Ton fils,

GÉRARD LABRUNIE.

AU D'' LABRUNIE

Constantinople, 25 juillet i843. Mon cher papa, J'arrive à Constantinople et je suis obligé de

XLII. — Publ. par L. de Bare, Nouv. Revue Internationale, i5 mars 1897.

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t'écrire vite par le paquebot qui repart dans quelques heures. Je ne sais si tu as reçu mes dernières lettres d'Eg-ypte et de Syrie (102). Il faut au moins deux mois pour faire parvenir en France des nouvelles de ce dernier pays. Pas de poste régulière et un service de bateaux à voile tous les mois ! Me voici enfin en Europe ; je retrouve ici mes chers journaux de France, mais que d'ennuis, que de chaleur, que de quarantaines pour arriver dans cette région presque civilisée ! Je suis un peu fatigué des montagnes, de la poussière et des gens à demi sauvages du Carmel et du Liban. Cela est fort beau de loin, et très ennuyeux de près. Il faut dire, toutefois, que la circulation ne pouvant se faire qu'à cheval, dans les montagnes et les rochers, cela est très coûteux et assez pénible pour un si mauvais cavalier que je suis. A part cet inconvénient, je proclamerais la Syrie un pays superbe et délicieux.

Lorsque je suis arrivé, le consul était à Damas, d'où il n'est revenu que trois jours avant mon départ. Je croyais trouver, par sou entremise, quelque lettre de toi adressée à Beyrouth, mais rien n'était venu et je ii.e serais pas étonné que tes lettres, car j'en attends plusieurs, fussent définitivement perdues. Il n'y a, pour cette maudite destination, ni bateaux à vapeur, ni poste française. Enfin, m'en voilà sorti. Je suis arrivé par Chypre, Rhodes, Smyrne et la Grèce, ou du moins les îles. La mer

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m'a peu fatigué. Il ne m'est resté du séjour sous la tente qu'une légère névralgie. Au fond, ma santé est admirable dans tout ce voyage. Il est vrai que je ne fais aucune imprudence et que je vis partout conformément .aux habitudes du pays.

A présent, je regrette de n'être pas resté plus longtemps en Syrie, mais vraiment il faudrait beaucoup de résolution et beaucoup d'argent. On ne peut voyager qu'avec un drogman, des chevaux, une tente, et, de cette manière encore, avec des peines infinies. J'ai vécu un mois au milieu des Maronites, faisant des excursions dans le Liban, mais je n'ai pu voir ni Damas où était la peste, ni Balbek dont la route était coupée par les Druses et les Métualis, toujours en révolte. Je ne te parle pas de ma traversée de Damietteaux côtes de Syrie, sur la Santa Barbara, bateau grec fort incommode, où j'ai été fort ballotté pendant sept jours. Tout cela est passé et, désormais,je n'ai plus en perspective que de bonnes et solides lignes de bateaux à vapeur.

Maintenant, reviendrai-jeparla Grèce et Trieste» ou par Vienne et l'Allemagne? c'est une question de temps et d'argent. Or, depuis mon départ de Paris, j'ai un peu gaspillé de l'un et de l'autre, sur terre et sur mer. Après tout, la situation n'est pas mauvaise dans cette belle capitale, où l'on vit très facilement, comme dans toute capitale, tandis que,

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dans le désert, il en coûte fort cher pour coucher en plein air et manger fort mal.

Adieu, mon cher papa, je ne te parle que de moi ; c'est une suite de ma position momentanée. Je reg-rette bien de n'avoir pas trouvé de tes nouvelles à Beyrouth, mais c'était presque impossible. Ici, si tu veux m'écrire au bureau restant, c'est aussi simple que d'écrire à Rouen. Rien qu'un mot, ce que tu voudras. Je serai à temps pour le recevoir d'ici à un mois; je resterai ce temps-là au moins. Mes amis n'ont pas de nouvelles de moi depuis l'Egypte. Fais-moi le plaisir d'envoyer ce mot à Théophile. Ce que j'ai écrit de Syrie ne peut arriver que plus tard. J'écrirai dans dix jours par le bateau français. Adieu, mon cher papa, je n'ai pas le temps de te dire combien j'ai song'é à toi et rêvé de toi. Nous nous reverrons avant l'hiver.

