‹ CorrespondanceChapitre 110 sur 130 · CLIII. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

CLIII. — Carlyle à Emerson

Chelsea, le 'J septembre 18o.J.

(Lonj^ue lettre, bien intéressante, mais n'appurtiuit rien que Carlyle n'ait maintes fois exprimé. Il se plaint (le sa solitude croissante, de ses nerfs, annonce qu'il a reçu avec plaisir miss Bacon, toute dévouée à son ingrate (entreprise de [)rouver «|ue les drames de Shakespeare ne sont pas de lui, donne des nouvelles du poète Clou}^'h et conclut).

... Ttiackeray n'a que bien rarement croisé ma route (lo[)uis son retour; c'est un ^ros ^ar(,M)n, gros de corps cl d'âme, avec beaucoup de dons et de qualités (surtout dans le genre de Ilogarth, avec une touche de Sterne), pourvu en outre d'un énorme appétit et très indécis et (•lia(ili(iueen toutes choses, excepté l'éducation extérieure, laquelle est chez lui bien arrêtée et purfaile, selon le style anglais moderne. Je crains plut(")t (juehjues explosions dans sa carrière. C'est un homme corpulent, violent, larmoyant, afTamé, non pas un homme fort...

T. Cahlylb.

GLIV. — Emerson à Carlyle.

Concord, h» il mars 18l>4.

ba vue de M. Samuel Lawrence, avant-hier, ti New- York et de votre tète parmi ses esquis.ses, fit naître en moi un train de pensées aux(|uelle3 se mêlait (juelque souffrance, là ou il ne devrait y avoir (jue réconlort. 0^>i»»t à M. Lawrence, je me félicitai à tous points de vue de son

arrivée. J'aime rencontrer un homme de valeur qui jouit de votre estime et il me plait que des Anglais distingués viennent voir l'Amérique qui, entre tous les pays, après le leur, a le plus de titres à leur visite. 11 promet de venir chez moi et ses débuts à New-York ont été des plus favorables. J'ai pour vous trop de sympathie naturelle et trop ^, pour ne pas éprouver le remords de mes

négligences et de mes lenteurs; je me remémore la maxime que les Français ont dérobée à nos Indiens — qui valait d'ailleurs d'être dérobée — « Ne laissez pas pousser l'herbe sur le sentier de l'amitié ». Ah ! mon brave géant, vous ne comprendrez jamais le silence et l'abstention de ceux qui ne sont pas des géants. Vis-à-vis de ceux auxquels nous devons de l'affection, qu'il nous soit permis de rester muets, tant que nous ne sommes pas forts, dussions-nous n'être jamais torts. Je ne puis voir des amoureux couverts d'éruption et souffrant des oreillons. Je déteste l'allure entravée chez tous les hommes, mais surtout chez moi. Et pourtant je me serais senti porté à vous écrire, même sans Samuel Lawrence, car j'ai récemment jeté les yeux sur Jésuitisme, un Pamphlet du Dernier Jour et j'ai découvert ce qui vous fait tant aimer ces articles. Je crois que vous avez soulagé votre conscience; c'est une assez bonne minorité d'une seule voix, celle qui exprime, avec une brillante malice, ce qui sera l'opinion universelle de la prochaine génération de l'humanité. Et cela était si visiblement sain que je sentis que les dieux, eux aussi, avaient payé leur dette à la présente génération, puisqu'ils n'ont pas voulu rester sans se révéler à quelqu'un, bien que sans cette unique voix je ne fusse peut-être pas d'avis de les tenir quitte... Je pardonne aussi au monde qui lit votre livre comme s'il ne le lisait pas, quand je vous vois si constant dans vos sentiments. Il fallait du courage et des dispositions que des feuilletonistes ne sont

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