‹ CorrespondanceChapitre 28 sur 130 · XV. — F.mevson à Carlyle · texte numérisé non relu

XV. — F.mevson à Carlyle

Concord, Mass., le 31 mars 1837.

Mon cher ami.

Hier soir, je disaisque j'allais vous écrire sur-le-champ. Ce matin j'ai reçu votre lettre du 13 février et avec elle le Collier de la Reine, Mirabeau et la feuille d'olivier qu'est votre épreuve de la Hcvolutioti. Déjà, vers le premier janvier, j'avais reçu votie précédente lettre. Klle m'arriva

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au milieu de cette tempête dans un verre d'eau que fut ma série de Conférences sur la Philosophie de l'Histoire. Merci de tous ces dons et gages d'amitié. Je vous félicite et vous souhaite des lauriers éternels pour votre histoire terminée. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je me réjouis de la noble nature que Dieu vous a donnée et qu'il a donnée, en vous, à moi et à tous.

Je prévois que le Mirabeau établira votre règne en Angleterre. C'est du tonnerre pour de bon, qu'aucun homme ayant des oreilles ne peut affecter de prendre pour un roulement de voitures. J'ai plaisir à penser que mon Michel-Ange a érigé un colosse digne de se dresser dans le square public comme un défi à tous compétiteurs. Certes, c'est son moindre mérite que d'être inimitable, et cependant c'est un bâillon pour Cerbère. Son mérite supérieur, c'est qu'il inspire la confiance en soi, en nous enseignant de quelles immenses ressources dispose la nature humaine ; de sorte que je l'ai envoyé, pour qu'il le lise, à un homme courageux qui est pauvre et décrié. C'est à coup sûr une doctrine noble et vraie que vous prêchez-là, comme à coups de canon, à savoir que tout homme est l'œuvre de Dieu et que nous ferions aussi bien de nous arrêter pour voir ce qu'il a en lui, de croire, s'il lui arrive d'agir selon ses impulsions, qu'il a ses propres limitations et qu'il restera, malgré toutes ses extravagances, fidèle à son orbite et reviendra de loin ; c'est une foi qui tire sa confirmation de la sempiternelle ignorance et stagnation de la société et de l'éternel développement de tous les individus.

Quant au Collier de la Reine, je l'ai lu avec plaisir, aussi longtemps que j'ai lu avec mes propres yeux. Quand je lis avec des yeux d'Angleterre ou de Nouvelle-Angleterre, ma joie est gâtée par la rumeur de l'opposition. Je ne doute pas que l'histoire véritable ne soit relatée ici telle qu'elle s'est passée, et relatée pour la première fois ; mais l'œil de vos lecteurs, vous le devinez facilement, sera

effaré par la multitude d'hiéroglyphes aux couleurs brillantes qui servent à l'expression du sens. Quant au ^içr — le {;i\^ ! ^ — il est à peu près usé et un assembleur de nuages comme vous ne doit plus s'en prendre à ce symbole particulier.

Je pensais en lisant ce morceau que votre étrange génie est le produit direct de votre Londres. C'est l'arôme de Uabylone. Telle la grande métropole, tel ce style; aussi vaste, aussi énorme, soutenant des rapports avec le monde entier et aussi inépuisable en détails. Je crois que vous voyez comme autantde tableaux chaque rue, l'église, le palais du Parlement, la caserne, la boulangerie, la boucherie, la forge, le quai, le navire, et tout ce qui se tient, rampe, roule ou nage à l'entour, et que vous absorbez le tout. De là vos allusions encyclopédicpies à toutes choses possibles et les vertus et les défauts de vos pages panoramiques. Après tout c'est proprement vôtre et c'est anglais; et chaque mot désigne quelque chose, et cela m'amuse et me fortifie. Et qu'est-ce (ju'un homme peut exiger de plus de l'écrivain son semblable ? Au fait, il peut exiger toutes choses, un bon esprit créant de nouveaux besoins pour chacune de ses manifestations !