Je t'embrasse bien fort et de tout mon cœur. Adieu encore.

GÉRARD

A.U D' LABRUNIE

Constantinople, ce 19 aoùt[i843].

Mon cher papa.

Je vais pouvoir t'écrire plus rég-ulièrement ; je

XLIII. — Publ. par A. Houssaye, la Presse, i5 septembre i865.

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n'ai plus qu'à voir des villes d'Europe, des pays civilises. Depuis mon arrivée à Constantinople, je nie suis senti toujours dans une ville européenne où le Turc est devenu lui-même un étranger. J'habite Péra, ville complète qui a la physionomie de Lyon ou de Rouen, ainsi que Galata, sa voisine. Constantinople se déploie en face de nos fenêtres, et c'est un spectacle charmant, de loin surtout. Je t'ai dit que Tenlrée dans le port était le plus beau coup d'oeil de la terre; ce n'est que de près que la ville perd beaucoup de ses charmes. Ce n'est pas qu'elle soit sale et malsaine, comme on le dit dans les itinéraires ; elle a beaucoup gagné sous ce rapport depuis quelques années, mais l'uniformité de ses maisons de bois peintes rend la plupart des rues assez monotones. Par exemple, les bazars, les mosquées et les places sont fort dig-nes d'attention et on ne peut se lasser de les voir.

Quant aux rives du Bosphore, c'est une grande rue bordée de palais, la plus lielle du monde; enfin, sans valoir le Caire, Constantinople lui est très préférable pour l'agrément et pour la santé. J'ai rencontré un peintre, M. Rogier (io3), qui m'a fait connaître plusieurs personnes du pays. Il vit dans une famille d'Arméniens, qui sont de hauts dignitaires du sultan., de sorte que les renseignements curieux ne me manquent pas. On lui a abandonné tout un palais au bord du Bosphore, que la famille

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n'habite que l'hiver. Il y a là une bibliothèque dont je profite, ce qui est fort rare et fort précieux pour le pays. Je connais de plus le directeur du Journal de Constaniinople (io4), M. Deschamps, qui me communique tous les journaux. Les logements sont très chers, mais la vie matérielle est à bon marché, du moins en ne vivant pas à l'hôtel. On peut dîner pour six à sept piastres, chez un restaurateur viennois fort bon. J'ai pu déjà voir plusieurs fêtes g-recques et turques, et la ville tout illuminée quatre à cinq fois; bientôt va recommencer le Ramazan, que je comparerai avec les fêtes de la naissance de Mahomet que j'ai vues au Caire. Il me reste aussi à visiter les îles des Princes, Brousse, Belgrade, le mont Olympe, etc. Hier, en passant près des bazars, j'ai vu par terre un homme à qui on avait tranché la tête. C'est un Grec qui avait promis, pour échapper à la bastonnade, de se faire musulman, et comme il s'était échappé et qu'on l'avait saisi ensuite, on lui a tranché la tête sur son refus positif de changer de religion ; les Grecs le regardent comme un martyr et les Turcs se sont fait beaucoup de tort par ce procédé, qui rappelle leur ancienne barbarie. Du reste, un Franc n'a rien à craindre d'eux et, dans les relations habituelles, ils sont très doux.

Je ne t'ai pas donné de grands détails sur la Syrie; tu les liras imprimés ; et d'ailleurs, je n'ai

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pas pénétré dans des contrées bien extraordinaires ; la montagne, je veux dire le Liban, est très fatigante à parcourir, d'abord parce qu'on ne peut le faire qu'à cheval, et à monter ou descendre toujours sur des rochers glissants. Pendant mon séjour, les Druses se battaient à peu de distance, et j'ai vu des villages de Maronites à moitié brûlés par eux. Au fondj'ai couru très peu de dangers, et n'ai pas été malade un seul jour depuis mon départ ; ni la mer, ni la chaleur, ni le désert n'ont pu interrompre cette belle santé dont mes amis se défiaient tant avant mon départ. Ce voyage me servira toujours à démontrer aux gens que je n'ai été victime, il y a deux ans, que d'un accident bien isolé. Je me suis remis à travailler, et j'attends ici la réponse d'un libraire avec lequel j'avais des arrangements pour mon voyage. Mon compagnon a pu m'avancer quelque chose sur cette affaire, qui nous est commune ; mais il va repartir, appelé par un procès. Je reviendrai donc tout doucement, me faisant envoyer de ville en ville par le libraire et par les journaux. Après tout, c'est notre vie à Paris ou partout ailleurs ; il faut travailler pour avancer. Le meilleur, c'est que j'ai acquis de la besogne pour longtemps, et me suis créé, comme on dit, une spécialité. J'ai fait oublier ma maladie par un voyage; je me suis instruit, je me suis même anmsé ; j'ai donc bien fait au point de vue de mon

