‹ CorrespondanceChapitre 75 sur 130 · LXXVII. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LXXVII. — Carlyle à Emerson

Chelsea, Londres, le l'J juillet 184-*.

... Les Fraser ne sont plus mes éditeurs, excepté en ce qui concerne vos Essai/s et une seconde édition du Sartor; j ai transféré les autres écrits chez « (Ihapinan and Hall, 186, Strand ». J'évite les libraires; je ne les vois que rarement, les imbéciles, et m'efforce de n'y plus penser du tout. Vente de livres, réputation, profit, etc. etc.. tout cela me fait maintenant, en vérité, lelTet d'un embarras que je travaille, non sans succès, à chasser presque complètement de ma tète. Il reste encore à mes yeux, dans l'existence, une bonne chose réalisable, une seule : c'est de soutirer encore de mon moi misérable, méprisable, mais vivant, agissant, et à ce titre impérial et céleste, un peu plus de travail; et cela, Dieu le sait, est une difficulté suffisante sans yen ajouter encore d'étrangères.

Vous vous informez de Cromwell; ne m'en parlez pas ; il est capable de me rendre fou. Il est là, qui m'apparaît, n moi, dans une lumière assez claire et même ardcMile ou douloureusement brûlante, mais dans des profondeurs lointaines, enlise sous deux cents ans de canty d'oubli, d'incrédulité et de trivialité de toute espèce; et quelle industrie ou énergie humaine sera de taille à le ramener au jour, au travers de tout cela f .Mille fois j'ai regretté (pie ma pauvre activité ail jamais pris cette direction. Il est toujours possible que j'abandonne l'œuvre inexécutée. Je me suis creusé une voie au travers des plus arides monceaux de fatras. J'ai visité le champ de bataille de Naseby et je ne sais combien d'autres champs et scènes inintelligil)les; j'ai etc... etc., hélas.

quel talent j'ai là de m'engager dans l'impossible ! En attendant je poursuis toujours mes recherches ; je prends même maintenant un certain plaisir de vampire à fouiller ces vieux ossuaires et ces nefs à sépultures. J'entretiens la plus bizarre camaraderie avec cet immense génie de la Mort (qui y règne en président universel) et il m'arrive d'avoir, par telle ou telle crevasse, de rapides aperçus de régions de l'au-delà, régions bénies, mais pour l'instant tout à fait silencieuses. 11 est parfaitement inutile d'écrire sur les choses du passé, à moins qu'on ne puisse en fait les rendre présentes ; ce n'est pas du tout hier, mais simplement aujourd'hui et ce qu'il renferme de réalisations et de promesses qui nous appartient : les morts devraient, n'est-ce pas, ensevelir leurs morts. Bref je suis très malheureux et je mérite bien que vous fassiez pour moi des prières, des prières d'une âme sereine. Si vous ne recevez plus aucune nouvelle et n'entendez plus du tout parler de moi, dites-vous simplement que je suis retourné à mon élément natal, que les nymphes du Limon m'ont englouti, comme elles l'ont fait de bien d'autres en leur temps... (Quelques mots sur Sterling, dont Emerson avait fait réimprimer en Amérique les œuvres poétiques : « J'aime Sterling, c'est une nature rayonnante, mais bien inquiète. »)

Juste au moment du départ de Sterling nous est venu Alcott. Il nous a fait deux longues visites, la seconde fois il est resté toute la nuit. C'est un homme d'un caractère heureux, innocent, au cœur simple ; il a un air de rusticité, de véracité, et avec tout cela de dignité, qui excite multiplement l'intérêt. Le bon Alcott, avec son visage et son corps long et maigre, ses tempes grises fatiguées et ses yeux au rayonnement doux; ne songeant qu'à sauver le monde par un retour aux glands et à l'âge d'or; il vous fait l'effet d'une sorte de Don Quichotte vénérable, dont personne ne peut même rire sans l'aimer...

Ln fhose à beaucoup proa In pliiH précieufif» qnn m'ait apportée Alcott, c'est le compte rendu, dans les journaux, fies (lernicM'os confcrences d'Kmerson a New-Vork. C est réellement une œuvre tout à fait saine, radieuse, ayant la fraîcheur du matin, une œuvre digne d'être lue; en conséquence, je la découpai dans le journal et elle ne cesse de circuler pour le plus «^rand bien de beaucoup de lecteurs. Je ne puis vous ordonner de quitter le DiaL bien qu'il soit lui aussi, hélas ! quelque peu antinomique. Perge, perge, néanmoins... Et là-dessus, cette fois, je con- (tlus.

T. Cahivik.

LXXVIll. — Carlyle à [Emerson.

