‹ CorrespondanceChapitre 64 sur 130 · MAI 1841 1S · texte numérisé non relu

MAI 1841 1S

rficniin de for, votro lettre est arrivée, juste A temps, et Richard, (iiii vous aime bien, entendant dire de qui elle était, demanda à la voir d'un tel air que je ne pus le lui refuser. Nous nous séparAmes A la gare, chacun courant de son c6té sur les ailes de la vapeur — et nous ne nous sommes pas encore revus. Je me rendis à Leeds, restai deux jours en face de ses hautes cheminées et de son volcan de fumée, puis je courus vers mon Annandale natal, pour revoir une fois encore en ce monde, tant (ju'clie m'est conservée, mon excellente vieille maman. Mon pays natal est toujours pour moi comme l'antre de Trophonius ; j'en sors avec une hAte au prix de laquelle la vapeur est lente — sans un sourire sur le visage, évi' tant tout entretien avec les hommes ! M n'y a pas encore (juarantc-huit heures que je suis rentré; votre lettre est une des premières auxquelles je réponde, ne fût-ce que d'une ligne ; votre nouveau livre — mais n'en parlons pas encore maintenant.

.Mon ami, je vous remercie de cet ouvrage de votre main , non seulement pour l'exemplaire que vous m'envoyez, mais pour avoir écrit et imprimé un tel livre. Je vous dis de loin : Eugc ! Une voix criant dans le désert ; c'est une fois de plus la voix d'un homme. Hélas ! il me semble que dans le vaste monde il n'y ait plus que cette unique voix (jui réponde intelligemment à la mienne; comme si tout le reste n'était (pie des on-dit, des échos mélodieux ou discordants ; comme si, seule, cette voix était vivante et vraie. Soyez béni, mon bon Halph W'aldo ! J'ai lu le livre hier toute la journée, ma femme ayant à peine fini de me (lire ses nouvelles. Il m'a gourmande, il m'a relevé et réconforté. Je pourrais faire des objections de toute nature, une foule d'objections touchant la superficie et le détail, un mode de pensée et d'expression encore assez imparlait, cent fois trop étroit pour rinfini tju'il s'efforce d'exprimer, mais à quoi bon tout cela"? C.'c^t un Infini, la réelle vision et croyance d'un homme, vue face A face;

nous entendons ici, une fois de plus, « une voix du sein de la Nature ». C'est pour moi le fait qui absorbe tous les autres, quels qu'ils soient. Persévérez, persévérez; vous avez beaucoup à dire et à faire. Vos voix, que je comparais à des âmes non incarnées et auxquelles je reproche parfois de ne pas avoir de corps — comment peuvent-elles en avoir un ? Ce sont des rayons de lumière qui s'élancent comme des flèches à l'Orient; elles auront encore bien des efforts à faire pour avoir un corps ! Vous êtes, mon ami, une ère nouvelle dans votre énorme pays nouveau. Que Dieu vous donne la force et le pouvoir d'expression et de silence nécessaire à l'exécution de l'œuvre qui vous paraîtra possible à l'heure actuelle ! Et s'il plaît au diable de dresser contre vous sans relâche toutes les tendances populaires, c'est peut-être, entre toutes choses, la plus favorable dont soit capable aucun ajige.

De moi-même je n'ai pas de bonnes nouvelles à vous donner. Des années d'oisiveté maladive et de stérilité m'ont rempli de lassitude. Je ne fais rien. Je vais hésitant, çà et là, et en ce moment même je me demande avec inquiétude ce que deviendra ma santé et où je passerai l'été hors de Londres; je suis un bien pauvre diable, — mais j'espère que cela ira mieux prochainement. Alors peut-être cet alluvies de matière grossière et inerte qui m'a si longtemps submergé donnera-t-il la meilleure récolte. Espérons ! — Les meilleurs vœux de nous deux à vous tous.

T. Garlyle.

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