Cheyne-Row, Chelsea. Londres, le {" juin
Mon cher ami, il me faut envoyer un mot vers Concord en réponse à vos paroles aimables. Elles me sont arrivées le matin d'un jour des moins qualifiables, du jour où je devais, à demi-mort d'impatience, d'agitation et d'exaspération, parler ex tcmpore, à Londres, devant un auditoire de gens du monde, sur la littérature allemande ! .Mon plus intiine désir était d'être laissé dans l'oubli le plus profond, enveloppé de couvertures et de silence, ne parlant pas, personne ne me parlant, pendant les douze mois f|ui allaient suivre. Mes imprimeurs m'avaient rclAché, la veille seulement, de IcMir moulin de
discipline. Quoi qu'il en soit, tout cela est passé maintenant et me voici encore, vivant, occupé à vous écrire et espérant des jours meilleurs.
Il y a presque un mois qu'est parti, portant votre adresse, un exemplaire d'un livre qui s'appelle la Révolution française, mal imprimé, mal écrit, mal pensé ! Mais enfin j'en suis délivré; c'est un fait qui vaut tous les autres. Quant à l'accueil qui lui sera fait, ici ou ailleurs, je n'en attends rien ou que peu de chose. Du caquetage, encore du caquetage ! Grand étonnement, probablement, pour la stupide cervelle du public, éjaculé en termes insipides. Ne nous y retournons pas. Pour moi je dis toujours : Foule-moi cette œuvre, ô public stupide, sous tes stupides sabots, piétine-la et lance-la moi dans les égouts et ruisseaux; si tu peux la détruire, détruis-la, pour l'amour de Dieu ; si tu n'es pas capable de la tuer, eh bien, tu n'en feras rien !
A propos, puisque je parle de publics stupides, il convient que je vous dise que j'ai vu dans le Christian Examiner (je crois bien que c'est cela) de Boston, une étude critique à moi consacrée et dont je vous prie de remercier en mon nom l'auteur si vous le connaissez. Car si un million d'hommes stupides est une bonne chose, c'est également une bonne chose qu'un ou deux individus qui y voient clair. Cet homme nous réfléchit l'image d'un « Philosophe du costume ^» , embelli et idéalisé, qui fait vraiment plaisir à voir; j'ai réellement découvert dans ses traits béatifiés plus de ressemblance avec ce que moi-même je me figurais être, que dans aucune ou dans la totalité des critiques dont je fus l'objet et que j'ai vues jusqu'ici. Qu'un homme se voie réfléchi — fraternellement embelli de la sorte — dans l'âme de son semblable, voilà à coup sûr l'une des joies les plus légitimes de l'existence. Notre ami Ripley s'est donné la peine de m'envoyer cette Revue,