CLXI. — Carlyle à Emerson
Chelsea. lu 2 décembre 1856.
... Votre livre lu'csl arriva par la |>(»sl<' dans les Ili^'hlancls et il m'a procuré une journée comme il men est rarement accordé ! Depuis sept ans et plus, je n'ai pas mis la main sur un pareil ouvrage. C'est l'œuvre d'un liumme réel, ayant des yeux dans la tète, de la noblesse, de la sagesse, de l'iuiniour et bien d'autres choses dans le cœur... Franklin eût pu écrire cela (à sa façon), mais personne depuis lui. Nous le goûtons beaucoup ici, et les sages parmi nous le goûtent extrêmement. I.e chapitre sur l'Église est inimitable; « l'Évèciuc priant un gentleman importun de prendre du vin », je voudrais que vous puissiez voir l'espèce de grimace que cela fait naître ici sur nos visages du meilleur ton. La manière en est excellente et la matière n'en est (pie trop vraie d'un bout à l'autre. Je ne saisis pas beaucoup votre idée au sujet de la « Littérature », bien que j'en comprenne des détails, et j'essaierai encore...
0 mon ami, gardez-moi toujours un coin dans votre souvenir ; je suis bien isolé ces années-ci — enfoncé jusqu'au centre de la Terre, menacé d'être, sur mes vieux jours, étranglé par les Pythons et les dieux de boue; mais aussi j'en sortirai et je ne le ferai plus ! Il n'est pas possible d'être aussi « pressé » que je le suis, et cela sans répit...
GLXll. — Emerson à Carlyle.
Concord, le 17 mal 1858.
(Introduit auprès de C. M. et .M"" Joseph Longworlh, de Cincinnati, puis, demande des nouvelles de Frédéric).
. . . Mais il ne veut pas venir, le livre que je désire surtout lire, à savoir les conclusions choisies, la quintessence de la conviction intime, un liber veritatis, quelques sentences, des indications de la morale définitive que vous avez extraite de tant d'enquêtes pénétrantes chez les hommes du passé et du présent. C'est la loi de tout écrit d'être ésotérique, rédigé en vue d'un « idéal » humain, au lieu du terrible réel. Et je vous dis cela, à vous, parce que vous êtes le plus vrai et le plus vaillant des écrivains. Tout écrivain est un patineur, obligé d'aller moitié où il voudrait, moitié où le portent les patins, ou un navigateur ne pouvant prendre terre que là où l'on peut tendre en sûreté sa voile au vent. Les déclinaisons qu'il faut accorder à la boussole de l'arpenteur ne sont pas à beaucoup près aussi grandes que celles qu'on doit admettre en chaque livre. Et l'amitié d'hommes vieillissants, qui ont abandonné maintes illusions, survécu à leurs ambitions, à leurs timidités, à leur passion pour l'euphonie et les harmonies superficielles, à leur tendresse pour leur bagage littéraire de hasard, mais qui n'ont rien perdu de leur curiosité et de la terreur que leur inspirent les problèmes de l'homme et du Destin et de la Cause des causes, — une amitié entre vieillards dont tel fut le sort, me paraît plus belle et plus profitable que tout ce que j'ai lu de l'amour. Un tel rêve flatte mon impuissance à la conversation, car il nous est permis déjouer aux monosyllabes, à nous qui ne pouvons nous risquer au style panoramique, brillant et pittoresque.
De sorte que si jamais j'apprends que vous ayez manifesté le premier symptôme de la vieillesse, que votre dos se soit incliné du vingtième d'un pouce sur la verticale, je m'empresserai de croire que vous rognez vos pousses prodigues et que vous rappelez vos troupes dans la citadelle ; et il se peut que j'arrive par le premier bateau pour vous venir surprendre à la veillée et entendre les monosyllabes intimes... R. W. Emerson.
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