II. — Carlyle à Emerson
5, Great Gheyne Row, Chelsea, Londres, le 12 août 1834.
Cher Monsieur,
- Il y a environ deux semaines j'ai reçu par Fraser votre aimable cadeau. Dire qu'il fut bienvenu serait peu dire : n'est-ce pas comme une voix d'affectueux souvenir, venant d'au delà de l'Océan m'annoncer pour la première fois, d'une façon décisive, que tout un Nouveau Continent existe, que moi aussi j'y ai ma part et mon lot : « C'est seulement quand nous avons des raisons de croire qu'ici et là l'on pense à nous, que l'on nous aime, que la terre déserte se transforme en un jardin peuplé, » Parmi les personnes dont je me souviens comme ayant visité notre ermitage de Nithsdale — toutes semblables maintenant à des apparitions, apportant avec elles un air des cieux ou bien des souffles de la région opposée — il n'en est peut-être pas une dun caractère plus indubitablement supraterrestre que la vôtre, si pure et si tranquille, avec des intentions si charitables, et puis aussi, s'évanouissant si vite dans l'Infini azuré, comme il convient à une apparition. Jamais votre adresse, dans mon carnet, n'a frappé mon regard sans que je ressente une amicale influence. Jugez si je suis heureux d'apprendre que là-bas, dans l'Espace infini, vous me restez attaché.
J'ai lu, dans mes moments de loisirs, une partie de vos deux livres et j'ai maintenant presque terminé le plus petit .
Votre droj^'uiste 8wcdcnborf,'icn est un penseur sincère, aux idées réellement profondes, qui me fait m'intcrrompre et sonj^^er, ne fût-ce que pour me représenter quelle espèce d'homme il doit être, et ce que doit être, en somme, la doctrine de Swedenborg. « Rej^^ardcz bien par la fenêtre la plus (j^roite et vous pourrez apercevoir l'Infini. » Je puis égaloincnt me figurer Webster : un homme compétent, d'action efficace, pour lequel on ne peut formuler que de bons souhaits et d'heureux pronostics. Sa parole n'est nulhnnont poélico-rythmique ; elle est claire, monocorde, nuHalli(iue, pourrait-on dire, mais distincte, pleine de sens et non sans mélodie. Dans ses traits, par-dessus tout, je discerne cette «indignation», qui, si elle ne fait des « vers», fait œuvre utile dans le monde. Plus un homme de ce genre s'élèvera, plus j'en serai satisfait. Et d'ici, portant mes regards par delà les mers, je veux répéter une fois de plus ce qui est déjà, je crois, le sentiment obscur de tous les hommes de race anglaise, de ce côté de l'Océan comme de l'autre, à savoir (jue nous ne sommes pas, vous et nous, et que nous ne pourrons jamais être, au cours do notre histoire, deux patries différentes, mais seulement deux paroisses d'une même patrie, entretenant, de |)aroi8se à paroisse, desaines relations d'hospitalité et de misérables et passagères querelles comme celles dont nous avons le spectacle ; et je dis pour ces deux I)raves paroisses : Vivant ! vivant ! et qu'au nombre de leurs gloires à toutes les deux on mentionne fièrement l'air national américain et le défrichement de la forêt occidentale ; (juant au reste, en guise d'officier de paix de la paroisse, ([ue chacune prenne allègrement tel George ^^'ashington ou (ieori:e (iuclph (lu'elle aura sous la main, et (jue Dieu la bénisse! Je suis las d'entendre crier : « Nous aimons les Américains ». « Nous formons des vœux etc, etc. » — Mais parbl(Mi, que pourrions-nous bien faire iPaulre "?
