VIII. — Carlyle à Emerson
Chclsca, Londres, le 27 juin i835.
Jai entre les mains depuis quatre semaines votre très aimable lettre, sujet d'une méditation prolongée qui n'a pu se résoudre encore en quehiue chose qui ressemble à une conclusion pratique déterminée. Tne s(nile chose est claire ; c'est ([ue vous, mon cher ami, êtes réellement bon pour moi ; c'est que la Nouvelle-Angleterre est ma patrie et mon home tout autant que la Vieille. C'est une chose à la fois bien sin«::uliere et bien ai^réable pour moi (|ue cette imi)ression d'avoir une maison à moi dans cette contrée lointaine : tant de lieues et de degrés géogra-
phiques d'une mer inféconde, furieusement tourmentée, et là-bas, en arrivant, le foyer hospitalier et les sourires de frères qui vous attendent ! Quel merveilleux « tissu » ont fait de notre vie les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les presses d'imprimerie ! On passe, sans s'en rendre compte, du mal et de la confusion d'un hémisphère à l'ordre et au bien qui régnent dans l'autre; et ainsi la vie se déroule, bruissante, infinie, de ce « ronflant métier du temps » toujours aussi merveilleuse qu'au premier jour! A Ralph Waldo Emerson et à ceux qui m'aiment avec lui, merci cependant et toujours, et qu'une place leur soit assurée dans le sanctuaire de Tâme ! Longtemps nous conserverons la mémoire de ce dimanche d'automne qui vous a vu débarquer (venant de l'Espace infini) dans notre désert de Craigenputtock, pour ne pas nous laisser tels que vous nous aviez trouvés. Ma femme dit que je ne puis, quelle que soit ma décision, vous remercier trop cordialement, ce qui est certes une fort saine doctrine. J'écris donc pour vous le dire, ajoutant que vous aurez de mes nouvelles quand il se présentera quelque chose à vous narrer.
Il me paraît presque certain qu'une fois bien lancé je pourrais prêcher du haut de cette chaire de Boston, telle qu'elle est, une quantité considérable de choses. S'il en était ainsi, quel inexprimable soulagement ce serait aussi ! De tout l'amoncellement des maux sous lesquels nous gémissons dans cette vie, celui qui est au centre et à l'origine de tous, c'est bien, je le dis souvent, de ne pouvoir trouver un moyen d'expression. La pauvre âme est là à se débattre, cherchant avec véhémence vers tous les coins de la terre où se frayer une issue; et elle ne peut s'acquitter de son message, pas même dans la mesure où la voix le pourrait faire. Emprisonnée, enchantée, comme ce prince d'Arabie dont la moitié du corps était de marbre : c'est réellement une chose pénible. Puis c'est la souffrance physique qui vient agir
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et réagir, et doubler l'imbroglio. Jusqu'à ce qu'enfin, je suppose, on se lève, comme Kliphaz le Tenianite pour déclarer que le cœur éclate, (comme s il était rempli d'acide carbonique et do vin nouveau) que par faveur divine on veut dire un mot ou deux. Puissé-je en être là, à supposer que j'y doive parvenir !
Somme toute, je pense qu'il y a des chances pour cpi un jour ou l'autre j'aille vous voir là-bas, mais que pour cet hiver je ferai mieux de n'y pas aller. Mon expédition à Londres n'est pas encore décidée; j'ai commencé ici un certain nombre de relations et arran«:^emcnts qu'il y aurait inconvénient à interrompre si brusquement. Mou misérable livre (n'y eût-il que lui) m apporte toutes sortes d'entraves. Le mieux serait peut-être de le llanquer au feu une fois pour toutes ; mais il m'en coûte de le faire. D'autre part, il m'est impossible pour le moment de l'achever, ou même seulement d y travailler. Que ferai-je? Dès l'arrivée de mon frère nous retournerons tous en Ecosse pour quelques semaines; et là, dans la retraite, dans le calme que je trouverai ou ferai naître, nous arrêterons le plan de cet hiver, .le vous écrirai alors et, je l'espère, ({ueUiue chose de plus raisonnable que ce que je puis écrire pour le moment. Depuis un mois environ je vais et viens, tout à fait oisif ; représentez-vous cela cl je n'aurai pas besoin de vous en dire davantajj^e. La machine exténuée refusait d'être poussée plus lon^Hemps ; après une longue lutte 3pasmodi(|ue vient l'effondrement. L'incendie de ce malheureux manuscrit m'a en vérité péniblement affecté. Néanmoins, cela aussi s'éclaircira et se révélera comme une faveur des Puissances supérieures ; en avant, dès demain, pour des champs nouveaux et des pâturages ignorés ! Ce monstrueux Londres m'a, au cours de 1 année dernière, enseigné différentes choses; car si sa Sagesse est parmi la moins édifiante (ju'on ait jamais appelée de ce nom, sa Folie abonde en leçons qu'on devrait appicndre. J'ai l'im-
pression (avec mon manuscrit brûlé) d'être vaincu dans cette campagne, vaincu mais pas tout à fait perdu d'honneur. Gomme disait le grand Frédéric, quand la bataille lui avait été défavorable : « Une autre fois nous ferons mieux. »
Quant à la Littérature, la Politique et les multiples aspects de notre existence ici, n'attendez pas que je vous en dise un seul mot. Nous sommes un peuple singulier, dans une situation singulière. Il y a peu de jours, dans l'une de ces assemblées phénoménales nommées raouts, où nous étions allés pour voir la physionomie d'O'Connell et consorts (la Queue était une queue de paon avec des Dames en mousseline de blonde et des Parlementaires héroïques) une personne de la compagnie « a distinguished female^ », (comme nous les appelons) fit savoir à ma femme que O'Gonnell était l'esprit dominant de notre époque. S'il en est ainsi, eh bien ! rendons grâces au ciel de ce qu'il nous a octroyé — et jouissonsen sans critique. J'ai souvent l'impression pénible que beaucoup de choses ici marchent rapidement vers une crise, comme si, la roue de rencontre ayant cédé, tout le mécanisme de l'horloge dégringolait, d'une chute accélérée, jusqu'au bout! Le naufrage est chose rapide; reconstruire est chose longue et lente. Heureusement c'est l'office d'un autre que nous. (G. a reçu après Barnard, Longfellow en route pour Berlin ; il s'est beaucoup informé de Goncord : il a appris qu'Emerson a renoncé à son pastorat unitaire et il lui semble « qu'il l'aime mieux ainsi ».)
Toujours vôtre.
T. Carlyle.