VI. — Emerson à Carlyle
Concord, le 30 avril 1835.
Cher Monsieur,
J'ai reçu le 20 courant votre lettre du 3 février... elle m'a rempli tour à tour de tristesse et de joie. Je m'étonne de ce que vous m'affirmez de l'état de votre public anglais — de celui qui lit — sans y rien comprendre et avec un confiant scepticisme en ce qui concerne les faits. J'entends mon Prophète déplorer, comme l'ont fait ses devanciers, que ses concitoyens soient sourds d'oreille et grossiers de cœur et menacer de clore ses lèvres; mais heureusement il n'en est pas plus capable que les autres. Il faut que la parole du Seigneur trouve son expression. Mais je ne regretterai pas trop que vous divergiez d'opinion, vous et le peuple anglais, si cette apathie ou antipathie peut en quelque mesure vous déterminer à venir visiter l'Amérique. C'est pour moi un espoir si agréable que je n'ai guère songé à autre chose de toute la semaine dernière et qu'en ayant conféré avec quelques amis, je m'efforcerai, pour me rendre à votre prière, de vous donner un aperçu de nos possibilités sans me laisser aller à mon penchant pour l'aspect favorable.
La peinture que vous faites de l'Amérique est assez fidèle; cependant on trouve dans Boston quelque goût sincère pour la littérature et pas mal de respect traditionnel pour elle. Nous avons eu chaque hiver, ces dernières années, diverses séries de conférences, scientifiques, politiques, de causeries variées, et même quelques-unes de pure littérature, qui ont été bien suivies. Quelques conférences sur Shakespeare ont fait salle comble, et j'ai moi-même rencontré beaucoup d'indulgence quand j'ai
donné, l'hiver dernier, quelques conférences biographiques dans lesquelles je me proposais d'étudier ou de caractériser Luther, Michel-Ange, Milton, George Fox, Hurke, etc.. (suivent (luelfjues détails d'ordre pratique et financier touchant les conférences).
C'est l'opinion de maints amis dont j'apprécie le jugement qu'une personne aussi qualifiée pour gagner l'oreille et l'imagination de notre monde à la mode (juc l'auleur de la Vie de Schillcry le critique de la Vie de Burns, l'ardent collaborateur des Edinbiirgh et Foreign Reiiews, et surtout l'honorable Teufelsdrôckh, l'ami personnel de Gœlh(\ triompherait, pour au moins une saison, de toute opposition, et commanderait l'attention générale sur quelque sujet qu'il lui plairait de choisir, et ce tout à fait indépendamment du mérite de ses conférences, par la simple vertu de tant de titres.
Mais le sujet, dites-vous, ne se précise pas encore. Pendant qu'il est « en train de devenir un dieu » nous dirons simplement, nous qui attendons, que nous en savons assez ici sur Gœthe et Schiller pour nous intéresser dans une certaine mesure à la littérature allemande. Un honorable allemand établi ici, le U»" Follen, a donné des conférences sur Schiller devant un bon auditoire. Je suis tout à fait sûr (jue maintenant le nom de rionthe stimulerait la curiosité de beaucoup de personnes. Sur la littérature anglaise une classe beaucoup plus nombreuse aurait quelque préparation. Mais quelques sujets que vous puissiez choisir, je n'ai pas besoin de vous dire ([u'il faudra vous y réserver libre carrière pour vos dons de narrateur et de peintre, ainsi que toute possibilité de développement pour l'éloquence de votre sentiment moral. Quels « sermons laï(iues » ne pourriez-vous pas prêcher ! ou bien il me semble que des « Conférences sur l'iùirupe » seraient une mer assez large pour vous permettre d'y nager. La seule condition sur Ia(|uelle notre oreille adolescente insiste, c'est (jue l'anglais tel qu'on le parle chez les gens
sans culture soit l'intermédiaire entre notre précepteur et notre tympan... (nouveaux détails d'organisation).
« Ce monsieur est certain du succès pour un hiver, mais pas ensuite », disent ceux que j'entretiens. Ceci en ne supposant aucun mérite extraordinaire dans les conférences et en tenant compte seulement de votre qualité d'homme du jour. Quoi qu'il en soit, on suggéra que si M. Garlyle voulait entreprendre la direction d'un journal dont nous avons beaucoup causé, mais que nous n'avons pas encore publié, il nous rendrait un service signalé, et nous avons quelque espoir qu'on pourrait développer assez ce journal pour assurer votre subsistance. C'est le projet dont je vous ai entretenu dans une lettre à vous remise par M. Barnard, d'une revue qu'on appellerait le Transcendantaliste ou V Investigateur spirituel, ou quelque chose dans ce genre... Vous pourriez (bien que j'ignore les lois concernant la propriété littéraire) réunir quelquesuns de vos propres écrits et les réimprimer ici. Je pense que maintenant Sartor se vendrait à coup sûr. Il y a longtemps qu'on a réimprimé ici votre Vie de Schiller et votre Willielm Meister, Au pis aller, si nous vous déplaisions tout à fait, et si vous préfériez la Vieille à la Nouvelle- Angleterre, vous pourriez réfléchir à la proposition d'un homme qui s'y entend, de voir le Niagara, refaire une provision de santé, et de couvrir tous vos frais en imprimant en Angleterre un volume de voyages en Amérique.