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état. Ce qui m'a été triste et me l'est chaque jour davantag-e, c'est d'être si longtemps séparé de toi; tu es mon seul parent et presque mon seul ami véritable, et la patrie ne m'offre guère de regrets que par là : mon humeur est errante et je la tiens peut-être un peu de toi, du moins de ta jeunesse ; mais je sens toujours le besoin de revenir au nid, dès que j'en suis loin, et le reg-ret de n'y être point resté.

J'ai vu un médecin de bateau à vapeur qui s'en va se faire journaliste àParis;il se plaint de son état : tout le monde est donc ainsi sur toute la terre ! Il s'était fait nommer depuis médecin de la quarantaine deDamas,et il n'y a pu rester qu'un mois. Au reste, on ne voit ici que médecins, et les Turcs s'imaginent que tous les Francs le sont : Hakimhakim-bachi, cela équivaut à monsieur. A propos, je sais presque l'arabe. Il est vrai que je n'ai pu encore réussir à l'écrire. Quant au turc, je n'y comprends rien ; pour le grec, je le lis couramment, mais je l'entends bien peu; je ne fais de progrès que dans l'italien, que l'on parle bien plus que toute autre langue sur ces fortunés rivages ; après tout, on finit par se faire comprendre avec un peu des mots de tous les pays, comme les écrivains médiocres peignent leur cœur avec les expressions des grands maîtres de l'éloquence.

Ah çà ! maintenant, dans le cas où tu m'aurais

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écrit, il faudrait avoir la patience de recommencer, car les lettres arrivent bien peu en Orient. Je ne sais ce que tu as reçu des miennes, mais je n'en ai vu aucune de toi, ni même de personne, hors une de Tliéopliile dans les journaux, adressée à mon pseudonyme littéraire. Je suis persuadé qu'il y en a qui dorment dans les bureaux restants de plusieurs échelles du Levant ; mais la poste faisant le service par bateaux à voiles, cela arrive deux mois après qu'on est parti. Ici, au contraire, le service est régulier. Ecris-moi donc, ne fût-ce que quelques mots, à Constantinople, bureau restant, Galata. Celle-là parviendrait pour sur.

Adieu, mon cher papa ; je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton fils bien affectionné,

GÉRARD LABRUNIE.

AU D' LABRUNIE (lo5)

CoDstantiDopIe, 5 septembre i843.

... Depuis le commencement du Ramazan je suis allé m'établir, non plus à Péra, ville des Euro-

xnv. — Publ. par L. de Barc, Xouv. Revue internationale, i5 mars 1897.

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péens, mais à Gonstantinople même, dans la partie située entre la Corne d'Or et la mer ; j'ai trouvé un logement très ag-réable, avec la plus belle vue, dans un Khan — Ghildiz-Khan — , c'est-à-dire hôtel de l'Etoile. Tout le bâtiment énorme est garni de Persans et d'Arméniens fort polis. Le logement n'avait que les murs, mais avec mon lit de vo^^age, une natte, un tapis et une table en Ireillis de palmier, cela est meublé autant qu'il faut. Quand je suis invité à Péra ou quand il y a théâtre ou concert, je retourne coucher chez les Grecs où j'étais précédemment. Il faut dire aussi que tout est fort cher à Péra et qu'à Gonstantinople, en se privant devin, on vit très agréablement, selon la manière des gens du pays. Depuis que le Ramazan est ouvert, la ville dort une partie du jour; mais, la nuit, elle est toute illuminée. On boit du café et l'on écoute la musique tant qu'on veut. On vivrait rien que de pâtisseries et de sucreries et le tout à très bon marché. Les gens ne sont nullement féroces et les chiens mêmes, dont on m'avait tant dit de me méfier, sont beaucoup plus doux qu'ailleurs, si l'on fait attention de ne pas marcher sur eux, car ils couvrent une grande partie du pavé. Le soir, les soldats leur distribuent la soupe, et ce n'est pas un des moindres amusements de cette singulière cité.

