‹ CorrespondanceChapitre 49 sur 130 · XLIV. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

XLIV. — Emerson à Carlyle

Concord, le 4 juillet 1839,

J'entends dire ce soir, ô mon excellent ami, que si je n'envoie demain, au point du jour, une lettre à Boston, elle manquera le vapeur de Liverpool, qui lève l'ancre plus tôt que je ne me figurais. 0 sot vapeur ! je ne suis pas prêt à écrire. Les faits ne sont pas encore mûrs, quoiqu'il ne s'en manque que d'un rien. Ne pourrais-tu attendre un peu? La précipitation ne convient qu'aux esclaves; et Aristote, si je n'ai bonne souvenance que de ce seul détail de mes études à la Faculté, affirmait que l'homme d'esprit élevé ne marchait jamais à pas pressés. 0 sot vapeur, attends seulement une semaine et nous t'appellerons Mégalopsyché et te suspendrons auprès du navire Argo parmi les étoiles. En attendant, je ne veux pas priver mon cher et admirable ami des fragments de nouvelles que je possède. Sachez donc, Thomas Carlyle, que j'ai reçu hier par le Liverpool yoire lettre avec grand contentement de cœur et d'esprit à tous points de vue, si ce n'est que l'hégire américaine, si souvent annoncée de votre côté et sollicitée du nôtre, est traitée avec une légèreté et un oubli des moins convenables — et d'autre part que vous ne paraissez pas avoir reçu toutes les lettres qu'il me semble avoir expédiées... Ellis m'a envpyé, il y a près de quatre semaines, la noble gravure italienne

destinée à ma femme *. Elle est pour le moment à Boston et sera heureuse, je crois, que j'aie écrit cette fois sans sa collaboration ou suj^^gestion, car le cadeau lui a fait si grand plaisir qu'elle déclare ne jamais pouvoir vous écrire elle-même. C'est une vraie pensée matinale, débordante de santé et d'un <^énie spontané, et j'y prends grand plaisir.

Je poursuis, dans des conditions satisfaisantes, quelques études personnelles; j'ai presque terminé trois essais et qui sait si cet automne je n'aurai pas un livre?...

Je vous adresserai inccssaninient, surtout pour sa préface, un exemplaire d'une traduction d'Eckermann publiée ici par Margaret Fuller — une de mes amies qui est aussi des vôtres. — C'est une dame tout à fait accomplie et sa culture se rattache plus à l'Europe (ju'à l'Amérique...

Adieu.

U. W. E.MEHSOX.

XL\. — Emerson à Cavhjle.

Concord, le 8 août 1839.

... Je ne puis vous dire combien je suis heureux que vous ayez vu mon brave Sénateur et que vous l'ayez vu lel (juc je le vois. Je n'ai cessé de souhaiter ([uil aille en Angleterre et jamais je ne l'ai plus tlésiré (ju'en assistant deux ou trois fois aux débats de notre Chambre des Communes. D'habitude nous déléguons comme agents publics des hommes ordinaires, de simples partisans, aux- (juols je ne puis que souhaiter de ne pas rencontrer un

1. II s'agit i.li' {Aurore dr iiuido Hein, tiiuil .M Miarlvlo avait fuit cadeau à M"» l:]inersoii.

homme qui ait des yeux, et voici que vos regards avides, vos regards qui dévorent et peignent une physionomie, auxquels rien n'échappe, pas plus qu'au destin, sont tombés d'aplomb sur le large front que j'ai suivi dans toute ma jeunesse, du prétoire au Sénat. Nul doute qu'il n'ait ses propres erreurs, qu'il ne soit pas un saint. C'est un enfant prodigue. Il a bu lui aussi si longtemps le rhum du parti que sa tète puissante en est imprégnée, parfois même comme une molle éponge, mais « tout cela n'empêche pas que cet homme ne soit un homme ». Disons mieux, c'est un grand enfant; il en a le caprice, la nonchalance, la bonne humeur. Mais il faut l'entendre parler, non pas dans un discours d'apparat, qu'il ne réussit jamais bien; mais avec une cause à défendre il sait porter un coup comme un forgeron. 11 m'a fait connaître maintes bonnes heures et deux ou trois moments d'éloquence. Sa voix, dans un vaste local, est admirable. Si vous avez pris le parti de ne le point visiter, je le regrette. Lui aussi aime rencontrer un homme. Je ne le connais pas, mais mon frère Edouard a fait son droit avec lui et lui portait de l'affection; plus tard, dans ses moments de maladie et d'infortune, il a reçu de lui les preuves de la plus constante amitié.

Je suis heureux que vous vous proposiez de songer sérieusement en Ecosse â notre requête cisatlantique. Nous aurons, je crois, avant qu'il ne se soit écoulé beaucoup de mois ou d'années, plus de titres à l'attention du sage et du valeureux. Nous aurons plus d'hommes et une meilleure cause qu'il n'en a jamais été agité sur nos eaux stagnantes. Je pense que notre Église — ou ce que l'on désigne sous ce nom — devra disparaître incessamment. On n'y voit partout que timidité, conformisme et violent dépit; et de l'autre côté, parmi les jeunes, le réalisme le plus décidé. Alcott attend son heure. J'ai dans mon village un jeune poète, appelé Thoreau, qui écrit les vers les plus sincères. Je brûle de vous montrer mes tré-

sors; et dites à votre femme que nous avons ici des femmes dignes de faire sa connaissance.