Je désire que vous sachiez bien que nous n'attendons pas votre succès de ce que vous seriez déjà connu de nos gens riches d'ici; vous ne l'êtes pas. Il n'a jamais rien été publié de vous qui vous désignât par votre nom. Mais le D'" Channing vous lit et vous estime. C'est un fait significatif pour notre projet. Plusieurs membres du clergé, MM. Frothingam, Ripley, Francis, tous hommes d'étude et spiritualistes (quelques-uns, malheureusement, se rangeant parmi les unitaires) vous aiment chaudement et mettront à votre service une activité convaincue.
.M. Frolhingam, homme très digne et accompli, plus semblable à Krasmc qu'à I.ulher, médisait l'autre jour en nie quittant : « Vous ne pouvez exprimer en termes trop hyperboli({ucs mondésir de le voir venir. » George Hipley .'lyant appris, par la lettre que vous m'avez adressée, que personne en Angleterre n'avait fait écho à Sartor, vous a écrit secrètement une lettre des plus déférentes ([u'à force de cajoleries je l'ai amené à me lire, bien qu'il prétendit qu'il n'y eût qu'un pas du sublime au ridicule. Bien que pensant ({ue sa lettre ne donnait pas sa mesure, excepté au pointdc vue du sentiment, je l'ai priéde vous ladresser, ou bien une autre et il dit qu'il le fera. C'est un jeune homme fort bien doué, même s'il n'y paraissait pas d'après sa lettre. Il m'a dit cju'il se faisait fort et ne man(iuerait pas de vous amener beaucoup d'auditeurs, et (|ue vous pouviez compter sur son appui le plus entier. Le I)"" Bradford, un médecin, a bon espoir. M. Loring, un homme de loi, m'a dit :« Invitez M. et M""' Carlyleà passer dans ma maison une couple de mois (je l'assurai que j'étais pour cela trop égoïste) et si nos gens, dit-il, sont incapables de découvrir sa valeur, je suis prêt à souscrire avec d'autres pour le dédommager de tous ses frais de voyage ici. » M. lledge a promis plus qu'il n'aurait dû. Il y a en outre diverses personnes que je connais qui s'intéressent vivement à la chose. J'ai appris l'autre jour que M. Furness, un excellenl pasteur très populaire à Philadelphie, chez le(juel Miss Martineau passait quelques jours, a la nourrissait de Sartor ». Et quehjues-unes des femmes les plus distinguées que je connaisse ici sont pour vous des amies très ardentes et tout à fait de l'opinion de M""' Carlyle (juand elle aHirmc ({ue vos livres auront du succès.
D'un autre côté, il est pour moi hors de doute que vous riMU'ontrerez forcément (luehjue opposition. André Norton, lun de nos meilleurs esprits, naguère professeur de théologie et criticjue redoutable, qui vit à Cambridge des Cahlyli et Bmkhhom. 3
â4 CORRESPONDANCE DE CARLYLE ET EMERSON
revenus d'une riche propriété, refuse froidement d'insérer l'article sur Diderot dans un sélect journal dont il est le Directeur, avec cette remarque : « Encore un article de l'école de ïeufelsdrôckh! » L'Université peut-être, et, je le crains, beaucoup de conservateurs en matière de littérature et de religion, vous feront une opposition décidée et on ira rechercher, pour vous démolir, tout ce qu'on pourra réunir d'excentricités dans votre notice nécrologique sur Gœthe ou dans le Sartor. Et pourtant je n'en suis pas absolument sur. Si nous avons pour nous un courant favorable nous balaierons toute l'inertie qui est la force unique de ces Messieurs, exception faite pour Norton. Si vous pouvez aimer les calvinistes, vous ne souffrirez pas de votre antipathie pour les Unitaires. Si vous avez dans votre Église native quelques relations d'amitié, vous ne manquerez pas d'apporter une lettre d'un calviniste Écossais à un calviniste d'ici et votre fortune est faite. Mais ce serait trop beau pour se réaliser !
Puisque les choses en sont là ne pourriez-vous, cher Monsieur, finir votre nouveau livre et passer l'eau en septembre ou en octobre pour faire l'expérience d'un hiver en Amérique ?... Je suis jaloux de ce nouveau livre. Je crains que son succès ne fasse échouer mon projet.
Bien affectueusement vôtre.