Il faut dire pourtant que Gonstantinople est

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beaucoup moins originale que le Caire, à cause de l'invasion des mœurs européennes et de l'uniformité des maisons, toutes bâties de bois; aussi n'y resterai-jepas silongtemps. En revanche, la mer sous SCS dilîérents aspects et dans ses trois branches est un spectacle inappréciable et dont on ne peut se lasser. Je ne connais encore ni la partie de Constantinople, comprise entre le vieux port et le château des sept tours, ni Scutari, située sur la côte d'Asie, car il faut bien du temps et de la fatigue pour tout voir.

Je n'ai pas encore la réponse du libraire touchant le travail que je lui ai proposé, mais les retours sont si lents qu'il faut attendre encore ; si elle vient par le prochain bateau, j'aurai à peine le temps de faire les recherches nécessaires. II en coûte si cher pour voir les monuments qu'il faut attendre des occasions pour pouvoir les visiter à la suite de quelque personnage. Toutefois j'aurai à peu près tout ce qu'il faut, pour tirer le parti convenable de mes études et de mon séjour. J'ai trouvé ici plusieurs personnes très aimables qui m'ouvrent toutes les relations nécessaires et dont la compagnie ne me laisse pas le temps dem'ennuyer, ce qui arriverait parfois dans une ville aussi dépourvue des amusements européens. Il y a pourtant maintenant des concerts fort beaux et le théâtre va s'ouvrir régulièrement. Je lis tous les

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journaux et je serais aussi près de Paris que possible,, si je recevais des nouvelles de toi. Mais je ne sais où sont passées les lettres que tu m'as adressées en Syrie. Ces pays sont si arriérés pour la correspondance qu'il ne faut pas seulement écrire, mais envoyer par tel ou tel vaisseau qu'il faut désig-ner, attendu qu'il n'y a pas de poste française, j je te l'ai déjà dit; mais reçois-tu mieux mes lettres que je ne reçois les tiennes ?

Enfin nous n'avons plus longtemps à être séparés, et c'est presque le seul attrait qui me rappelle | à Paris. D'ailleurs ma santé est très bonne et, le moral étant beaucoup meilleur, il est probable que tout ira bien, car, avec du courage et de la bonne humeur,cene sont pas les ressources qui manquent. Mais que faire quand on est malade, chagrin et aplati comme je l'étais l'an dernier? Tu le sais, je ne suis pourtant pas facile à décourager et je ne manque pas de volonté, non certainement, et c'est par là que je sortirai de toutes les difficultés du moment.

L'homme de lettres, comme l'artiste, n'a que lui seul pour lui et il faut donc qu'il dispose complètement de toutes ses facultés. Une fois malade ou découragé, tout est perdu.

Adieu, mon cher papa, sois convaincu que je me trouve mieux que jamais maintenant. J'éprouve à te le dire une grande joie, car je sais que mon

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sort n'est pas indilTérenl à ton bonlieur et à ta tranquillité. Je t'embrasse de tout mon cœur et de toute mon âme et puis te dire enfin certainement : à bientôt, sous toute réserve providentielle, bien entendu.

Ton lils bien dévoué et bien affectueux,

GÉRARD LABRUNIE.

AU D"" LABKUNIE

[Gonstantinople, octobre i843.]

... L'amabilité de Théophile, en me dédiant, pour ainsi dire, son ballet (io6) et en entretenant le public de mon vojag-e, m'a été d'autant plus sensible que, depuis ma maladie trop connue, il importait que mon retour à la santé fût constaté bien publiquement, et rien ne devait mieux le prouver qu'un voyaçe pénible dans les pays chauds; ce n'a pas été l'un des moindres motifs de me le faire entreprendre...