Chelsea. Londres, le 29 août 1842.

... Je suis aujourd'hui à la veille d'une expédition dans le comté de Suffolk et tout occupé de petits travaux; je veux pourtant vous écrire un mol à lahAte, ne fût-ce que pour allét^er un peu mon propre cœur. Vous êtes pour moi un ami l)ienveillaut et prc'cieux, et quand je déplore l'impuissance du lanpfage humain et que chacun de nous — qu'il écrive ou parle comme il le voudra — soit condamné à rester muet, emprisonné dans tout l'inexprimable (jui est en lui, en face de son frère incapable dexpression — il me semble toujours qu'Kmerson serait l'homme aucjuel j'aurais le plus envie d'essayer de parler, si j'étaisiisa ])orlé(' ! Mais il faut nous déclarer satisfaits. Une plume est une [)lume et vaut quelcpie chose, bien qu'elle exprime peut-être A peu près autant de la pensée de l'homme que le cheval en exprime de sa pensée par la trace de son sabot, ce qui est en vérité une bien misérable expression.

Je suivrai avec soin votre avis au sujet de Cromwell ou de mon prochain livre, si je vis assez pour en écrire un autre. Mais je suis à nouveau descendu dans la nuit primitive et je vis seul et muet avec les mânes, comme vous dites; ne sachant si je reverrai jamais le jour. Je suis, en un certain sens, honteux de moi-même, mais je n'y puis rien. J'incline à croire que l'une de mes grandes difficultés, c'est de ne pouvoir écrire deux livres à la fois, de ne pouvoir être, en un seul et même moment, dans le xvn® siècle et dans le xix^, tour de force qui dépasse même celui de l'oiseau dont l'Irlandais disait : « Personne, si ce n'est un oiseau, ne peut être en deux endroits à la fois. » Car mon cœur souffre et saigne pour ma pauvre génération et d'autre part il me semble qu'elle ne peut mettre son espoir d'assistance qu'en la possibilité de nouveaux Gromwells et de nouveaux Puritains. C'est ainsi qu'à mes yeux se rattachent les deux siècles, le XVII® me paraissant sans valeur excepté dans la mesure où il peut être fait xix® — et pourtant, qui tentera cette entreprise? Que Dieu m'aide! Je crois du moins que je devrais me taire... et plus spécialement en ce moment.

Merci de me prier de vous écrire un mot pour paraître dans le Dial... J'aime votre Dial et cependant c'est avec une sorte de frayeur. Vous me semblez en danger de vous séparer du Fait de l'Univers présent, dans lequel uniquement, quelque laid qu'il soit, je puis jeter l'ancre, et de prendre votre lointain essor vers les Idées, Croyances, Révélations et choses de ce genre — à des altitudes périlleuses, à ce que je crois, tout d'abord au delà de la courbe — de la glace éternelle ! Je ne sais comment exprimer l'impression que vous me donnez ; prenez ce qui précède pour quelque marque du sabot antérieur. En vérité, je désirerais vous voir revenir à votre propre et pauvre xix® siècle, avec ses folies et maladies, ses efforts aveugles et demi-aveugles, mais gigantesques, ses larmes et son rire, en vous efforçant de

OCTOBRE 184t 177

(légaf^er, dans quelque mesure, ce qu'il se cache en tout cela (le divin. C'est l.i ce qui me paraît devoir être l'œuvre propie (les écrivains. Hclas! il est si facile de se pfuinder à des aitiludes de Transceudantalisme de plus en plus hautes et de no plus rien voir au-dessous de soi que les neijj'cs éternelles de l'Himalaya, la Terre réduite à une planète et le firmament bleu se parsemant détoiles en plein jour; c'est facile pour vous, pour moi, mais où cela conduit-il ? Je crains toujours que ce ne soit au Néant et simplement au détriment des poumons ! (Le sabot frappe, frappe, frappe!) Ma foi, je crois, en tout cas, qu'un homme n'a pas le droit de dire à sa propre génération, en se détournant d'elle : « Sois maudite! » C'est tout le Passé et tout l'Avenir que notre propre généralion, bien misérable, qui file le coton, fait la chasse au dollar, avec ses mensonges et sa rumeur. Hevenez-y, je vous dis... Et là-dessus, pour le moment, je cesse de « frapper » du sabot.

Adieu, mon ami, je n'ajouterai plus un mot. Ma femme est absente, chez des amis C'est pour l'aller chercher que je pars pour le Suffolk. J'espère voir aussi Ely, Saint-ivcs et lluntingdon et divers Cromwelliana...

T. Gaklyle.

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