‹ CorrespondanceChapitre 108 sur 130 · CXLVIII. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

CXLVIII. — Carlyle à Emerson

Chelsea, le 7 mai 1852.

Cher Emerson, La vue de votre écriture m'a fait bien plaisir. Mes nombreux torts à votre égard, tous involontaires, je puis bien le dire, occupent bien souvent mes tristes pensées, et il se mèie à mon autre tristesse comme une sorte de remords. Comme si j'avais pu nVcmpi^cher de devenir — par l'effet du temps et de la destinée — le farouche Ismaélite que je suis, heurtant de mes férocités votre sérénité! Je reconnais que vous avez été pour moi comme un ange et que vous avez absorbé le plus heureusement du monde toutes mes nuées orageuses dans les profondeurs de votre incommensurable éther; et il est indubitable que je vous aime bien, que je vous aime depuis longtemps et que je me propose de continuer. Et somme toute il vous faudra consentir A reprendre avec moi quelque manière de correspondance; je crois que vous y verrez bientôt un devoir qui s'impose! A moi, en tout cas, cela maïuiue beaucoup et cela s'ajoute sensiblement à la rigueur des années présentes; quelque éloigné que je sois de votre vision gymnosophiste du ciel et de la terre, je vois entre nous un accord devant lequel s'effacent tous les dissentiments concevables; dans le monde entier, c'est à peine si je trouve, en réponse à mon humaine paiole, une autre voix qui ait aulh('nli(|urment la marque humaine. Dieu nous assiste, quelle solitude est en train de devenir pour nous cet enragé chenil qu'est le monde! Et je n'éprouve aucun plaisir a le voir sur le point d'être égorgé, en punition de ses innombrables crimes; ce n'est pas chose à laijuelle il puisse être agréable de se voir mêlé peu ou prou, surtoul si Wm considère combien de siècles — vils et lugubres san»

exception — cela promet de durer! Néanmoins marchons, et même bon train, si nous avons quelque vitesse; car le soleil baisse...

T. Garlyle.

*GXLIX. — Emerson à Carlyle.

Concord, mai [?] 1852.

Vous me comblez par vos pensées et intentions affectueuses à mon égard. J'ai toujours remercié la bonne étoile qui nous a faits, en quelque sorte, voisins de bonne heure, dans le temps et dans l'espace. Et le rayon est doublement chaud, grâce à votre vigoureuse bienveillance, qui n'a cessé de me suivre d'un regard clair et bon.

C'est un grand avantage d'être né en bon air et dans un beau site; ce n'en est pas un moindre d'avoir une civilisation, c'est-à-dire un poète encore vivant dans le monde. Oh oui! Et je sens toute la solennelle grandeur et tout le vital réconfort d'un semblable bienfait. Si seulement les montagnes d'eau et de terre et les montagnes plus escarpées encore des états d'âme stériles et apathiques permettaient l'échange d'un mot de temps à autre! C'est bien gentil de votre part de vous accuser de tant d'incompatibilités. Il me plaît que Thor engendre des comètes et la foudre, aussi bien qu'Iduna produit des pommes ou Heimdal son pont fait d'un arc-en-ciel, et votre courroux et votre satire ont un trop grand fond de vérité pour que nous puissions nous laver de vos reproches en vous taxant de partialité et d'emballement. Ce n'est pas non plus votre faute si vous accomplissez le travail d'un héros, et d'autre part nous ne vous en aimons pas moins pour être incapables de vous y prêter assis-

tance. Ayez pitié de moi, ô homme piiiss.int! Je nuis d'une constitution (lél)ilf', à drini formé, commo je \c sais depuis mon enfance, non pas po^tc, mais un ami de la poésie et des poètes, et faisant simplement roflice d'écrivain, etc., en cette Amérique vide, avant l'arrivée de» vrais poètes. Ne vous méprenez pas sur mes silonces, mais sarhez-m'cn {^ré comme d'un sincère hommaj^^e A votre diligent labeur, que j'aime à défendre...

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