‹ CorrespondanceChapitre 35 sur 130 · XXII. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

XXII. — Carlyle à Emerson

Chelsea, le 16 mars 1838.

... Vous m'envoyez de bonnes nouvelles, comme à l'ordinaire. Vous avez été bien actif et secourable dans cette question de l'ouvrage sur la Révolution, et je vous en exprime tous mes remerciments et compliments. Ce sera un jour bien mémorable que celui où m'arrivera effectivement de l'argent, peu importe le nombre des pièces, que ce soit sept ou sept cents, venant du pays des

Yankees ; et cela ne manquera pas d'originalité, si c'est — comme il n'est pas improbable — le premier argent ({lie je réalise pour ce travail, le pays des Angles restant toujours insolvable à mon endroit. Après tout, n'avonsnous pas ou n'allons-nous pas avoir une vaste patrie du détroit de liass à la Columbia River, encerclant déjà presque le globe? il faudrait qu'un homme fût bien déshérité pour ne pas trouver, ici ou ailleurs, tel ou tel autre disposé à embrasser sa cause et à lui porter un peu assis, tance! Soyez béni, mon frère. Mais que dis-je ? Votre œuvre est déjà doublement bénie. Je crois, après tout, ma frugalité écossaise aidant, que je ne me verrai pas positivement jeté sur le pavé, ou réduit à emprunter et à devenir pour un morceau de pain l'esclave de quelqu'un. Non, Dieu soit loué ! Bien plus, depuis peu je commence à mépriser complètement toute cette question, comme je ne l'avais jamais fait jusqu'alors : « iMisérable spectre de la Mendicité, toi qui n'as jamais cessé de me poursuivre depuis que j'ai l'Age d'homme, viens donc un peu, de par le tliable, nous faire voir ce que tu as dans le ventre! Avec l'Ame d'un homme, ayant l'éternité à quelques années d'elle, trembler devant toi '.' » Meilleure encore, pourtant, est la version qu'en donne ma bonne et pieuse mère : « ils ne te prendront pas la Providence de Dieu, lu n'as jamais connu jusqu'ici le besoin ^ »

(Affaires.)

Et maintenant je n'ai qu'une chose à ajouter et à répéter : « Soyez tran([uille, tenez-vous tranquille! » Nous avons bien assez du feu qui est en notre sein, sans que des soulïlets étrangers le viennent attiser à tout jjout de champ... Quant à moi, je continue à rester aussi inactif que je le puis. Je décline toutes les invitations mondaines

1. Uan.«i son Journal, le 9 mai 1838. Emerson écrivait : « Reçu ce matin uno lellre do T. Curlyle. Pourquoi faut-il qu'il soit si pauvre! C'est la pauvreté la plus honorable que je connaisse u.

qu'il est possible de décliner ; un « rout » à Londres est l'une des choses les plus stupides de notre monde sublunaire ; un dîner à Londres me rend plus malade pour une semaine et je me dis souvent qu'il vaut même mieux être lourd que spirituel et se taire que de parler.

C'est curieux : votre série de Conférences sur la « Culture humaine » semble porter sur le sujet même que je dois traiter ici en mai prochain ; mais cela s'appellera, chez moi, « Sur l'histoire de la Littérature » et ce sera causé et non écrit. Pendant que vous donnerez vos conférences, je serai dans les affres ! Pauvre de moi ! Souvent, quand je me représente tout cela, combien mon unique désir serait de pouvoir tenir ma langue, par quelles pointes de baïonnettes de la Nécessité, appliquées sur mon dos, je suis poussé dans cette salle de conférences, et dans quel état d'âme, et qu'il me faut parler ou mourir, il me semble que je ne trouverai d'autre expression qu'un flux de larmes et de sanglots ! Mais cela, visiblement, ne fera pas l'affaire ! Et puis il m'arrive de penser que c'est peut-être mieux ainsi, qui sait? En tout cas, nous allons expérimenter ce qu'il y a dans ce métier de conférencier à Londres. S'il y a quelque chose, c'est bien ; s'il n'y a rien, c'est bien encore...

Affectueusement.

T. Garlyle.

XXin. — Emerson à Carlyle.

Concord, le 10 mai 4838.

... Nous sommes très avancés dans l'impression des deux premiers volumes (qui feront 900 pages) des iWé- Zan^es, tels qu'ils sont rangés dans votre liste... Pour ma part j'estime que pour nous conformer au goût des lec-

leurs nous devrions publier en remontant des derniers articles, en commençant par celui qui est consacré à Scott, lequel a trouve le meilleur accueil qu'on ait jamais vu. Le carlyleisme est tellement bien porté maiulcnant que les plus austères Seniors sont heureux de tempérer leur réprobation en applaudissant à cet article critique. J'ai arrêté avec le libraire qui publie les MélanQCS qu'il vous f,'arantira un dollar par exemplaire vendu et que vous aurez le profit total sur tout exemplaire souscrit... Nous tirons à mille...

