‹ CorrespondanceChapitre 12 sur 130 · III. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

III. — Emerson à Carlyle

Concord, Mass., le 20 novembre 1834.

Cher Monsieur,

Votre lettre, que j'aie reçue la semaine dernière, a jeté une claire lumière dans un milieu désolé et endeuillé. Je venais de recevoir la nouvelle de la mort, dans l'Ile de Porto-Rico, d'un frère dont la perte sera une cause de chagrin pour toute ma vie. Au moment où il disparaît m'arrivent des gages visibles et spirituels d'une amitié fraternelle qui, par sa propre loi, dépasse les mesquines barrières de la coutume et de la nationalité et se fraie un chemin vers mon cœur. C'est une réelle consolation et jai remercié mon Aaipicov jaloux de cette faveur d'une

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opportunité .S4 si^^nificativc. Je vois par là réalisé, pour le moment, l'espoir auquel je n'ai cessé de me cramponner (les deux mains, au travers de toutes mes déceptions, de converser un jour avec un homme dont ni l'oreille ni la foi ne seraient fermées et dont je ne pourrais anticiper les idées. S'il m'est permis d'employer l'expression, je (lirai (jiic je rends grâces à Dieu chaque fois que je me remémore votre personne.

C'est avec un grand plaisir que je reçois le merveilleux Professeur, maintenant (|ue pour la première fois ont été rassemblés décemment les membres dispersés d'Osiris '. Nous lui souhaitons la bienvenue au Cap Cod et dans la baie de Hoston... J'ai bien envie de vous féliciter du froid accueil cju'a rencontré, d'après vous, Teufelsdrockh. Malheureux au sens terrestre, cela lui confère la marque d'une espèce supérieure et sacrée. Je l'aime beaucoup plus que jamais, et avant qu'il ne fût entièrement publié j'avais ravalé presque toutes mes paroles d'objection. Mais n'allez pas croire (ju il ne connaîtra pas prochainement la popularité. Qu on l'ignore, cela parait possible, car si un traité de Laplacc; avait été jeté dans ce tas de fumier (ju'est le Fraser's Magazine, qui en serait plus avancé? Mais votre ouvrage renferme trop d'esprit et d'imagination pour ne pas frapper une classe de lecteurs (|ui ne l'apprécieraient pas en tant que miroir fidèle de I hcuirc présente. Vous connaissez le proverbe : « Si tu veux être heureux, ne sois pas trop sage. » Les grands iiommcs du jour sont à un niveau assez bas pour être [)arfaitement intelligibles au vulgaire. Néanmoins, comme Dieu liavailU* sans cesse à créer le monde, (]uoi que semblent faire les démons, les pensées des meilleurs esprits finissent toujours par devenir la dernière opinion de la société. La vérité vient toujours au monde dans

i. Sartor Resarlus, (|iii av;iil |taiu imi arliclos dans le Frasers Magazine, venait d'ôtre réuni en brocluire.

une crèche, mais il lui est donné en compensation de vivre jusqu'à ce qu'elle ait tous les hommes pour sujets. Je trouve préférable, et de beaucoup, l'impopularité de de ce poème philosophique (l'appellerai-je ainsi?) à Yadulation qu'a rencontrée votre éminent ami Gœthe. Je commence à le mieux connaître, mais je ne puis l'admirer sans réserves. C'est une singulière bonté de votre part que de lui accorder une apothéose. Je ne puis m'empêcher de croire que ce fut son malheur, avec une influence visiblement défavorable sur son génie, que cette molle existence qu'il a menée. Combien peu il convient au génie, qui tire de la pauvreté et de l'hostilité du monde ses ornements appropriés et son relief, de se prélasser pendant cinquante ans dans des sièges de gouvernement ! Et n'est-il pas dommage que son Duc ne lui ait pas fait couper la tète pour lui épargner cette fin mesquine (pardonnez-moi) de quitter les honneurs publics pour « classer avec goût les cadeaux et les médailles qu'il avait reçus » ? Et puis le Puritain qui est en moi n'accepte pas d'excuses pour une morale relâchée en un homme tel que Zm. Nous pouvons tolérer le vice, en une nature splendide, aussi longtemps qu'elle combat contre la majorité brutale pour la défense de quelque principe humain. La sympathie que provoquent sa virilité et ses malheurs fait accepter même ses fautes; mais le génie cajolé, reconnu, couronné, ne peut retenir notre sympathie qu'en tournant contre les ennemis du dedans de sa nature cette même force jadis dépensée contre ceux du dehors et que s'il porte et plante tant de lieues plus avant, sur le domaine des ténèbres jalouses, l'étendard d'Ormuz. A défaut de quoi il perd sa nature et devient du simple talent, selon la définition : « une habileté supérieure mise au service de fms vulgaires ». Un mien ami, d'esprit bizarre, disait qu' « un faux prêtre est la plus fausse des choses fausses. » Mais qu'est-ce qui fait le prêtre ? Une soutane ? 0 Diogène ! N'est-ce pas plutôt le pouvoir (et

