‹ CorrespondanceChapitre 112 sur 130 · CLV. — Carlyle à Emersoyi · texte numérisé non relu

CLV. — Carlyle à Emersoyi

Ghelsea, le 8 avril 1854.

Cher Emerson,

Ce fut un matin bien différent de tous ceux qui l'entouraient, un matin à marquer d'un caillou blanc, celui où m'est arrivée votre lettre, il y a environ une semaine ; encore un mot de vous, après un si long silence! En somme, je vois que vous ne renoncerez pas entièrement à me répondre, mais que vous ferez de temps à autre en ma faveur l'effort d'écrire un mot d'humaine fraternité, aussi longtemps que nous resterons sur cette planète. Et le Ciel, je le déclare, vous récompensera; quant à moi, je vous saurai gré de ce qui me sera octroyé et j'accepterai avec soumission les délais et toutes choses ; en pareille matière, toutes choses sont bonnes, comparées à la privation absolue. Ce que je vous ai dit souvent reste

cl restera vrai, A savoir qu'il n'existe proprement, en ce monde, à part la vôtre, aucune voix qui me paraisse tout à fait humaine, qui comprenne parfaitement ce que je dis et (|ui me réponde avec une sympathie éclairée et avec intelligence. C'est un fait curieux, (jui ne m'est pas tout à fait aj^réable. La solitude, le silence de ma pauvre àme, au centre de ce mugissant tourbillon qui s'appelle l'Univers, sont toujours grands, et quehjuefois étranges, presque effrayants. J'ai, moi aussi, tout prés de moi, deux millions de bipèdes sans plumes, et qui parlent ; et il m'est souvent difficile de dire si parmi eux ce sont les soi-disant « sages » ou ceux (pii font presque profession de folie (ju; me sont le plus inexprimablcMnent inutiles. «Silence! silence ! me dis-je fréquemment. Tais-toi, pauvre fou que tu es, et prépare-toi pour ce silence divin qui n'est pas éloigné maintenant ! » Somme toute, écrivez-moi quand vous pouvez et ne vous lassez pas de bien faire.

J'ai eu, depuis ma dernière lettre, de tristes choses à faire et à voir ; la perte de ma chère et bonne vieille maman, que je ne pouvais conserver éternellement, m'a frappé plus qu'on n'eût pu s'y attendre, étant donné son âge et le mien, comme une sorte de l)an(iueroute totale. Oh ! ces (leu.K derniers jours, ce dernier dimanche de Noél ! Kllc fut pour moi une Fnère véritable, pieuse, vaillante et noble ; et maintenant, tout est révolu, et le Passé est devenu tout pAle, triste et sacré; et jamais la puissance universellement dévorante de la mort, de ce que nous appelons la mort, ne m'a paru si étrange, si cruelle et si ineffable. Non, pas tout à fait cruelle, dirai je; pror(»ii(l(\ iiu'/fhhlt\ c'est le mot juste. Vous aussi vous avez [)(>i(lii votre l)n II lie \ i(Mllc mcrc. (|ui vous est restée comme la mieniuî. l'esprit clairjus((u'au bout ; hélas I c'est la plus antiipie loi de la Nature; et elle frappe ctiacun de nous avec originalité, comme si jamais cela n'était arrivé auparavant. — Va\ avant, néanmoins, et dans la mesure où nous y pouvons résister, plus de lamentations. « Le

Paradis est à l'ombre de nos épées, disait l'Émir, en avant ! »

Je ne fais pas de progrès dans mon histoire de Prusse : je creuse et fouille péniblement la plus innommable masse de décombres sans vie, qui ne sont même pas anglais, mais allemands et inhumains et c'est à peine si, de dix tonnes de savantes niaiseries qu'on passe au crible, on peut extraire un vieux clou rouillé. Car je suis remonté jusqu'à Pythéas qui, le premier entre les créatures articulées, vit les contrées teutonnes; et j'ai interrogé toutes espèces d'ombres germaniques défuntes, qui ne répondent que par des marmottements. En somme, Fritz lui-même ne me semble pas suffisamment divin, bien loin de là, et je deviens vieux, et mon cœur est las ; — et bref, le plus souvent, il me semble que je ne doive plus écrire un seul mot sur ce sujet et me voici à peu près rentré, une fois déplus, dans l'élément âe l'Impossible. Parfaitement! Pouvais-je l'éviter ? Je puis du moins garder un honnête silence et « porter avec dignité mon indigence » comme vous disiez un jour. L'insurmontable difficulté de Frédéric, c'est que sa personnalité, l'authentique petit rayon de Vrai et d'Éternel qu'il y avait en lui, gisent emprisonnés dans ce xviii® siècle putride, en un Océan de néant sordide, de mensonges et d'hypocrisies scandaleuses commejamais jusqu'alors il n'en avait roulé sur le monde ; c'est que, dans tout ce que je puis jusqu'ici découvrir d'écrits ou de documents qui le concernent, je ne cesse, quoi que je veuille entreprendre, de le trouver gisant là de la façon la plus tragique, et il ne faudrait pas qu'il y fût, si l'on veut qu'il soit jamais utile à quelque chose, ou que du moins il soit utile de lui consacrer un ouvrage; car, en ce qui le concerne, lui et son œuvre nous sont conservés en sûreté, bien loin ailleurs. — Plaignez-moi, plaignez-moi ; je ne sais de quel côté me tourner, et ma terre et mes Gieux s'emplissent de Chaos tel qu'on en a rarement vu dans la Littérature anglaise ou étrangère; ajoutez