La Révolution française continue ta trouver des amis et aclicteurs... J ai calculé que près de 800 ou même 800 exemplaires devaient être placés... Quand vous publierez votre prochain livre, je pense que vous ferez bien de me l'envoyer en épreuves, et de nous permettre de l'imprimer ici en même temps que l'édition anglaise. L'éclat d'un livre aussi récent aiderait beaucoup à la vente.

Mais il est un plan meilleur, qui serait de vous embarquer sur le vapeur Victoria pour venir en 15 jours à New- York et en 24 heures de plus à Concord. Le fauteuil de votre cabinet de travail, la cheminée, le lit, lon«jtemps vides, attendent et semblent annoncer votre arrivée. Alors vous corrigerez vos épreuves et vous serez l'arl)itre de l'esprit et du savoir dans le Nouveau-Monde. Pensez-y pour de bon. Pour appuyer de tous vos projets celui qui m'est le plus agréable, je vais vous donner (juclques précisions de fait. J'occupe deux acres seulement de la terre du bon Dieu, renfermant ma maison, mon potager, mon verger de trente jeunes arbres, ma grange vide. Ma maison est maintenant très confortable et très spacieuse. Je possède en outre, je crois, 2*2.000 dollars, dont le revenu, dans les années ordinaires, est de G p. 100. Je n'ai d'autre bien foncier, ni ne perçois d'autre redevance excepté le produit de mes conférences d'hiver, qui s'est élevé l'an dernier à 800 dollars. Eh bien, ici,

avec ce revenu, je suis riche. Je reste chez moi ou je voyage quand bon me semble. J'ai le couvert, le feu, des loisirs, des livres, des amis. Sorti de chez moi, je ne suis plus riche. Jamais je n'ai un dollar à dépenser pour une fantaisie. Aucun sage, à ce que je crois, n'ayant jamais connu la richesse qui consiste à jouir d'un superflu de liberté — en raison des obligations dont nous sommes inondés — moi non plus, qui ne suis pas sage, je ne suis pas riche en ce sens. Mais, chez moi, je suis riche, assez riche pour dix frères. Ma femme Lidian est une incarnation de l'esprit chrétien, — je l'appelle Asia — et empêche ma philosophie de verser dans l'antinomisme; ma mère, la plus chenue, la plus douce, la plus conservatrice des dames, qui ne fait à son universelle préférence pour les choses anciennes qu'une seule exception en faveur de son fils ; mon fils, un rayon de soleil et d'amour, bien digne que je m'y consacre du matin au soir ; — voilà, avec trois servantes qui font pour nous la cuisine, la couture et les courses, toute ma maisonnée. C'est là que je vis et lis et écris avec bien peu de système et, en ce qui concerne la composition, avec les résultats les plus fragmentaires : des paragraphes incompressibles, chaque phrase y formant un élément doué d'une puissance illimitée de répulsion.

L'été, avec l'aide d'un voisin, je cultive mon jardin ; et j'ai planté, il y a une huitaine de jours, sur le côté ouest de ma maison, quarante jeunes pins destinés à me protéger, moi ou mon fils, contre le vent de janvier. L'ornement du lieu, c'est la présence occasionnelle de dix ou douze personnes, bonnes et sages, qui nous viennent demander l'hospitalité au cours de l'année. — Mais mon histoire est déjà trop longue. Dieu veuille que vous veniez et nous ameniez cette chère femme dont nous sommes sincèrement peines d'apprendre la longue maladie, et à laquelle une traversée, suivie des soins de ma femme et de ma mère, rendrait en moins d'un an une santé floris-

santé. Ma femme lui fait dire : Venez, et je serai pour vous une sœur. Qu'avez-vous A faire en Italie ? Votre l^'énictcnd vers le Nouveau-Monde, vers l'Ouest... Venez passer un an avec nous, et si vous n'aimez pas assez la Nouvelle-Angleterre pour y rester, l'une de ces prochaines années (quand I7ïï,s7oire aura dépassé ses 10 éditions et été traduite en autant de langues) j'irai demeurer avec vous.

... Adieu, mon cher sage. Je tiens votre pauvreté pour plus honorable que l'éclat vulgaire de la couronne d'épines des grands. Klle vous vaudra la sympathie des hommes et la louange d'un millier d'années. Pourtant j espère que la vieille envoyée céleste, utile à tous, haie de tous, vous a donné ses dernières leçons et que, vous voyant progresser à si grandes enjambées, elle va vous laisser à vous-même, en route vers la centième édition et l'adoration des éditeurs...

Faudra-t-il dans votre chambre de l'anthracite ou du bois? Ma vieille mère se réjouit de vous voir venir.

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