par ronnoquent la vocation) (l'cnRoi?nor 1rs devoirs de 1 liomnio tels qu'ils cmancnl du pouvoir suprahumain ? Est-ce c(ue celui-là qui prévoit et proclame les choses suprahumaincs. celui qui sut prononcer un jour avec une pleine intclli^'ence les mots do « Renoncrmont » « Guide invisible » « Puissances célestes de la douleur » et ainsi de suite, n'en est pas pour toujours l'homme li^^ef

Et puis, écrire licencieusement n'est pas la nK^'me chose (jue de vivre dans la licence, mais c'est une faute nouvelle et pire. Cola implique aussi un défaut intellectuel, A savoir l'incapacité de percevoir que le présent état de corruption âv la nature humaine (étal que celle muse prostituée aide à perpétuer) n'est que temporaire ou superficiel. La parole honnête dure éternellement; la parole im])ure ne peut surnager que dans l'atmosphère grossière ((ui nous enveloppe présentement, et elle somhrern tout n fait lorsque celle-ci séclaircira sous l'effort éternel de !a divinité.

Ne suis-je pas fondé à dire que cet état est temporaire? Si, car lorsque je m'élève dans la pure réfjion de la vérité (ou que je la cherche sous mon vêtement le plus intime, comme diraient Epictète et Teul*elsdrttckh)je vois qu'elle reste inviolable, c(uand bien môme tous les hommes feraient défection: oui, quand même toute la descendance d'Adam devrait être enlevée comme un ulcère de la face du monde créé. Ainsi donc, mon ami, vive à jamais Soerate et vive Milton, ces Puritains rip:ides! .le suis surpris que vous n'ayez pas de sympathie pour Socrate(mai9 vous me l'avez affirmé) pour Soerate si ironique, si vrai, et qui « patau,(^eait dans la boue avec des sabots quand on voulait le forcer à s'élever dans les nues «. Il me fiemble le voir vous tendre par-dessus les A^es une main que vous saisirez quehjue jour.

Je suis heureux que vous aimiez Samson iieed et qu'il vous ait ins[)iré (jnelque curiosité à l'endroit de son Église. Le swedenborgisme, si vous étiez heureux dans

VOS premières rencontres avec lui, présente pour vous bien des éléments d'attraction, par exemple cet article : « La poésie de la primitive Église est la réalité de l'Église moderne », qu'il faut prendre au pied de la lettre, car ils estiment, en commun avec tous les trismégistes, que le monde physique est exactement le symbole ou l'exposant du monde spirituel, et point par point ; que les animaux sont des incarnations de certains sentiments ; et il est à peine une expression populaire que nous tenons pour figurée dans laquelle ils ne voient la formule la plus simple d'un fait. En outre toute leur théorie des relations sociales, à la fois dans le corps et hors de lui, est tout à fait philosophique et, quoique différant de la théologie en honneur, proprement évidente. C'est seulement lorsqu'ils en arrivent à leur théisme descriptif (si je puis m'exprimer ainsi) et à leur ciel des plus comiques, à certains décrets de Dieu, autocratiques et non moraux, que je me sépare de leur mythe. En général, aussi, ils prennent la fable plutôt que la morale de leur Ésope. Cependant ils m'intéressent profondément, comme une secte qui est, à mon avis, appelée à contribuer plus que toutes les autres à la foi nouvelle qui sortira de toutes les croyances.

