IV. — Carlyle à Emerson
5, Cheyne-Row, Chelsea, Londres, le 3 février 1835.
Cher Monsieur,
Je vous dois une réponse prompte autant que reconnaissante ; car, en dépit des rapides navires des Améri-
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cains, nos communications sont trop lentes. Votre lettre, écrite en novembre, ne m'est arrivée qu'il y a quelques jours; vos livres ou articles ne sont pas encore arrivés. Mais en somme, étant donné que l'Atlantique est si large et si profond, ne devrions-nous pas plutôt voir un heureux miracle dans ce seul fait que les messages puissent arriver, qu'un petit bout de papier glisse par-dessus ces flots agités et d'autres embarras inextricables pour parvenir finalement sain et sauf jusqu'à votre retraitt^ dans la main du facteur de ville, tel le rameau vert dans le bec de la colombe deNoé ! Montrons-nous reconnaissants pour toutes les grâces; usons-en quand elles nous sont octroyées. Il fut un temps où « ceux qui craignaient le Seigneur parlaient souvent entre eux ». L'ne pensée amicale est le plus pur cadeau que l'homme puisse faire à l'homme. « La parole, a-t-on dit également, apporte plus de joie que la lumière elle-même. »
La date de votre lettre ne me donne malheureusement d'autre notion que celles de l'Espace et du Temps. Puisque vous connaissez mes entours, voudriez-vous jeter un peu de lumière sur les vôtres f Je puis bien me représenter Boston et j'ai souvent imaginé les salves de mousqueterie sur Bunker Hill. mais dans ce nouvel endroit je ne vois rien que le ciel et la terre, l'avantage de la retraite, la paix et l'isolement de l'hiver. Hélas ! je ne conçois ([ue trop aisément la perte à laquelle vous faites allusion, le chagrin qui restera si longtemps douloureux avant qu'il ne puisse devenir simplement mélancoli(iue et sacré. Des frères, de nos jours surtout, sont beaucoup pour nous. Si l'on n'avait pas de frères, on comprendrait difficilement le prix d'un ami ; ils sont les amis que nous a choisis la nature. Du train dont vont maintenant les choses, la Société et la Fortune .«^ont à peine compatibles avec l'amitié, et réussissent à subsister sans elle, assez misérablement il est vrai. Ne pleurez pourtant pas plus ([u'il ne convient celui ijui est
parti. Il est, soyons-en bien sûrs, en Dieu, là même où vous et moi nous sommes. Combien ténue est la membrane qui sépare les Vivants des Morts ! Dans les nuits silencieuses, comme dit Jean-Paul, « les membres glacés de mes chers ensevelis venaient toucher mon âme et lui enlevaient ses taches comme des mains mortes guérissent des éruptions de la peau ». Maisretournons-nousen vers la vie !
Ce que vous me mandez, que vous êtes" occupé à rassembler vos idées, n'ayant encore choisi aucune activité définie et pouvant rester ainsi sans dommage intime ou externe, est plutôt de nature à me faire plaisir. Vous exprimez une profonde vérité quand vous dites que la Providence peut bien s'offrir le luxe de nous laisser au repos; une autre grande vérité que vous éprouvez sans la formuler, c'est qu'une fonction dans laquelle vous ne pouvez mettre toute votre foi peut être une chose pire que pas de fonction du tout, que si la foi bien arrêtée est le moins du monde en contradiction avec elle, alors il n'y a pas à douter qu'elle ne soit pire. Pour parler avec une franchise peut-être rude, j'aime autant vous concevoir ne prêchant pas à des Unitaires un Évangile selon leur cœur. J'ajouterai que vous êtes, parmi les hommes de cette confession que j'ai rencontrés, le seul que j'aie pu aimer sans gêne d'aucune sorte. Tous les autres que j ai vus étaient sans exception des espèces de demi-caractères qui, à mon avis, eussent dû, si le courage ne leur eût manqué, finir dans l'incrédulité, dans un théisme aussi réduit que possible, pour lequel je me sens beaucoup moins de goût que pour l'athéisme. Je ne pouvais m'empêcher de penser que ces gens-là méritent le sort qui les attend ici, le sort de la chauve-souris, d'être tués parmi les rats en qualité d'oiseaux, parmi les oiseaux parce que rats... Et qui sait si ce ne sont pas, dans votre esprit, des doutes de ce genre qui vous maintiennent en ce moment dans une inactivité provisoire? Du
reste c'est pour vous yne singulière bonne fortune que d'être libre de vous déterminer uniquement d'après votre propre volonté, bonheur Irop rare pour ceux (jui pourraient en user si l)ien; et souvent il est bien diflicile (Wn user. Mais tant qu'un malaise du corps ou de l'esprit ne vous avertira pas que c'est le mouvement et non le repos qui vous est essenli(îl, restez au repos, la conscien<<' lianqiiillo, coniprenanl bi(Mï <|ue pas un homme ne sait, (jik; Dieu seul sait (jncl travail nous faisons etle révélera quelque jour, que tel et tel, qui a rempli toute la terre (bi fracas de son marteau et de sa truelle et obstrué de décombres le passjij^^e des hommes, se trouve avoir bàli, en somme, de simple écume coa{^'ulée et s'évanouit avec son édifice, sans laisser de traces, au milieu du silence ou d'innombrables sifTlets ; tandis que par contre cet anlre homme, sansbi-uit. par le verbe de sa bouche, par l.i seule expression de son visaj^e, répandait des inlliiences, comme sont répandues les semences « qu'on trouvera fleurissant en un bosquet de bananiers, quand mille ans se seront écoulés ». .le vous demande pardon de toute cette prédication, si elle est superflue; ne l'attribuez pas à un motif mesquin.
