I. — r.merson à Carlyle
Boston, Massachusetts, le M mai 1834.
Cher Monsieur,
Il est des projets dont nous remettons longtemps l'exécution, simplement parce qu'ils nous tiennent plus à cœur (jue d'autres, et tel a été depuis plusieurs semaines, je puis même dire depuis plusieurs mois, mon dessein de vous écrire.
Il peut y avoir deux ans que votre nom m'a été apporté fortuitement par un soufile de la Renommée, comme celui de l'auteur d'articles que déjà j'avais distingués (chose d'ailleurs hw.n facile) de la masse des critiques des périodi(|ues anglais, parce qu'ils étaient de beaucoup les essais les plus originaux et les plus profonds de l'époque ; œuvres d'un homme de foi autant (jue d'intelligence, ayant autant d'agrément que d érudition et ne rougissant pas, bien qu'il appartint a la classe des philosophes pessimistes et railleurs, d'espérer et de parler sincèrement. Comme certain personnage de Wilhelm Meister, je me dis : Voici quelqu'un qui a contracté une dette envers moi et tous ceux auxijuels il a a[)porté la lumière. Il ne sait pas combien profondément je regret-
Cahlylk ol Emkhho.n. i
terais sa chute s'il arrivait, dans cette dangereuse Angleterre où le génie entend toujours le diable qui murmure : « Je te donnerai tous ces royaumes », que sa vertu ne fût qu'une pousse naissante destinée à périr avec l'âge. C'est pourquoi, dès que je me trouvai en Europe, je suis allé chez vous simplement pour vous dire : « Ne faiblissez point : la parole que vous prononcez a été entendue, bien que ce soit aux confins de la terre, et par des hommes très modestes; elle agit, elle triomphe. » Poussé par une grande estime pour l'un de mes maîtres, je voulus aller le voir lui-même, ainsi, comme il dirait, que ses « alentours » à Graigenputtock. Mais c'était pour faire mon devoir, pour remplir ma mission, sans grand espoir de lui être agréable, dans l'état d'esprit qui fait dire : « Si je vous aime, que vous importe? » Or, il arriva que je fus ravi de ma visite, convaincu que j'avais bien placé mon estime et maintes fois, sur mer, durant mon retour, je me remémorai avec plaisir la situation favorisée de mon philosophe solitaire, sa félicité conjugale, son heureux tempérament, son inébranlable simplicité, toutes ses chances de bonheur, non pas que j'eusse le moindre espoir de le voir renoncer à ses théories au point d'escompter le bonheur. Dès mon arrivée à la maison, je redis à diverses oreilles attentives ce que j'avais vu et entendu, et elles y prirent grand plaisir.
De Liverpool, j'écrivis à M. Fraser de m'envoyer sa revue et j'ai maintenant reçu quatre numéros du Sartor Resartus ; merci encore pour la lumière qu'ils me donnent. Je suis heureux qu'il existe un auteur vivant ayant trouvé son centre en lui-même, et qui saura se traiter avec sincérité, dût aucun autre ne l'avoir fait avant lui, un auteur qui, selon l'expression de Montaigne, « applique sonoreilletout près de soi, retient son souffle et écoute ». Et il n'e^t personne qui se puisse offenser de l'indépendance d'un esprit si universel et si jovial. Il est bon d'ailleurs qu'un regard nouveau vienne scruter nos formes
sociales vétustés, notre politique, nos écoles, notre reliy;i()n. Je dis les autres, car il n'a pu vous échapper qu'une conférence écrite en Ang^leterrc sur ces sujets peut être prononcée en Amérique. Merci une fois de plus d'avoir en ces écrits pris Gravement position pour le spiritualisme. Mais la lillératurcî renfcMme-t-clIc un autrcî exemple d'un véliicule aussi étran^^e que celui dont vous avez lait choix pour transporter ce trésor? Le fond m'enchante; (juant à la forme, cjuc mon impuissance à saisir la plaisanterie ne me permet pas de g-oùtcr, je m'en remets à votre joyeuse humeur. Et pourtant vit-on jamais un aul(nii" (res|)rit philanthropique et sage user d'une langue aussi choquante ? Comme si la société ne redoutait pas assez déjà la vérité sans lui fournir encore d'avance une objection contre la forme ! Cet humour procéderait-il de ce que. désespérant de trouver un auditoire contemporain, le Propiiétc se sentirait libre d'exprimer son évangile en accents comiques ? Ne m'avcz-vous pas dit, M. Thomas Carlyle, assis sur l'une de vos larges collines, que c'était Jésus-Christ qui avait bàli là-bas l'église de Dunscore ? Si vous aimez de telles associai ions, admettez donc — et vous l'admettrez — qu'aucun poète n'est envoyé dans ce monde avant son heure, que tous les hommes (le pensée et d'action qui sont morts vous ont frayé la voie; que les nations et les âges (du moins quand vous n'y résistez pas) guident votre plume, parfaitement ! et les vulgair(\s plumes d'oie tout aussi bien que votre burin pour pierres précieuses. Croyez alors qu'une même révolution de la roue forme la harpe et l'oreille, que les hommes sont là, prêts à écouter votre chant épique, et s'il en est ainsi, consentez à omettre ces (iorilures compli(juée8 et vagabondes, et donnez-nous lair tout simple, sans la volée des variations. Au moins devriez-vous. dans quelqu'une de vos préfaces, nous livrer la théorie de votre rhétoricpie. Je ne comprends pas pourquoi vous croyez devoir prodiguer des vérités célestes dans ce style
