‹ CorrespondanceChapitre 65 sur 130 · LXIV. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LXIV. — Carlyle à Emerson

Chelsea, Londres, le 21 mai 1841.

C'est la solitude que je désire ardemment et que je demande dans mes prières. Au milieu du babillage des

hommes, mon âme aussi se résout en babilla^'o, comme un sol qu'on no cesserait de passer au crible, de remuer avec des pelles et des tamis et dans lecjuel il ne peut pousser aucun fruit. Ce que j'attends du ciel, c'est qu'il me soit permis do m'en aller dans quelque chaumière au bord de la mer, assez loin de toutes les choses folles et affolantes (jui dansent ici autour de moi, et que je ne verrai plus (jue comme une fantasmagorie théâtrale, attentif seulement au sens caché quelles renferment. Vous allez, me dites-vous, ami Rmcrson, devenir fermier et bêcher la terre pour gagner votre pain. Hien ; voilà (juelque chose ({ue je vous envie autant qu'aucune des faveurs dont vous a gratifié le ciel. En attendant je suis ici, tout replié dans un étroit cabinet de loiletle, tout en haut, sur le derrière de la maison, fermant ma porte à tous les bavardages et à tous les cockneys; et, portant mon regard sur un simulacre de bosquet prinlanier (renfermant peu de bri(iue et seulement, visibles dans le lointain, les minarets de Westminster et la croix dorée de Saint-Paul, l'énorme tintamarre de Londres adouci en un «'norme bourdonnement) je m'efforce d'attendre paisiblement ce <(ui doit arriver. J'étudie Luther dans un livre très prolixe d'un certain Marheincckc. Je médite sur une foule de choses; au coucher du soleil, je me faufile dehors, dans la direction de lOuest, par les ruelles étroites de Kensington ; si ce temps de nuii durait, je pourrais être aussi bien ici (|u'en aucun endroit accessible. .Mais voici venir juin ; on in<'l aux chiens féroces des muselières; tout est brûlé, poussiéreux, éloulTant, dans le marasme, et il faut (jue je m'enfuie ! Assez là-dessus — Sur mon pa[)ier, pour le moment, rien (|ui vienne ou promette de venir. — l'atience ; — et pourtant, qui peut .Ire patient?

Avez-vous eu le bonheur, il n'y a pas longtemps, de vous voir cliXBscrnoniinatim, dans le Fraseras Mayazinc, par un homme d'une gravité einphali(|ue, non sans une espèce de force et de sincérité pleines de lourdeur, au

nombre des principaux hérésiarques du monde? Parfaitement. Fraser était très désireux de savoir ce que je pensais de l'article, « œuvre d'un homme tout à fait inconnu dans le pays ». Je lui dis qu'il y avait en lui quelque chose qu'il ferait bien d'améliorer en se tenant coi pendant cinq ans.

Adieu, cher Emerson. Plus un bout de papier qui ne soit rempli. Tous les exemplaires de vos Essays sont en mains, avec quel résultat, c'est ce que nous verrons peut-être. Quant à moi, j'aime le livre et l'homme, leur noble et rustique héroïsme et virilité; — c'est comme une voix d'homme vivant, parmi tout ce bavardage de cadavres galvanisés! Ach Gottî

Toujours vôtre.

T. Garlyle.

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