Vous me remerciez pour Teufelsdrikkh ; combien plus ce serait a moi de vous remercier pour le jugement cor-
dial, sincère, quoique dépassant la mesure, que vous en avez porté ! C'est une voix bénie que celle qui nous crie au milieu du découragement, delà stupidité et delà contradiction : Euge! Jamais l'on n'a vu rien de plus ingrat que le sol sur lequel fut jetée ici cette pauvre semence de Teufelsdrôckh; personne pour lui souhaiter bonne chance ; c'est à croire que la plus triste graine d'ortie ou de ciguë eût été mieux reçue. Car en effet nos critiques de revues anglaises, et spécialement les lecteurs du Fraser's Magazine (dont je pense que maintenant je vais me séparer) sont au delà de toute expression et méritent non pas même le mépris, mais simplement l'oubli. Pauvre Teufelsdrôckh ! Créature entourée de malchance, de mécomptes, d'obstruction multiforme! Et le voici cependant, comme vous voyez; il s'est frayé un chemin à travers les marécages du Styx, et maintenant, sous cette forme de brochure « pour mes amis », il est impossible qu'il soit briîlé ou perdu avant son heure. Je vous en envoie un exemplaire pour votre propre compte; vous trouverez peut-être \ous-même pour trois autres des lecteurs qualifiés; comme vous avez employé le pluriel, j'ai pensé qu'il pourrait y en avoir trois; un plus grand nombre me surprendrait plutôt. De ce côté-ci de l'Océan, je n'ai rencontré qu'une réponse intelligente, claire, sincère, quoique presque aussi enthousiaste que la vôtre. Mon ami anglais lui aussi est pour moi tout à fait un étranger, dont je ne sais même pas le nom et qui n'a pas imprimé mais simplement écrit et à un tiers que je ne connais pas. Dois-je donc dire : « En présence de deux témoignages... » ^? Quoi qu'il en soit, Dieu soit loué; j'en ai fini de ce travail; je puis m'en laver les mains et l'envoyer de par le monde, sûr que le diable en aura tout ce qui lui revient et pas un iota de plus, quelque griffe qu'il
1. « Une sera jugé de cause qu'en présence de deux ou trois témoins » [Deutéronome, chap. xix, § 15).
y porte. Quant a vous, mes frères d'au delà de lOcéan, lisez ce livre gravemcnl, car il a été conçu el écrit avec gravité et ne renferme aucune insincéritc volontaire. Kt puis, si vous ne l'aimez, dites-vous bien que je l'ai écrit il y a quatre ans. que je ne pourrais plus à présent l'écrire de même et qu'en somme (comme disait le ^'rand Frédéric) « je ferai mieux la prochaine fois ». Quant aux objections que vous appelez « impertinentes », toueliant U\ style et autres points, non seulement je les com- {)rends très bien, mais je les trouve très opportunes et instructives. Vous dites justement que je prends cette attitude parce que je ne me connais pas de public, parce que je suis .se?(/ sous les cieux, parlant dans l'espace favorable ou hostile; ajoutez seulement que je ne veux pas défendre une telle attitude, que je la tiens pour contestable, pour un pur essai, pour la meilleure, simplement, à huiuelle il m'eût paru opportun de recourir en ces temps d'insanité; car je dois vous dire qu'a mon avis nous sommes enfin arrivés à une époque où l'on voit se briser et disparaître toutes espèces de Poéti{|ues, de Hhétoriques, d'IIomilétiques. et l'on peut bien dire d'une façon générale toutes les Chaires d'où l'on s'adressait à l'humanité. Hélas, oui ! si vous avez quelque conviction sérieuse f[ui requière non seulement une audience, mais un acte (le foi et une réalisation par le fait, vous ne pouvez (du moins je ne puis pas) l'exprimer ici, sans que la voix s'arrête dans ma gorge, comme si j'avais l'impression qu'une soh.Minité s'est transformée en mascarade; et alors on rejette les coulisses en carton et les trois unités et les leçons de Blair ; et on éprouve seulement ([u il n'est plus rien de sacré maintenant, hormis le Verbe de l'Homme^ s'adressant à des hommes de foi ! Ce verbe, (juoi (ju'il advienne, fut, est, et sera toujours sacré ; et nul iloute (|iiuiij()ur il ne se revête A nouveau de formes convenables, d'un appareil solennel qui ne soit pas une mascarade! Mais en attendant, n'est-ce pas une pitié"? Car
Teufelsdrôckh a beau s'écrier : « Une chaire! Eh! ne peux-tu faire une chaire en retournant simplement le premier cuveau venu? », il ne réfléchit pas suffisamment, hélas ! que ce n'est encore qu'un cuveau, que pour la masse des auditeurs l'expression en sortira inconcevable, frappée d'équivoque et qu'elle restera, pour la minorité même, douteuse, sans une signification certaine. Plaignez-nous donc, et joignez à votre légitime hochement de tète un sourire de sympathie, je dirai même d'espérance. Depuis que je vous ai rencontré, j'ai essayé, j'essaie toujours de nouvelles méthodes et sûrement je me rapprocherai davantage de la vérité, comme je m'y efforce loyalement. En attendant, je ne connais aucune méthode qui ait une réelle importance excepté celle de croire, d'être sincère : depuis Homère et la Bible jusqu'à la plus humble des chansons de Burns, je ne trouve aucun autre art qui promette de durer.
