‹ CorrespondanceChapitre 36 sur 130 · XXIV. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

XXIV. — Carlyle à Emerson

Chelsca. Londres, lo i.j Juin 1838.

... Comme mon papier s'emplit d'un insignifiant bavardage sur do pures (juestions économiques! Il me faut ajouter encore c^ue les Conférences dont je vous ai entretenu la dernière fois sont passées maintenant et bien passées. Nos gens raffinés ont écouté ma fruste parole avec patience, avec une bienveillance ((ui n'a fait que croître jusqu'à la fin. Je vous ai un jour envoyé une gazette pour vous faire savoir que c'était en train. Je ne sais pas encore quel est le résultat pécuniaire: mais je suppose (ju'il nous permettra de subsister frugalement ici pendant une nouvelle année, non sans espoir, on mettant

les choses au pis, de pouvoir recommencer le moment venu. C'est dans ma destinée une grande nouveauté, que je ressens comme une faveur considérable, et réellement elle s'est produite — si faveur il y eut — au moment opportun, car j'avais commencé à supporter très impatiemment l'autre méthode. La pauvreté avec la jeunesse, cela peut aller; mais la pauvreté et l'âge vont mal ensemble. Au demeurant, je me sens usé et réduit aux nerfs; ma tête et mon cœur tout brûlants, malades, hélas! La question, comme toujours, c'est de trouver du repos. Mais où donc? Mon frère nous inviie à aller passer l'hiver à Rome; peut-être cela ferait-il du bien à ma pauvre femme malade; quant à moi, je préférerais encore la case de Bas-de-Guir, dans la Forêt occidentale. J'ai bien envie aussi de m'échapper par le nouveau chemin de fer pour aller voir ma mère. Nous ne saurons pas avant une semaine ou deux ce que nous ferons et si nous ne resterons pas tranquillement ici. Continuez à m'y adresser vos lettres jusqu'à ce que vous receviez d'autres indications.

Vos Discours ont été tout à fait bienvenus; mon exemplaire, revenu de Madère avec Sterling, a fait le tour de l'ouest de l'Angleterre. Sterling et Harriet Martineau en ont été ravis. Je les ai relus pour la seconde ou troisième fois. Robert Southey en a reçu un exemplaire pour lui et pour la région des Lacs; s'il tient parole comme à mon endroit, il se peut qu'il fasse autant pour vous que pour moi ou davantage. U y a des exemplaires à Cambridge, également à Oxford. J'ai, avec une discrétion avare, distribué tous mes volumes, excepté deux. On a entendu dire par Rogers, vieux dilettante grincheux, plein de sens sardonique : « C'est de la poésie allemande rendue en prose américaine. » L'ami Emerson a lieu d'être satisfait; et il convient maintenant avant tout, comme je l'ai dit déjà, qu'il se garde de la précipitation. Le malt doux se fait sur feu lent : combien vrai,

combien juste! Il faudrait aussi que son prochain ouvrage fût une chose concrète ; plus de théorie maintenant, mais des actes. Qu'il vive sa matière, comme il dit; c'est le moyen d'arriver à la peindre. Maintenant que vous êtes bien maître de la géométrie et de l'art du dessin, prenez la brosse et andar con Dios!

M'°'^ Child m'a envoyé un livre, Philothca, et une épitre très magnanime. J'ai répondu comme jo le pouvais. Le livre est beau, mais d'une beauté souffreteuse, qui ne m'agrée pas, mais me paraît de funeste augure. Ces choscs-lA ne poussent pas dans le sol, sur le sein honnête de notre mère la terre, mais en serre chaude, et l'on sent au-dessous un feu de sentimentalité calviniste- Hancroft aussi relève en partie de la serre chaude; je dois lui envoyer une note parSumner: remerciez-le, en attendant, et ne parlez pas de serres chaudes. Mais d'une façon générale les hommes de la Nouvelle-Angleterre devraient digérer leurs formules; sans cela, pas de liberté. I^)urtant, jusqu'ici, je ne trouve là-bas qu'un homme qui en ait pris le chemin ou y soit parvenu. Que Dieu l'assiste! Ma femme m'avait chargé de ses amitiés. Klle n'est pas dangereusement malade, mais toujours faible et il faut ({u'cllc lutte pour se tenir debout; l'été lui lait toujours du bien, cette année aussi. Adieu, cher ami, que Dieu soit toujours avec vous et les vôtres.

Page 1