L'article en épreuves est digne du Mirabeau et il a dissipé les craintes (jue j'avais conçues d'après le rapport (|ue vous et votre frère m'aviez fait du nouveau livre.

Mais il m'a semblé lire dans le Mirabeau ce que vous faites entendre dans votre lettre, à savoir que vous ne viendrez pas vers l'Ouest. La Vieille Angleterre va vous découvrir et alors la Nouvelle n'aura plus de charme. Ce sera tant pis pour moi, pas pour vous. Pour trouver un homme, ([uehpics hommes, point ne vous est besoin (avec votre magistral coup d'œil) , d'entreprendre un long

1. Carlylo, ennemi de toutes les formes du snobisme, raille volonlieis les parvenus sans ruituro qui voient dans la pussosiiiun d'un u gig » la diblinction suprême.

voyage. De plus je remarque que l'Amérique paraît à ceux qui nous viennent visiter aussi prosaïque et aussi peu intéressante que les canaux de Hollande. Je vois parfaitement que notre société, dans sa généralité, est aussi férue que la vôtre des « respectabilités» de la religion et de l'éducation, qu'on n'a pas ici plus d'appétit qu'ailleurs pour une révélation et que les gens de la classe cultivée, naturellement, sont d'esprit moins libéral que les autres. Cependant, durant les moments où mes yeux sont ouverts, je vois que nous avons d'abondants matériaux pour le philosophe et le poète, et, ce qui fait mieux votre affaire en tant qu'artiste, que nous n'avons eu encore ni philosophe ni poète qui portât la faucille au froment de la Prairie. Je n'ai en réalité jamais cru que vous nous feriez la grâce suprême de venir ici ; pourtant si la bonté divine dépassait notre croyance, je me proposais et je me propose de vous retenir fermement dans mes petites prairies, sur les bords de la rivière Musketaquid (aujourd'hui rivière de Goncord), et de vous montrer (comme nous le pouvons ici partout) une Amérique en miniature dans l'assemblée municipale d'avril ou de novembre. Vous y pourriez étudier et dominer à l'aise l'ensemble de la vie politique de notre hémisphère, ramassée en une coquille de noix, et avoir une version nouvelle de l'étroite sagesse d'Oxenstiern, vous consolant toutefois en constatant que nos fermiers, aussi patients que leurs bœufs sous le joug que leur imposent, en matière de lointaines affaires nationales, d'empressés directeurs de journaux, n'en exécutent pas moins leur volonté à eux, et une volonté louable, dans leur propre paroisse. Si un homme sage négligeait New-York et se contentait de séjourner quelques mois dans notre villao-e, il s'assurerait de n®tre vie locale une connaissance approfondie à laquelle n'est parvenu jusqu'ici aucun étranger. Et là-dessus je vous remets entre les mains de Dieu et si quelque oracle de la grande Delphes venait à dire : « Va! » eh bien! accourez-nous sans retard. Venez

passer un an avec moi et voir si je ne suis pas capable de respecter vos besoins d'isolement.

Mon petit garçon a cinq ans; il s'appelle Waldo, c'est une aimable merveille qui m'a fait paraître l'univers plus riant. Ma femme, l'une de vos meilleures amies, envoie à M™° Carlyle ses sentiments affectueux et déclare qu'elle ne trouve à reprendre dans vos lettres qu'au passage où il est dit qu'elle irait on Ecosse si vous veniez ici. Elle la supplie de venir prendre possession de sa chambre nouvellement installée. Ne cessez pas de m'écrire chaque fois que vous pouvez me réserver une heure. Il y a ici un homme qui s'appelle Bronson Alcott.qui est grand, et l'un des joyaux que nous avons à vous montrer. Adieu.

R. W. Emerson.

La seconde édition de Sartor a paru et se vend bien. J'ai appris l'autre jour qu'on en avait commandé d'Angleterre 2u exemplaires.

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