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à. cela que cette entité sacrée, la Littérature elle-même, ne devient pas à mes yeux plus vénérable, mais moins et toujours moins. Cicux cléments! j'ai souvent Timpression qu'il n'y a pas de plus sotte collection de vessies, roulant en ce moment sur les vaj^ucs de l'universelle folie, que précisément les vessies littéraires — trop chères à quatre sous la {grosse, dirais-jo volontiers, à moins (ju'il ne soit possible de les annihiler en les achetant a si bon compte. Mais ne répandez pas cette opinion : (juc ce soit un triste secret de famille.

Je souris, avec une sorte de joie austère, de vos spéculations américaines, de vos vives et lestes esquisses des choses (le chez vous et je reconnais bien, sous votre léjj^cre caricature, les grandes lijjnes d'un tableau très exact qui souvent, ces dernières années, m'a rempli de tristesse et de courroux. Oui, je crois que la « Bataille de la Liberté et de l'Esclavage » est bien loin d'être terminée, et que le sort de la pauvre « Liberté », dans cette querelle, est vraiment bien douteux. Hélas ! il n'y a, comme je l'ai écrit qucNjuc part, ({u'un Esclavaije : et colui-là est en train démonter à une hauteur telle (ju'il pourrait bien s'attirer encore des coups. Patience, en attendant ; c'est tout ce qui nous a été donné... Dites-moi. cependant, ce qu'est devenu votre livre sur l'Angleterre"? Nous vous serons réellement obligés de le publier. Nos journaux en ont donné, il y a (juehiues années, un fragment qui était vraiment uni((ue, pour st«s intuitions bienveillantes et amusantes, pour son humour et autres (jualités. On eût dit une eau-forte de Hollar ou Durer parmi les continents de vil barbouillage (ju'on nomme a présent « peintures ». Allons, courage! courage! Donnez nous votre livre et ne lambinez pas.

T. Cahlylb.

Carlyle et li.Mrn>tON. ï -"^

GLVI. — Emerson à Carlyle.

Concord, le 17 avril 1855.

Mon cher ami,

... Ward me disait hier que l'astre de Carlyle montait de jour en jour. Carlyle avait dit en effet, ily a des années, alors que tous les hommes le tenaient pour fou, ce dont le reste des mortels, y compris le Times, ont fini par s'approcher assez pour le voir de leurs propres yeux et par conséquent pour le croire. Et j'aurais voulu que vous entendiez un jour, à Philadelphie, le jeune et sage Philip Randolph vous défendre contre mes objections. Mais quand m'arrivent de tels témoignages, je me dis que l'ami aux vues élevées, austèrement exigeant, que j'ai élu et qui m'élut, il y a vingt ans et plus, me trouve inerte et sans voix, quand tout le monde l'élit et l'aime. Et pourtant, je n'ai pas changé. J'ai la même fierté de son génie, la même sympathie pour le génie qui le gouverne, la vieille affection, avec les vieilles restrictions, bien que ni l'affection ni les restrictions ne trouvent de formule. Et je vois bien quel fragment de providence il représente, combien il est indispensable à notre âge, auquel il faut toujours un solo soprano pour contre-baiancer les mugissements de l'orchestre. Le solo chante le thème; l'orchestre mugit et s'oppose, mais il suit. — Et ne l'ai-je pas mis, avec une entière gratitude pour l'éternel créateur, dans mon chapitre sur les « tendances spirituelles anglaises », bien que le chapitre gise encore au fond d'une malle, attendant de naître.

