XX. — Emerson à Carlyle
Concord, le 9 février 1838.
Il y a dix jours maintenant, — dix jours froids — que votre lettre réchauffe mon cœur, et je n'ai pu jusqu'ici trouver le moyen de vous écrire. Je viens de terminer — mercredi soir — une série de conférences que j'ai ambitieusement baptisées Culture humaine et prononcées, une fois la semaine, devant les amateurs de Boston. Je n'ai pu écrire rien d'autre de tout ce temps, vu la fatigue du griffonnage prévu pour chaque semaine. Maintenant me voici libre comme l'oiseau des bois et je puis prendre la plume sans énervement et sans crainte. Votre lettre devrait me faire sauter de joie — et peu s'en fallut que je ne le fisse !
— Songez donc, de belles pensées au sujet de mon pauvre discours de Cambridge, de belles pensées de Carlyle ! C'est à peine si j'ai pu garder en la circonstance mon décorum. Ajoutez à cela des nouvelles d'un ami qui est aussi l'ami de Carlyle. Que peut nous apporter de meilleur l'existence? Vous pensez bien que j'allai tout droit chercher niackwood et que je lus la prose et les vers de John Sterling; je vis que mon homme a une tète et un cœur, et je passai une heure ou deux, très agréablement, à déchiffrer sa biographie écrite de sa propre main, ce qui est une sorte de chiromancie en laquelle j'ai pleine confiance.
Quant au Discours, je suis si épanoui sous l'effet de votre bienveillance que je commence à redouter que votre esprit, cette fois, n'ait été la dupe du cœur et que par suite votre louange ne vaille qu'entre amis et non sur le l'arnasse. .le vous l'adressai sans grande confiance (par le libraire Munroë) et n'ai pas été peu surpris de vos généreux compliments. Pourtant, pour un travail académique, il intéresse pas mal nos jeunes gens d'ici et une édition de cinq cents exemplaires fut écoulée en un mois. Une seconde est sous presse et je vous en enverrai sous peu quelques exemplaires que vous pourrez remettre à quicon([ue vous paraîtra pouvoir le lire... (Détails d'affaires, concernant la publication en Amériijuede la Révolution française.)
Votre Révolution française réussit très bien auprès de nos meilleur.sos[)rils. Les jeunes gens disent que c'est la seule histoire ([uils aient lue. Les hommes mûrs et les vieillards secoueni la tète et s'y trouvent tout désorientés. Href, il a le succès d'un livre qui, n'ayant pas été façonné sous l'influence du public, doit se façonner son public. H lui faudra quel([ue temps pour le gagner tout entier, mais il gagne et gagnera. J'ai envoyé une notice bibliogra- |)hique à son sujet au Christian Examiner, mais le directeur uie l'a renvoyée tout entière à l'exception du premier et du dernier paragraphes, qu'il a insérés. D'autre part le
Cari.vli et EMRRto;«. 6
directeur de la North American refusa de publier un article d'un autre de vos amis. Mais nous verrons bien ! Je suis heureux que vous réimprimiez vos Mélanges, mais — pardonnez-nous notre sans-gêne transatlantique — nous vous avons distancé et nous sommes en train déjà d'en extraire une paire de volumes, que nous imprimerons dans les mêmes conditions que VHistoire, espérant en tirer encore quelque argent pour notre ami...
Je vous aime toujours.
R. W. Emerson.