‹ CorrespondanceChapitre 19 sur 130 · IX. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

IX. — Emerson à Carlyle

Concord, le 7 octobre 183b,

Mon cher ami,

S'il plaît à Dion il ne m'arrivcra plus de rester six semaines de cette courte vie humaine sans répondre à une de vos lettres. J'ai reçu en août celle du mois de juin et apprenant alors qu'une dame — une petite femme avec un grand cœur, M™° (^hild, que je connais à peine, mais que j'estime beaucoup, — était sur le point d'aller en Angleterre (où elle est appelée, pour faire de la propagande, par la Société africaine ou d'abolition de l'esclavage) et qu'elle sollicitait une lettre d'introduction auprès de vous, je profitai de l'occasion pour vous dire que votre cadeau était arrivé et que je vous en remercierais aussitôt que je me serais libéré de trois tâches imminentes. J'ai a[)i)ris depuis que M'"" Child avait été retenue plusieurs semaines à New-York et n'avait pas pris le bateau. C'est hier soir seulement que j'ai reçu votre lettre de mai, ainsi ([ue les quatre exemplaires de Sartor, le tout étant resté en soufTrance à la douane, [)ar un étrange oubli, pendant des semaines, probablement des mois. Je ne puis, en présence de ce fâcheux contretemps, rester plus longtemps au repos.

Les trois lâches étaient : une allocution académiiiue, un discours historique à l'occasion du deux-centième anniversaire de notre petite ville de Concord (la première chose (pie je me risque à faire imprimer et que je vous enverrai ; la troisième, mon mariage, qui maintenant a été heureusement célébré. (E. renouvelle a Carlyle son invitation.)

Je pleurerais bien du désastre que fut j)()ur vous la

perte de votre manuscrit. Mon frère Charles prétend que la seule chose que pût faire l'ami en pareille circonstance, c'était de se brûler la cervelle et il désire savoir s'il l'a fait. Une telle malchance est bien de nature à stimuler notre curiosité au sujet de la Providence qui veille sur nous et je vous félicite beaucoup de votre foi et de la résolution qu'elle a fait naître. Vous avez sûrement trouvé une consolation très virile et il vous est bien permis de faiblir et de vous reposer un mois ou deux sur la gloire d'un tel effort. Je m'assure qu'avant ce temps vous aurez rassemblé votre création tout entière des cellules secrètes où elle prit naissance une première fois^ sous les auspices de toutes les Muses. Croyez, quand vous êtes découragé , que vous ne pouvez , vous qui stimulez et charmez une jeunesse vertueuse , écrire une ligne en vain. Et quoi qu'il puisse nous arriver dans l'avenir inexorable, qu'y a-t-il de meilleur que d'avoir éveillé dans beaucoup d'hommes le sens précieux de la beauté et de doubler le courage de la vertu? C'est pourquoi il ne faut pas — et vous ne voudrez pas — accorder une minute de trop aux démons de tous les bourbiers du découragement et de l'apathie. Mourir d'avoir nourri les foyers des autres serait doux puisque ce serait multiplication et non pas mort. Et pourtant je crois aussi à une immortalité plus orthodoxe.

Il m'arrive ce matin, on ne peut plus à propos, une lettre de George Ripley, qui m'apprend que vous lui avez écrit, et que vous dites sur un certain ton de confidence que vous viendrez l'été prochain. lo pœan! Il me dit aussi qu'Alexandre Everett (le frère d'Edouard) vous a envoyé avec une lettre la notice bienveillante qui vient de paraître dans la North American Revieiu. J'espère que vous avez reçu tout cela. J'en suis ravi, car cet homme représente une coterie à laquelle je suis étranger et qui, je le supposais, pouvait ne pas vous aimer. Vous ne pouvez pas ne pas réussir quand Saùl est votre prophète. En

vnritô, il m'est revenu qu'on peut entendre prêcher Sarlor dans quelques-unes de nos moillfiires chaires et salles de conférences. N'allez pas penser que je parle de moi-même, car j'cntrelicns religieusement une salutaire horreur du style germani(|ue et je réserve mon admiration aussi longtemps qu'il m'est possible. Mais c'en est fait de toute mon importance, (lar depuis ({uc nos docteurs en théologie et la solennelle Hcvuc elle-même ont rompu le silence pour célébrer vos louanges, j'ai perdu tout mon lustre de héraut de votre œuvre.

J'ai lu avec intérêt ce que vous dites des symptômes politiques que présente l'Angleterre. Je souhaiterais que notre pays comprît mieux sa félicité. Mais le gouvernement est devenu un commerce et n'est plus pratiqué que selon des principes commerciaux. Un homme se lance dans la politique pour faire fortune et n'a d'autre souci que de voir le monde durer autant que lui. Nous avons eu en différentes contrées du pays des attroupements populaires, une législation et même une justice populacicre ([ui MOUS ont révélé un état social presque ananhique; (le sorte que je commence à croire que, même ici, il est sage pour tout homme de se libeller autant ([u'il le peut de toute dépendance de la société, de même qu'il apprendrait à marcher sans des bécjuilles qui lui seR)nt bientôt arrachées, et d'arrêter à part soi les principes sur les- (picls il puisse s'appuyer, quoi qu'il arrive...

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