Il est bel et bon de nous excuser et de nous en tirer avec des promesses. Nous ferons comme par le passé, et la science est fataliste. Je trouve que je ne fais que suivre, dans mes allures particulières, les destinées de mon pays. Un Américain est un pionnier et un homme à toutes mains, qui lit, comme font les fermiers et forestiers, son journal

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le samedi soir. Nous admirons la |xeYa>o(|/-</"i, et nou« nous proposons d'élever nos fils pourune allure grandiose ; mais nous ne faisons qu'esquisser ce qu'ils feront peutêtre. Pas de loisir, excepté pour les forts, les agiles n'en ont pas. Je devrais vous direco(juc je fais, ou je devrais être en état de vous dire ce que j'ai fait. Mais que puis-jc ? Voici revenir la même concession à l'inconstance des temps, le bruit de l'Amérique. J'ai même laisse ma muse indigente s'égarer sur des sujets fallacieu.x et je gaspille le temps que je dois à mes vaines études. L'Angleterre m'apparaît comme le volcan rugissant du Uestin, qui menace de rôtir ou d'étouffer les pauvres IMines littéraires qui s'en approchent trop, en qu<Me seuli'mentde reportage.

J'ai mcMiic eu dans l'idée que vous m'aviez nui en me faisant le cadeau, auquel je suis sensible, d'Antony Wood *, que je dévore, lui et ses pareils, avec un plaisir de lolophagc. Mais cela s'appelle mesurer d'après l'apparence, mesurer par heures et pai" journées; la véritable mesure est toute différente, car la vie ne tire pas sa teinte et son caractère des jours, mais des aurores. Les intervalles lucides sont, comme les moments des hommes qui se noient, équivalents au.\ années cjui les ont précédés.

Ah ! mon ami, vous avez à me parler de choses meilleures que ces rêvasseries de l'indolence. Frédéric est-il recréé? Tenez-vous Frédéric le Grand"?

b \N . E.MKIl>ON

CLVIÏ. — Cari y le à t'fnerson.

Chelsea, l«< 13 mai 1855.

(G. a plus besoin que jamais des lettres de son ami et il le lui dit une fois de plus en termes touchants; il est

1. lùn 1848, Carlyli' a\ail fait cadeau à Linerton d«8 Atkenm Oxo7iienses, d'Anlony Wood.

seul, Frédéric ne prend pas figure, les affaires de son pays l'emplissent de dégoût)...

... La guerre turque, engagée sur la pression de la seule canaille, m'a paru, dès le début, une entreprise digne de Bedlam* et cette méthode de la poursuivre, sans général, OU avec un ceinturon et un tricorne qui en tiennent lieu, est dans le même genre. Ach Gottï N'est-ce pas une belle chose que l'Anarchie et l'éloquence parlementaire, au lieu du travail continué en tout lieu pendant un demisiècle ? Nous sommes alliés à Louis-Napoléon (un gentleman qui jusqu'ici n'a fait preuve que des qualités d'un cambrioleur et qui doit en montrer d'héroïques sous peine d'aller au diable) et sous les ordres du Maréchal Saint-Arnaud (qui fut jadis maître de danse en cette ville et n'a cessé d'être un voleur dans toutes) un chef du genre cabotin-pirate, qui ressemble à un général comme Alexandre Dumas ressemble à Dante Alighieri — vraiment, nous sommes étrangement embarqués ! Mais il y a quelque chose de presque imposant dans la patience, la persévérance obstinée et obtuse de ce peuple anglais, et je ne doute pas qu'ils ne s'en tirent de façon ou d'autre et qu'ils ne dérivent un large bénéfice de ce camouflet qu'a reçu devant le monde entier leur insuffisance...

T. Garlyle.

CL Vin. — Emerson à Carlyle.

Goncord, le 6 mai 1856.

Je me suis dit : S'il se produisait ici quelque chose de réellement bon — quelque trait de vertu ou de bon sens dans notre politique, ou de sens supérieur dans un livre — je l'enverrais sans tarder à l'homme formidable... il a

1. Bedlam est un asile d'aliénés; Garlyle y enverrait volontiers une bonne partie de l'humanité.

paru l'été dernier, à New-York, un monstre hétéroclite, qui ponrt.Hil avait des yeux terribles et la force d'un buffle et le caractère indéniablement américain ; j'eus envie de vous l'envoyer : mais le livre fut si mal reçu des quelques personnes auxquelles je le montrai, et les bonnes mœurs en étaient Irllement absentes, (pic je n'en fis rien. Pourtant, je recommence à croire (jue je le dois. Cela s'appelle Lcaves of Grass et fut écrit et imprimé par un aide imprimeur de Brooklyn (New-York) du nom de Walt Whitman •. Après y avoir jeté un coup (rœil,,si vous estimez, comme il est possible, que ce n'est que l'inventaire d'un magasin par un commissaire-priseur, vous pourrez en allumer votre pipe...

J'ai rencontré Thackeray durant l'hiver et il m'a promis de me venir voir ici, en avril ou en mai...

U. W. Emerson

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