CLXIII. — Carlyle à Etnerson
Cheispa. le 2 juin 4858.
(Recevra avec plaisir les amis d'E., auquel il annonce, avec soula*^(»mcnt. la prochaine apparition des deux premiers volumes de Fré<(cnc).
... Me voici cmcrj^cant enfin, pas anéanti, mais n'en valant guère mieux. N'essayez pas de regarder et de lire... En fait c'est un mauvais livre, pauvre, faible, difforme. presque sans valeur (par la faute des générations passées et par la mienne) et ma seule excuse, c'est de n'avoir pu le faire meilleur, le Fiionde entier s'y étant exercé de la sorte. Allons, allons ! Comme c'est vrai, ce que vous dites du patineur et de celui aussi qui voyage en voiture, dépendant de ses véhicules, de ses chemins, de ses etcœtera. Cent fois, au cours de ces derniers travaux, j'en ai constaté l'c^ffrayante vérité, et jamais autant que cette fois-ci. — Et bref jen suis venu à trouver le métier d'auteur tout à fait méprisable — et je me suis vu confirmer dans cette idée que personne ne devrait écrire, à moins qu'un inévitable destin ne l'y oblige — aucpiel cas il devrait (s'il n'est du genre du charlatan) prier qu'on lui fit plutôt sauter la cervelle...
Une ou deux fois j'ai rencontré dans tel ou tel magazine américain (juelcjue parole de vous, — des expressions qui me paraissaient éminemmeril dignes d'attention — la seule chose, en un sens, qui me fit du tout l'effet d'un langage, parmi nos semblables, à l'heure présente. Durant les années qui nous restent, je suppose (ju'il iiou.h faut continuer à « grommeler » de temps à autre ({uelquo manifestation de ce genre; (pie pouvons-nous faire en cette phase tardive*? Mais dans la vraie « république modèle » avec deux bons gaillards de cette trempe, c'eût
été bien différent!... Quoique brisé et extraordinairement abattu, je ne crois pas qu'il y ait encore d'os de rompus — la vieillesse cependant est venue, et vous pouvez retenir votre cabine dans le paquebot quand il vous plaira...
T. Carlyle.
P. -S. — Si vous lisez les journaux (ce dont je m'abstiens soigneusement) vous verrez leurs commérages sur la séparation du ménage Dickens, etc., etc. Le fait de la séparation est vrai, je crois, mais tout le reste n'est que mensonges et absurdité. 11 n'est possible de spécifier ni crime ni manquement d'aucun côté; ils sont malheureux dans la vie commune depuis de nombreuses années, et à la longue ils y mettent fm. Sulzer disait : « Les hommes sont bons par nature ». « Ach, mein lieber Sulzer, Er kennt nicht dièse verdammte Race^ », rétorquait Fritz, entendant un tel axiome.
*GLXin. — Carlyle à Emerson.
Courte lettre de Carlyle, du 9 avril 1859, retrouvée en 1893 dans les papiers d'Emerson. Carlyle y félicite son ami de son discours sur Burns prononcé le 25 janvier 1859.
GLXIV. — Emerson à Carlyle.
Concord, le l®"" mai 1859.
... Votre livre (le premier volume de la vie de Frédéric) est arrivé avec sa dédicace irrésistible, de sorte que j'en suis tout ému et presque en larmes. Le livre, lui aussi, est souverainement écrit. Je pense que vous êtes le véri-
1. « Ah, mon cher Sulzer, vous ne connaissez pas cette maudite engeance 1 »
ATRir. 4860 fSS
table invcnfeur du atôréoscope, pour avoir r<^v(SIé rot nrl dans le style, longtemps avant (pic nous n'en eussions encore entendu parler dans le dessin. Votre lettre aussi est arrivée. Chacun de mes enfants connaît de loin cell« écriture et me l'apporte bien vite...
Vous vous félicitez di^aiorer l'illusion dos enfants cl. au fond, il convient de vous plaindre d'avoir un brillant jouet de moins. Je suis victime, tous les jours, de certaines grAces de forme et d'allure, et ne puis jamais trouver mon équilibre. Maintenant je suis tout rassoté de mes propres jeunes gens et je vieillis satisfait. Les enfants, insouciants, s'attachent bientôt à la vie de la plus ferme étreinte et pour l'amour d'eux les papas débonnaires se cramponnent au monde comme jamais ils ne l'ont fait pour eux-mêmes. Par sympathie nous faisons semblant d'estimer les objets de leur ambition et de leur espérance. Mes deux filles, élèves ou anciennes élevés d'Agassiz, sont des adolescentes décidées, bonnes, saines, d'esprit ouvert, — (pii aiment la vie. Mon fils partage son temps entre Cicéron et le cricket — connaît son bateau, les oiseaux, et Walter Scott, vers et prose, d'un bout à l'autre — . Nous nous plaisions l'autre jour. Sam Ward et moi, en regardant une société vraiment bonne déjeunes gens, cà constater dans les nouveaux venus un progrés décisif sur leurs ascendants...