Mais maintenant, quittant la théorie, il faut que je vous explique, ce que vous désirez sûrement savoir, comment il se fait que cette lettre soit datée de Londres. Oui, mon ami, c'est ainsi ; Graigenputtock est maintenant abandonné dans le désert, ne renfermant qu'une vieille femme et de stupides chasseurs de coqs de bruyère, tandis que nous sommes ici, depuis dix semaines, avec nos dieux lares, après un terrible déracinement. Ne me blâmez pas: je suis venu à Londres pour la plus péremptoire des raisons, pour chercher du pain et du travail. Les choses en sont là, littéralement, et littéralement aussi je me vois en face de l'avenir le plus écrasant, le plus sombre, que dans tous mes moments d'équilibre je défie avec bonne humeur. Je vis ici dans un milieu bien singulier, où je suis à peu près totalement étranger. Je ne m'intéresse ni au Radicalisme, ni au ïorysme, ni à l'Église, ni aux Impôts, ni à la « Confusion ^ » du savoir utile.
1. On parlait beaucoup déjà de la «diffusion » des connaissances
J'ai beau parler ou écouter, je suis seul, seul. .Mon hrave homme de père, qui a maintenant terminé sa laborieuse carrière, avait coutume, dans ses dévotions du soir, de formuler cette prière : « Fuissions-nous dire : Nous ne sommes pas seuls, car Dieu est avec nous ! • Amen! Amen !
J'ai rapporté ici avec moi un manuscrit d'une autre espèce curieuse, intitulé le Collier de la Heine. Peut-être sera-t-il bientôt imprimé comme article, ou même en une brochure séparée; c'est une étrany;e production, que vous verrez. Enfin je suis très occupé, travaillant sans cesse de toutes mes forces en vue d'un livre sur la Révolution française. C'est un article de mon Credo que la seule Poésie est l'Histoire, si nous savions l'écrire. Cette vérité (si c'en est une à l'expérience) je ne l'ai pas encore poussée jusqu'à ses limites, et il n'est pour moi d'autre façon d'y arriver que de la mettre a l'épreuve de la praticfue. L'histoire du Collier fut mon premier essai d'une expérience.
J'ai pre.s(iue rempli mon papier et il me reste encore à me plaindre de ce (juc vous ne me dites rien de vous, si ce n'est que vous êtes à la campagne. Croyez-bien que je désire savoir beaucoup et tout. Ma femme aussi vous conserve son souvenir le plus amical et me prie de vous adresser ses souhaits les meilleurs. Sachez aussi que voire ancien lit est ici dans une nouvelle chambre et que la bienvenue d'autrefois vous attend à la porte. Nous vous verrons sûrement à Londres (iuel([ue jour. Ou bien (jui sait si Mahomet n'ira pas à la montag-ne ".' l'arfois je sens monter en moi le fou rêve prophéticjue que je pourrais bien finir dans les Forêts de l'Ouest !
l)'All(Mna^:ne je reçois des lettres, des messai^es et même des visites; mais pas de nouvelles, pasd'injluences
|)rali(Hies. Garlylo, diiii mol plaisant et bref, doniu' son a\is sur celle queslion d "acluulitô.
de quelque importance. Les œuvres posthumes de Gœthe sont toutes publiées ; et le Radicalisme (pauvre radicalisme famélique et pourtant inévitable) est là-bas à l'ordre du jour. Même note, et plus accentuée encore, du côté de la France. Gustave d'Eichtal (l'avez-vous entendu dire?) est passé en Grèce où il est devenu une sorte d'administrateur sous le roi Othon.
Continuezàm'aimer,vous et mes autres amis; et puisque les vapeurs vont si vite, dites-le moi souvent.
Je suis, avec les meilleurs souhaits.
Votre très dévoué,
T. Gaklyle
Coleridge est mort, comme vous l'avez sans doute appris. Quelles grandes promesses, quel mince résultat réalisé ! On fait des discours en son honneur et on débite d'autres billevesées, ut mos est. Quel mal cela peut-il faire ?