XLV. — Piibl. par A. Bnr'ine, Névrosés, p. 333. La lettre porte cette mention de la main du D'' I.,abn:nie : « Heruc le a5 octobre i8/(3. »

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AU D*" LABRUNIE

[Malte novembre i843.]

Mon cher papa,

J'arrive à Malte avec le mal de tête le plus violent, dû au mauvais temps que nous avons eu depuis Syra jusqu'ici. J'avais un peu de lièvre hier, mais aujourd'hui je n'ai plus rien. Je suis installé à la quarantaine pour dix jours, après quoi je resterai quatre jours à Malle pour attendre l'autre bateau qui me conduira à Naples, où je resterai dix autres jours. Là le bateau actuel me reprendra pour Marseille. J'y suis très bien aux premières places, table et cabine, et le capitaine à qui je suis recommandé m'a fait toutes sortes d'honnêtetés.

J'ai quitté Constantinople le lendemain des fêtes du Baïram, n'ayant pas éprouvé la moindre indisposition pendant toute ma tournée d'Orient. Mon compag'uon de voyag-e était parti depuis deux mois. Je suis donc resté un peu plus de temps que je ne pensais, mais ne fallait-il pas employer au moins toute la belle saison?

Je serai à Paris dans six semaines, la quaran-

xLvi. — Publ. par L. de Bare, Noiiv. Revae internationale, i5 mars 1897.

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(aine comptée. Ce voyag^e m'a fait énormémeiil de l)UMi physiquement et moralement. As-tu reçu toutes mes lettres ? Je n'ose l'espérer, si j'en jug^e par le sort qu'ont eu les tiennes. Adieu, la poste part et je n'ai plus la force de regarder le papier. C'est la seule indisposition que j'ai éprouvée, mais ce n'est rien qu'un malaise causé parle mauvais temps d'hier.

Adieu e( à bientôt pour l'embrasser, puisque je suis aux deux tiers de la route.

Ton nis bien affectionné,

(iKUARD LABRUNIE.

A .IIILKS .rANlN

En nier, près (le ^fallc, lO novembre iS^S.

Mon cher Janin, Quoi, vous avez pensé à moi de si loin et vous m'avez donné encore un aimable souvenir, tandis (jue je ne vous ai pas même écrit, ni du Caire, ni du Liban, ni de l'Archipel, ni de Constantinople ! Il faut pourtant que j'en revienne à mon pays que je quittais do si bon cœur, à mes amis que j'oubliais si bien; tout le monde est fait comme noire

XLVll. — Communiquée par M. Clément Jaiiiii. — Le cachet de la poste est du 7 décembre.

l48 CORRESPONDANCE

famille, mais tout le monde n'est pas notre famille et, quoiqu'on rencontre partout d'honnêtes et d'aimables gens, ils ne valent jamais ceux que l'on connaît et que l'on aime depuis longtemps, et avec qui l'on a été jeune. En somme, l'Orient n'approche pas de ce rêve éveillé que j'en avais fait il y a deux ans, ou bien c'est que cet Orient-là est encore plus loin ou plus haut (107), j'en ai assez de courir après la poésie ; je crois qu'elle est à votre porte, et peutêtre dans votre lit. Moi je suis encore l'homme qui court, mais je vais tâcher de m'arréter et d'attendre. Je suis content toutefois de revoir un peu l'Italie; la retrouverai-je aussi belle qu'il y a dix ans, quand je la parcourais en lisant un Barnaue belge acheté à Livourne et en jetant aux montagnes les belles phrases enthousiastes du pauvre Gastelnau (108)? J'aime ce livre, vous le savez, par-dessus tout. C'est ce que je connais de plus vrai, à mon point de vue, sur la révolution. Je vais relire mon Barnaue et retrouver mon Italie; quanta mes dix ans d'intervalle, ils sont bien perdus; et pourtant, je me sens le même (je crois que j'ai plus de cheveux); qu'y a-t-il donc de changé? Rien, ma foi, rien du tout^ rien je crois. Adieu donc, adieu et à bientôt. Bonjour à notre ami Houssaye si vous le voyez. Votre bien affectionné,

GÉRARD (109)

Le 16 novembre.

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Suscription : A Monsieur, Monsieur Jules Janin

Rue de Vaugirard n° 20 à Paris.

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