* CLXV. — Emerson à Carlyle.
Conconl. le 16 avril 1860
(Simple billet, accompagnant une lettre de l'éditeur 0. W. Wright de New-York, (jui désirait publier un.- .-dition des Kssais mélangés de Carlylo).
« Continuez A aimer vos vieux amis. Il n'importe pas
qu'ils VOUS écrivent ou non. S'ils ne le font pas, ils épargnent votre temps. Il fut question jadis, dès que vous auriez donné Frédéric aux dieux et aux hommes, de votre venue en Amérique. Vous y recevrez une ovation, et d'une sincérité, dont personne n'aura fait l'expérience. « Toujours affectueusement vôtre,
R. W. Emerson.
GLXVI. — Carlyle à Emerson.
Ghelsea, le 30 avril 1860.
... Laissez-moi vous dire aussi que les quelques mots que vous m'avez envoyés sur les deux premiers volumes (de la vie de Frédéric) me sont présents au milieu des ténèbres bien autrement terrifiantes de ces deux derniers et sont, en vérité, presque mon unique encouragement... ; J'ai lu quelques critiques de mon misérable livre et j'ai refusé, en bloc, d'en lire des centaines d'autres; les unes distribuaient l'éloge, d'autres le blâme : mais pas une ne regardait l'objet bien en face, dans les yeux, pas une ne répondait d'une manière bien humaine à son humain effort et n'en faisait, comme vous^ une juste estimation, tout à fait juste, quoique avec une généreuse exagération... ; une telle voix « a en elle quelque chose d'extraordinairement rafraîchissant », comme avait coutume de
dire mon ami Olivier...
T. Carlyle.
GLXVII. — Carlyle à Emerson.
Ghelsea, le 29 janvier 1861.
... 11 me faut employer les cinq minutes qui me sont accordées aujourd'hui à vous accuser réception — comme
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je le dois de par toutes les lois terrestres et célesles, — du dernier Livre* qui m'est venu de vous.
Je l'ai lu il y a loni^'temps déjà, pour la plus ^^rande part sur épreuves, je l'ai relu dans sa jolie impression définitive, et, je puis vous le dire, si vous ne le devinez déjà, avec une satisfaction que ne me procurent les ouvrages d'aucun autre mortel vivant. J'ai même prédit â votre éditeur anglais une vente considérable, estimant que c'est le meilleur de tous vos livres... Kn vérité, excepté de la part de mon frère John, je n'ai pas entendu de criti({uc (jui fût bien rationnelle — (|uel(|uc8-unes m'eussent paru incroyablement absurdes, si la critique n'était devenue chez nous absolument semblable a un aboiement de chiens; mais je crois l«>uj()urs (}uil y a en Angleterre, dans l'état de mutisme, un grand nombre d'âmes pensantes qui savent reconnaître un l'enseur et un Prophète d'un type humain impérissable et le saluer comme le plus rare des miracles, dans un état de diffusion des connaissances comme celui dont nous sommes gratifiés. Il existe indubitablement une âme humaine de ce genre et je certifie par la présente, par acte notarié si vous le voulez, que telle est expressément mon opinion sur la matière. Vous avez pris de l'âge, plus de mordant, vous pénétrez davantage ; jamais, auparavant, je n'avais trouvé chez vous des éclairs de pensée comme il y en a ici. Et la finale de tout le livre, ce chapitre des a Illusions » tombant sur nous comme giboulées de neige, tandis que pourtant les « dieux restent solidement assis sur leurs trônes », (juel Fiat lux il y a là jusque dans les profondeurs d'une philosophie (|ue jusqu'ici le vulgaire n'a pas, qu'à peine trois hommes vivants ont entrevue en rêve. Bien travaillé, dis-je ; et là-dessus je (|uitte le sujet.
Je n'aurai pas fini ma lAche avant un an ou a peu prés...