Vous exprimez le désir d'apprendre sur moi-même quelque chose. Concevez-moi comme « une goutte dans l'Océan cherchant une autre goutte » ou bien, tourné vers le divin, m'efforçant de conserver une sphéricité assez parfaite pour recevoir, de n'importe quel point de la concavité du ciel, le rayon qui m'est destiné. Depuis mon retour, j'ai joui de beaucoup de loisir. Il serait long de vous dire toutes mes méditations sur ma profession et toutes les déterminations qui ont suivi ; mais, possédant ma liberté, je suis résolu à la conserver, au risque d'être inutile (risque que Dieu peut fort bien supporter) jusqu'à ce que se présentent tels devoirs que je puisse remplir en toute intégrité. Il est une chose dont je suis

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persuadé, à savoir que l'rxprossion de notre pensée est un emploi suCfisant ; et s'il ni'arrivait d'obtenir, par une révélation intérieure quelconque, une perception plus claire de la lâche qui m'est assignée, je l'embrasserais avec joie et ^'ratitude. Je ne m'estimerais pas dans un emploi inférieur, par exemple, si je pouvais fortifier vos mains par la sincère expression de l'espérance et du j)laisir que vos écrits provoquent en moi et en quelquesuns de mes compatriotes. Et cependant le meilleur poème du poète c'est son propre esprit, et |)lu3 encore que d'aucune des œuvres je me réjouis des promesses de l'ouvrier. Pour le moment, je ne fais que lire et flAner et dés que j'aurai quelques nouvelles de moi à vous dire, je vous les enverrai.

Puisque vous faites une allusion très bienvenue à la possibilité de votre voyage en Amérique, j'en veux caresser l'ag^réablc espoir. Venez et fondez une nouvelle Académie cjui sera à la fois église, école et Parnasse, comme devrait l'être la maison d'un vrai poète. Je ne me risquerai pas à dire (pie l'esprit ait plus de chances ici (pi'eii AiiLcIeterre de gai^iiei- un salaire temporel, mais il peut toujours vivre et il trouvera à peine de la concurrence. En vérité vous aurez le continent à vous tout seul, ne serait-ce qu'à la façon dont Grusoè était roi. S'il vous plaisait de donner des conférences littéraires, nos gens d'ici ont une vaste curiosité et il est facile d'organiser la chose. Un de mes amis — et des vôtres — me fit remar- ((uer, (luand j'expriiuai le désir de vous voir venir ici « {[ue les gens n'étaient pas enrégimentés chez nous comme en Angleterre dans des écoles régulières d'opinion, mais formaient un auditoire bien plus facile à gagner ». Si vous pouvez le moins du monde songer à venir, je vous enverrai avec la plus joyeuse proniptitude les informations les plus détaillées.

.!'ai écrit une bien longue lettre, el eependani je n'ai rien dit des noml)reuses choses que je voulais dire sur

Cahlylk ut Emkh»on. i

certains chapitres du Sartor. 11 faut que je remette cela et les idées que j'avais sur « la poésie dans l'histoire » à une autre lettre ou bien (si seulement cela pouvait être !) pour un entretien en tète à tête.

Ne manquez pas de me faire tenir le Collier de la Reine. J'ai trouvé pour Teufelsdrôckh trois destinataires très empressés qui diffusent eux aussi sa lumière. Pour vous faire savoir sur quel genre d'hommes vous agissez, je vous envoie deux morceaux écrits par l'un d'eux, Frédéric Henry Hedge, l'article sur Swedenborg et un autre sur la Phrénologie. Gomme vous aimez Samson Reed, j'y joins un ou deux de ses autres articles. Lisez-les, je vous en prie. Et puisque vous étudiez l'histoire de France, ne manquez pas de jeter un coup d'œil sur notre portrait américain de Lafayette.

Présentez mes meilleurs souvenirs à M°^® Carlyle que votre ancienne solitude, austère et heureuse, a armée et élevée au-dessus de toutes les mesquineries et folies de Londres. Si je croyais que nous puissions l'attirer sur le rivage de l'Amérique, je lui enverrais l'histoire de ces pieuses femmes, contemporaines de la fille de John Knox, qui émigrèrent ici pour s'adonner au culte du Seigneur au milieu d'hommes et de bêtes sauvages. Votre ami et serviteur,

R. W. Emerson.

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