‹ CorrespondanceChapitre 15 sur 130 · V. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

V. — Emerson à Carlyle

Concord, le 12 mars 1835.

Cher Monsieur,

Je suis heureux de mettre à profit la visite de M. Barnard pour vous présenter mes souhaits de paix et de bonne

santé. I.e meilleur augure f|ui ait depuis longteiiips illuminé mon petit horizon, c'est qu'une trentaine au plus de personnes intelligentes comprennent et apprécient grandement le Sartor. Le Docteur Channing me l'a fait demander l'autre jour et j'ai ap[)ris depuisqu'il l'avait lu avec beaucoup d'intérêt. Dos ma première visite à la ville, j'irai le voir et mesurer sa sympathie. Je sais que vous ne prêtez et ne pouvez pas prêter grande attention à son génie. Il possède le don merveilleux de l'élocjucnce naturelle dont l'action, quelque intense qu'elle soit, est évidemment limitée à la communication personnelle. Je vois par moimême que ses écrits, abstraction faite de sa voix, peuvent être maigres et languissants. .Mais rendez, je vous prie, hommage à sa catholicité, qui le rend capable à son âge de goûter Sartor, bien qu'il soit né et ait vieilli parmi les vieux livres. De plus, il no put dormir de la nuit, dit-il la semaine dernière à mon ami, parce qu'il avait appris dans la soirée que tiuclques jeunes gens se proposaient de publier un journal qu'ils appelleraient le Transcendanlaliste et dont- ils feraient l'organe d'une philosophie spiritualiste. Voilà nos dernières nouvelles du jour.

Mais il me reste à m'acquitter de ma mission. Quelquesuns de nos amis d'ici désireraient vivement que M. Fraser envoyât à un libraire local une cinquantaine ou une centaine d'exemplaires du Sartor. Nous avons grand besoin de ce nombre de volumes; ils seraient vendus tout de suite. Si nous étions sûrs (jue deux ou trois cents trouvassent acheteurs, nous le réimprimerions dès maintenant. Mais nous croyons préférable de satisfaire d'abord ceux que nous savons être amateurs et quand ils auront élargi la clientèle, de le reproduire, naturalisé Yankee. Nos amis de Teufelsdnxkh sont enthousiastes à point. Je ne suis qu'un glaçon auprès d'eux. Ils pensent (pril faut que l'Angleterre soit aveugle et sourde pour (|ue le Professeur n'y fasse pas plus d'impression (ju'il n'y parait

pour le moment. Pour moi, tout en formant les souhaits les plus cordiaux pour la renommée de Thomas Carlyle, je m'applique surtout à faire profiter mes jeunes voisins des vertus médicinales de son livre. Les bonnes gens pensent qu'il loue Gœthe avec excès. Sur ce point, je l'abandonne à leur courroux. Cependant je les invite à considérer son sentiment moral toujours en éveil, et qu'il arrive à tout autre moraliste de sommeiller de temps à autre, de se laisser aller à la complaisance, à la tradition, tandis que cet homme ne cesse d'être du côté de l'équité et de l'humanité ! Je regrette pour vous, 6 mon sage ami, que vous ne puissiez nous apporter votre dédaigneux désaveu des justifications puritaines que je présente en votre cause, mais il faut que toute créature et que tout lévite suive sa loi.

N'allez pas supposer pourtant que je vous nuise dans votre lointain domaine par un excès de zèle adulatoire. Tout suffrage qui vous vient jusqu'ici est vôtre à titre légitime. On n'a surpris par artifices l'admiration de personne et vous avez gagné des amis que je vous montrerai avec fierté et parmi eux un nombre respectable de femmes honorables. Ne pouvez-vous renouveler et confirmer votre proposition de vous montrer dans ce continent? Ah ! si je pouvais conférer à l'avis que vous m'en donnâtes la puissance obligatoire d'un oracle ! Dans peu de mois, tout au plus, s'il plaît à Dieu, j'aurai une femme, une maison et un home qui me permettront de vous rendre votre hospitalité de jadis. Et si je pouvais décider mon prophète et sa prophétesse à illuminer et immortaliser ma cabane et en faire la fenêtre par laquelle, pour tout un été, vous considéreriez une campagne que Colomb, Berkeley et La Fayette n'ont pas dédaigné d'ensemencer, mon soleil en serait plus brillant et la vie me promettrait quelque chose de meilleur que la paix.

Il est une partie de l'Éthique — ou dans la classification de Schleiermacher ce pourrait être de la physique — qui

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m'altirc entre toutes ; à savoir les compensations de l'Univers, r(''*5^alité et coexistence de l'action et de la réaction, ({lie toutes les prières sont exaucées, que toutes les dettes se paient. Et le savoir-faire avec leciuel le grand Tout, dans sa marche continue, travaille sans résidus, ne laissant pas de bribes, consumant sa fumée, trouvera, je l'espère, un chapitre dans votre thèse.

J'ai dit plus haut que nous aspirions à posséder, à Boston, un ouvrage sur la Philosophie première. Je l'espère ou plutôt je le souhaite. Ceux qui sont à la tète de cela disputent sur le nom. Je ne doute pas le moins du monde de son succès, si seulement les matériaux qui doivent le remplir existaient. A travers l'entendement le plus obtus la raison se précipitera immédiatement pour entrer en relation avec la vérité qui est son objet, à quelque moment que celle-ci apparaisse. Mais combien rare est la production du pur aimant! La foi et l'amour, dans les âmes les meilleures, ont une tendance à être spasmodiques. Les hommes vivent tout au bord de mystères et d'harmonies dans lesquels cependant ils ne pénètrent jamais et, tenant déjà la main sur le lo(|uet de la porte, ils meurent dehors. Exception laite toujours pour mon merveilleux Professeur, lequel, parmi nos contemporains, a jeté dans la circulation quelques vérités mémorables? Vivez donc et réjouissez-vous et travaillez, mon ami, et que Dieu vous assiste, pour le profit de beaucoup plus d'hommes que n en verront vos yeux mortels. Elllbrcezvous spécialement, d'une vision rajeunie et jamais lasse, de nous rapporter de votre Sinai une relation plus haute et plus véridifiue encore de l'Esprit qui y habite et qui crée toutes choses !

Croyez à mon affection et à in(»n respect,

i» W. E.MKHSUN.

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