Mélodies éternelles
FKVRIER 1837 63
chantent dans les vents autour de nous et s'expriment dans tous les sons, tous les spectacles, en toutes choses, qu'on ne [)(Mit rendre par un mécanisme de flammes, mais dont tout écrit digne de ce nom est comme un essai de notation. Vous verrez ce que vous apporteront les années. A mon point de vue, ce n'est pas l'une de vos moindres qualités (jue de pouvoir attendre si tranquillement et laisser les années remplir leur mission. Celui qui ne peut pas se tenir tranquille est d'une nature morbide, et son œuvre lui ressemblera en cela, quoi qu'elle puisse être par ailleurs. .Miss Martineau (car je l'ai vue depuis ma dernière lettre) me dit que vous êtes « le seul homme en Amérique » qui se soit tranquillement accommodé d'un petit revenu pour suivre sa propre route et faire le travail que lui prescrit sa propre volonté. Il serait bien dommaj^e que vous fussiez le seul! Mais soyez-en un, néanmoins; soyez le premier et il en viendra un second et un troisième. C'est un pauvie pays que celui où tous les hommes sont vendus à Maiiimon et ne pcuv(Mil rien produire ((ue des chemins de fer et des explosions d'éloquence parlementaire! Kt pourtant, là encore, votre Nouvelle-Angleterre l'emporte sur notre Vieille-Angleterre, sur notre Vieille-Europe ; nous aussi nous sommes vendus à Mammon, Ame, corps et esprit : mais (notez bien cela, je vous prie, avec une pitié redoublée), Mammon ne veut pas nous payer, — nous sommes « deux millions trois cent mille en Irlande qui n'avons pas assez de ponuncs de terre » ! Je déclare que je ne trouve rien de plus tragique dans l'Histoire ; je trouve aussi que cela changera, que pour moi, du moins, cela a changé. Mammon me paiera ou ne me paiera pas, à sa guise, mais il ne m'achètera pas. Enfin, je vous le dis, restez tranciuillemenl à Concord, dans l'état d'àme qui vous est naturel, sous de propices influences célestes, l'esprit ouvert, le grand livre de l'Existence ouvert autour devons; nous verrons bien s'il ne vous sera pas donné, à vous aussi, de nous en lire (juelques précieux passages.
Mon papier tire rapidement à sa fin, et je ne l'ai rempli jusqu'ici que de généralités. En même temps que ces articles (qui seront envoyés par Liverpool au nombre de deux, le Collier de la Reine et Mirabeau) vous recevrez probablement quelques épreuves détachées de l'inexprimable Révolution française. Elle est sous presse pour de bon, deux imprimeurs travaillant à deux volumes distincts, quoique trop lentement encore. Dans peu de semaines, je m'en serai libéré. Il ne vous est guère facile, je Fespère, de vous représenter l'état d'esprit dans lequel j'en ai écrit le dernier mot, un soir des premiers jours de janvier, alors que l'horloge sonnait dix heures et qu'on apportait notre frugal souper d'Ecosse. Je ne pleurai pas; je ne priai pas davantage ; mais j'étais capable de l'un et de l'autre. 11 ne faut pas que je me soumette d'ici quelque temps à un tel envoûtement ! C'est un misérable avorton qui ne satisfera personne, pas même moi, dont je ne sais si après tout la vraie place n'était pas dans le feu ! Et pourtant je ne devrais pas parler ainsi ; c'est un grand bienfait pour un homme que de produire tout son effort dans telles conjonctures où il se trouve. Peut-être me suis-je débarrassé, par cette calcination que j'ai subie, de grandes quantités de scories ; peut-être serai-je beaucoup plus sain d'esprit et de corps que je ne l'ai jamais été depuis mon adoleslescence. Le monde, bien que jamais homme n'y ait exercé moindre influence que moi, me fait l'effet d'une chose qui serait sous mes pieds, d'un imbroglio vulgaire, que jamais plus je ne craindrai ni ne courtiserai et qui jamais plus ne me troublera, que j'accepte tel qu'il est et que je laisse aller son propre chemin, voyant clairement où poursuivre le mien. Je vais pendant l'été me reposer en un lieu quelconque, dans un sommeil aussi profond que possible. Le reste est aussi vague que le vent, aussi indifférent que lui. De toute façon il arrivera bien qu'un pauvre fils d'Adam, rempli de bonnes intentions, trouve lui aussi son pain quotidien, de plus ou moins de qualité ; quelle qu'en
soit l'issue ou même dûl-il n'y avoir pas d'issue, je me déclarerai satisfait. Mes amis locaux ont projeté de me faire donner des Conférences dans ce qu'ils appellent l'Institut royal ; mais je ne crois pas que cela aboutisse dans ce milieu-ci. Dès que seront rassemblées, dansqucl- (jues conditions que ce soit, deux ou trois personnes désireuses d'apprendre ce que je puis leur enseigner, nous «délierons très volontiers, comme dit Burns, notre mâchoire sonore », mais pas avant cela, j'imagine, pas même si l'Institut était impérial.
L'Amérique, ces temps derniers, est allée s'estompant vers Tarrière-plan. En vérité, pour parler franc, chaque fois que je me vois en Amérique, c'est dans la forêt vierge, un fusil à la main, le ciel du bon Dieu au-dessus de ma tète, et ce maudit lazaret de charlatans et d'imbéciles, ainsi que le péché et la misère (qui maintenant prédominent), derrière moi pour toujours. C'est une chose, vous le voyez, qui n'est et qui ne peut être au fond qu'une rêverie !.. .
Dieu soit toujours avec vous, mon cher ami.
T. Carlyle.
Nous envoyons nos félicitations à la maman et au petit garçon dont vous devriez bien nous dire le nom.