F.es objections que vous formulez au sujet de Cioclhe sont très naturelles et vous rapprochent même encore de moi; néanmoins je ne suis pas du tout sûr que vous ne feriez pas très sagement, en ce moment, de vous mettieà apprendre^ l'allemand dans l'intention d'étudier surtout cet auteur. Je ne rallirme pas, mais je ne serais pas surpris que ce fût vrai. Croyez-moi, il est impossii)le que vous soyez plus Puritain que moi, et même j'ai souvent l'impression de l'être beaucoup trop; mais John Knox lui-même, s'il eût pu voir la fidélité sereine et inébranlable de l'esprit de cet homme, et conïbien pour lui aussi le Devoir éhiit infini, Knox eût passé avec admiration et sans critique. Mais je vais vous dire en un mot |><iiii(iuoi jaime Gœlhc; il a le seul esprit sam, de queli(ue
étendue, que j'aie découvert en Europe depuis de nombreuses générations; c'est lui qui, pour la première fois, m'a crié avec une force convaincante (convaincante parce que j'en ai vu la réalisation) : Vois, dans cette scandaleuse génération sceptico-épicurienne, quand tout s'en est allé excepté la faim et le cant, il est encore possible que l'homme soit un homme! Gomment témoignerais-je trop de gratitude pour ce dernier évangile, confirmation et réhabilitation de tous les autres évangiles quels qu'ils fussent? Du reste, je soupçonne que vous ne connaissez en Gœthe, pour le moment, que le païen (le Gentil) : mais vous connaîtrez bientôt le chrétien et vous l'aimerez beaucoup mieux.
Rich m'a fait voir une compilation, sous couverture de toile verte, que vous aviez commandée d'au delà de l'Océan; lisez-en, je vous prie, le quatrième volume et dites-moi, avec la sûreté d'impression qui vous caractérise, si cela est d'un Parasite ou d'un Prophète. Et puis, en ce qui touche la « misère » et cet autre fond sombre sur lequel il vous plaît de voir se détacher le génie, hélas! demandez-vous si la misère n'est pas elle aussi une maladie; et encore, s'il n'est pas plus difficile de supporter la bonne que la mauvaise fortune ; et enfin, d'une façon générale, si l'été brillant et serein n'est pas plus grand que l'ouragan le plus sauvage, de même que la Lumière, d'après les physiciens, est mille fois plus puissante que l'Éclair. J'en appelle donc à Philippe à jeun; — et ma foi j'en ai dit à peine autant sur Gœthe depuis que je ne vous ai vu, car il ne règne ici sur ce sujet qu'erreur crépusculaire (plus fausse pour l'époque que la pleine nuit) et j'ai l'impression que la plupart n'en souffrent nullement, n'ayant à proprement parler que peu de chose ou rien à voir avec un tel objet; mais de vous, qui n'êtes pas en train de « chercher des recettes pour le bonheur », mais quelque chose de bien plus élevé, il n'en est pas de même, et c'est pourquoi j'ai
parlé et fait appel, et j'espère que la nouvelle curiosité, si j'en ai l'ail naître, ne vous portera pas préjudice.