truculent qui est le vôtre. Bacon et Platon ont à dire des choses trop solides pour prendre le temps d'être des humoristes. Vous nous donnez ce qu'il y a de plus rare, à savoir les vérités les plus simples, les vérités qui sont au plus profond de la conscience, et que seuls les Platon et lesGœthe peuvent percevoir. J'attends avec impatience le moment où le véhicule sera digne de l'esprit, où l'expression sera aussi simple et par là aussi irrésistible que la pensée, l'heure, en somme, où chez vous les mots ne feront qu'un avec les choses. Je n'espère nullement que vous trouviez soudainement de nombreux lecteurs. Ne dit-on pas en raillant que « la vérité loge la peste en sa maison » ? Et cependant tous les hommes sont virtuellement vos lecteurs (comme dirait M. Goleridge) et si vous consentez à ne les pas choquer et repousser par une attitude toute méphistophélesque, ils le deviendront en fait; et quoi que puissent dire de grands ou de petits esprits sur l'attrait de la diablerie, un vrai et majestueux génie peut se permettre de la dédaigner.
Je me risque à vous amuser avec ce jugement aux allures d'homélie, parce que telle est l'opinion d'amis de la vérité, peu enclins à la critique, qui ne vous connaissent nullement, mais sont persuadés par leur instinct qu'il y a de la sagesse dans votre poème burlesque, teutonique, apocalyptique, sagesse que ces défauts empêchent de porter tous ses fruits. Et bien que je désire de tout cœur être en bons termes avec mon poète, si cependant j'offense, je me retrancherai tranquillement dans le domaine des relations universelles, d'où je vous considère affectueusement comme un homme, moi-même en étant un autre.
Et pourtant il se peut qu'avant d'arriver au bout de ma lettre, je me repente de ma témérité et révoque mon accusation, car tous nos petits cercles de volonté sont-ils autre chose qu'autant de remous minuscules enfermés dans le grand cercle de la nécessité, et le Héraut de vérité, celui qui est peut-être en ce moment le meilleur penseur
de la raco saxonne, eût-il pu écrire différcmnicnt ? Et ne devons-nous pas dire que l'ivresse est une vertu plutôt que d'accuser Caton d'erreur?
Je désirerais pouvoir vous donner le plaisirdc quelques bonnes nouvelles touchant la régénération, l'éducaticin, l'avenir de l'humanité dans notre continent. Mais votre philanthropie est si patiente, à si longues vues, que les maux présents vous en causent moins d'inquiétude. Durant les six dernières années, aux Ktats-Unis, le gouvernement est rapidement devenu une affaire, comme les grandes (cuvres de charité. A la Présidence, un homme aussi peu ([ualifié que possible a fait les choses les plus regrettables; plus il empirait, plus il devenait populaire. Maintenant il semble qu'il y ait amélioration. Webster, un homme honnête, aussi influent que s'il ne l'était pas, commence cà devenir le centre d'un grand parti en voie de croissance, qui incarne et fait passer dans les faits son éloquence; pourtant on n'ose pas espérer un déplacement soudain de la majorité. Je vous envoie par même courrier un volume (le Webster, afin que vous puissiez voir son discours sur le projet Foot, discours que les Américains ne se lassent pas do louer. Je crains bien que le livre ne vous arrive pas, car je ne connais pas mes commissionnaires. J'y joindrai le petit livre de mon droguiste swedenborgien dont je vous ai entretenu. Et si, ce qu'on ose ta peine espérer, quelque bon livre devait surgir de notre tourbillon d'affaires et de politique, je ne mamiuerais pas de lui faire prendre la même direction.
Je n'ai pas besoin de vous dire, cher Monsieur, (luel plaisir me causerait une lettre de vous, si vous avez quc^hjues instants a consacrer i^ un ami si éloigné. Si quelque passage i\c ma lettre (lev;nt vous inciter à une réponse, j(^ me féliciterais de mon im[)ertinence. Je passe l'été à la campagne, mais mon adresse est a lioston. aux bons soins de M.M. Uarnard, Adam et C*^, par l'entremise de (). Hich. à Londres. Présentez, je vous prie, mes hom-
mages affectueux à M»^« Garlyle, dont l'amabilité me laissera toujours un souvenir reconnaissant. Je compte sur son intervention pour vous amener à m'écrire. Dieu vous accorde à tous deux sa meilleure bénédiction. Votre ami,