Les Yankees lisent et étudient les nouveaux volumes des Miscellanieii plus encore que les premiers. « Sam Johnson » et « Scott » sont très goûtés. Stearns Wheeler a corrigé les épreuves, jusqu'à la dernière, avec un dévouement affectueux. Que la Vérité et la Santé vous accompagnent toujours!

*XLVI. — Carlyle à Emerson.

Scotsbrig, Ecclefechan, 4 septembre 1839.

(G. est en villégiature au milieu des siens et au repos le plus absolu; il apprend l'arrivée d'Amérique du second ballot de MUcellanies dont il remercie Emerson).

Eraser a commencé à réimprimer aussi le Wilheîm Meister de Gœthe, les Années d'apprenlissaye et les Voyages réunis. Je vois en l'un ma meilleure traduction, en l'autre ma plus mauvaise. J'ai relu celle-ci (les Années clapprentissar/c) au cours des dernières semaines; je l'ai fait non sans surprise, désappointement et même, çà et là, sans aversion; et pourtant, somme toute, avec une estime toujours renouvelée. Je m'aperçois que je puis pardonner toutes choses en un homme excepté l'aveuglemont, l'erreur de vision, car, en vérité, cela ne présuppost>-t-iI pas loiil»* .mire sorte (l'tM'reur ?

(Annonce l'envoi de r>00 volumes de la Hérolution destinés à la vente en .Vméricjue et s'excuse de tant occuper Emerson de ses affaii'cs (i'intér<^l ; (1. appelle de tous ses vœux le « livre » aucjuel travaille son ami et termine par (|uel(jues nouvt'lles de» Sterling).

* XL VII. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, Londres, le 8 décembre 1839.

Mon cher Emerson, Que de temps sans nous écrire! Je suis un grand pécheur... Mais la vérité c'est que je ne pouvais pas écrire; maintenant je le puis, et je le fais.

Nous passâmes en Ecosse des journées stagnantes, tristes; mais nous y fûmes tranquilles et on nous laissa la paix, ce qui est un bienfait indispensable à une pauvre créature réduite à des nerfs, ce qui devient mon lot, quoi que je fasse, dans cette Babylone. Les antiques collines n'ont pas changé; les vieux torrents vont dévalant comme les années passées, comme au temps jadis; mais celui qui les regarde n'est plus le même; et les amis d'antan, où sont-ils? Je vais silencieusement, dans ce coin de pays, parmi mes retraites familières, plongé généralement dans des réflexions inexprimables, en un chaos insondable de rêveries mélancoliques pour lesquelles on ne peut trouver d'image ni de formule. Je n'avais en main qu'un travail, qui n'avançait pas d'ailleurs, un article pour la London Review sur l'état des classes ouvrières en ce pays. Les idées m'en étaient familières, vieilles de plusieurs années, mais quant à l'expression, dans quel dialecte humain la formuler ? La London Review n'était pas l'organe rêvé et cependant c'était le plus indiqué de tous. Du côté des Whigs, abandonnés au dilettantisme et à la sèche convention sceptique, rien du tout à espérer; les Radicaux de la London and Westminster, enchaînés à leurs formules benthamites et tremblants devant leur ombre propre avaient expressément décliné ma proposition, il y a quelques mois. Restaient les seuls Tories. Souvent je pense qu'ils ont en eux plus d'étoffe, malgré leur aveuglement, que toute autre de nos classes. Qu'est

DÉCEMUHK l8o'J 121

la sympathie de Walter Scott pour ses semblables comparée à celle d'un Sydney Smitb ou d'un Commissaire des Lois d'assistance? Bref, le travail n'avançait pas du tout en Ecosse, pas du tout non plus ici, où néanmoins je dus in'obstiner, écrivant et brûlant, maudissant mon destin, puis recommençant à écrire. Finalement la chose aboutit sous la forme d'un Essay sur le Cliartisine; je le soumis à Lockhart comme il avait été convenu; il le loua, mais ne trouva pas ({u'il convint à sa revue, étant de nature, à i heure présente, à faire sauter comme un feu d'artifice toute une Hotte de Hevues trimestrielles. Et voici que Fraser le publie, avec quelques additions, en un petit volume. Telle est la raison pour laquelle je ne pouvais pas vous écrire. Je pense vous envoyer les épreuves pour que vous en disposiez au mieux de votre jugement...

... J'admire de plus en plus ce bon Stearns Wheeler; je lui exprime mes remercîments par ce même courrier et lui envoie par Kennet, en signe de gratitude, un exemplaire du Meister de Gœthe. Un autre exemplaire part à votre adresse, aux bons soins de Little et C*^. Dites-moi s'il vous déplaît moins; qu'en pensez-vous? A propos, n'avez-vous pas appris maintenant i\ lire l'allemand? J'incline à croire que si. Ce sont trois mois bien employés, si jamais mois le furent, par un Anglais de notre épo{|UO, et {|ui pcnso. . .

... iNous attendons bientôt votre livre! Nous connaissons aussi le sujet de vos conférences d'hiver; du moins Miss Martineau pense le connaître. Que le Ciel favorise l'œuvre! Ou'il envoie a mon bon Kmerson une clair(^ expression, dans toutes les directions favorables, de la noblesse qui habite son Ame! Il sait la signification du silence; (ju'il connaisse aussi la parole, en sa saison. Les deux sont comme la toile et lu couleur, comme l'obscurité et l'image lumineuse (jui s'y vient peindre; I un »'-f .•<-»"i. tiel ta l'autre, impossible sans l'autre...

Page 1