Mais pour parler maintenant de moi (car vous m'en voudriez d'une feuille de pure spéculation expédiée si loin), je suis toujours ici, comme était Rob Roy sur le pont de Glasji^ow. fidèle au poste ; extrêmement occupé à un travail qui ne me sera d'aucune utilité à certains points de vue ; assez souffrant de ma santé et de mes nerfs, et n'ayant toujours, en quelque partie de mon hori/on que ce jiuissc être, rien qui rossemhIAt <à une aurore. Le Collier de la Reine n a pas été imprimé, mais il le sera, dès que sera terminée ma Révolution française, huiuelle d'ailleurs se traîne avec une lenteur qui emplirait (le pitié votre Ame bienveillante. Je suis d'avis maintenant d'écrire trois petits volumes et j'en ai terminé un. C'est (étant donnés mon foie et mes nerfs) le plus terrible labeur que j'aie jamais entrepris ; tout, dans les innom brables livres que je consulte, est si inexact, si superficiel, si vaj^ue! et sans au moins l'exactitude, à quelle autre qualité peut-on prétendre ? Ajoutez à cela que je n'espère rien de ce travail, excepté d'en être délivré ; je ne puis raisonnablement rien attendre d'aucune classe de notre société, si ce n'est, dans le cas le plus favorable, d'être gourmé et blAmé, ou bien complètement négligé, sans aucune mention ni commentaire, excepté du libraire qui y perdra son (»ncre. Le seul espoir que j'aie ne sera pas déçu pourtant : si Dieu me prête vie, je me serai soulagé de ce travail; il faut que j'écrive cette Histoire du Sansculottisme, le phénomène le plus significatif (juc j'aie rencontré depuis l'époque des Croisades ou même plus longtemps; après quoi, j'aurai rempli mon rôle. Quant à l'avenir, j'y songe peu quand je suis si occupé ; mais fréquemment j'ai l'impression (ju'une chose devient indiscutable, à savoir [qu'il me faut chercher, pour les années qui peuvent me rester, une autre profession que la littérature. Certes, me dis-jo souvent, si
jamais homme vit le doigt de la Providence lui montrer la route, c'est bien toi; la littérature ne te donnera ni du pain, ni un estomac pour le digérer; quitte-la donc, au nom du Ciel, dusses-tu prendre en échange la bêche et la pioche. La vérité est que je crois la littérature à peu près morte et disparue en ce moment de toutes les parties de l'Europe, et qu'il ne nous sera donné, pour peutêtre trois générations, que Révolte famélique et Radicalisme ; je ne vois pas comment un homme, en Angleterre du moins, peut vivre honnêtement en écrivant dans un autre dialecte que celui-là; de sorte que si vous décidez de ne pas vivre par des moyens malhonnêtes, il conviendra que vous regardiez maintes choses bien en face et que vous vous assuriez exactement de ce qu'elles sont. Je souffre aussi terriblement de l'existence solitaire que j'ai menée tous ces derniers temps; j'en arrive à éprouver comme une passion de me trouver au milieu de mes frères. Et alors, comment? Hélas, le Radicalisme ne m'intéresse pas pour un sou, et môme je n'y vois qu'une misérable nécessité, qui ne me va pas, cependant que le Conservatisme non seulement ne me va pas, mais me semble faux; et pourtant ce sont là les deux grandes catégories dans lesquelles doit se classer en Angleterre toute activité spirituelle qui envisage une possibilité de rémunération. Gonséquemment, je promène mes regards sur un étrange tourbillon de choses, et je ne demande à Dieu que de mesurer ma force à la longueur de ma journée. Que sortira-t-il de tout cela? C'est tout à fait incertain. Car j'ai aussi des ressources. Celles de Londres sont loin d'être épuisées ; j'ai un excellent frère qui m'invite à venir me reposer à Rome avec lui, un excellent ami (que vous connaissez) qui m'ouvre la porte d'un nouveau monde occidental. Et donc nous allons continuer à réfléchir et à nous interroger au moins jusqu'à ce que le livre soit terminé. Est-ce que toutes ces questions vous intéressent? Je sais que oui.
Ouant.i rAinéri(jiic et aux conférences, c'est une chose a laquelle je pense parfois, mais jamais bien sérieusement jusqu'à présent. L'affirmation de votre ami, à savoir que vos gens sont plus faciles à persuader, en ce sens qu'ils n'ont pas de Questiondes 'l'axes, etc., etc., est plausible, je lecom[)rendssans peine, .Mais, cela misa part, je me représenterais volontiers rAniéricjue surtout comme une Nouvelle-Angleterre mercantile, pourvue d'un garde-manger inieu.v rempli — peu différenic en plus ou en moins. I^e même esprit d'entreprise, insatiable, d'une inquiétude presque terrifiante, dirigé (hélas!) vers l'acquisition de l'argent ou d'une valeur représentative d'argent, c'est-àdire une nourriture de |)lusen plus ralfinéc, une notoriété de parvenus de plus en plus haute. Il y a plus ; est-ce (jue vos parvenus ne sont pas nécessairement des parvenus (lu porte-monnaie, iWinc demi-nuance pires encore que ceux (hi porte-monnaie et de l'arbre généalogique? Ou bien pLMit-èlre ne sont-ils pas du tout pires, mais simplement plus frustes, plus carrés? ou bien sont-ils somme toute meilleurs? En tout cas les nôtres sont en train de s'identifier raj)id«îmenL à eux, car l'ingrédient du pedigree^ a pres(jue complètement disparu. Gauncz de l'argent et ne vous faites pas pendre-, voilà à peu près toute la Loi, la première et la seconde Tables. Vous voyez donc que, dès que je mettrai le pied sur le sol de l'Américpie, ce ne sera pas en Utopie, mais sur un morceau de terre bien défini où il faut s'attendre à trouver certaines choses et pas certaines autres. Je puis dire, d'autre part, (|ue la Conférence (ou plutôt je préférerais (|ue ce fût une causerie) est une chose pour laquelle j'ai toujours eu un certain penchant. Il me semble ({ue je pourrais réellement nager dans cet élément, une fois qu'on m'y aurait jeté, qu'en réalité cela développerait en moi diverses choses qui luttent violem-
i. Pedi(/ree. arbre généalogique.