‹ CorrespondanceChapitre 77 sur 130 · LXXX. — Carlyle à Emerson · texte numérisé non relu

LXXX. — Carlyle à Emerson

Chelsea, Londres, le 17 novembre 1842.

... Jo vous en prie, ne vous laissez pas importuner par cette paperasserie inintelligible des éditeurs. Je suppose que leurs comptes sont tous d'une correction acceptable et qu'ils ne nous volent, dans la mesure où ils le font, que selon les règles. Et en somme, qu'est-ce que cela fait ? Je ne connais plus le pressant besoin d'argent; hélas, le besoin qui me presse bien plus vivement, c'est un manque de pouvoir, un manque de raison, et le sentiment qu'on a de ces choses-là vous rend relativement bien indifférent à l'argent...

Ce (jue vous dites d'Alcott me paraît tout à fait juste. C'est un homme (jui a trouvé l'accès de la plus haute région intellectuelle, si l'on considère comme telle (bien (ju'en cela aussi il y ait divers degrés) celle où un homme est capable de croire et de discerner personnellement, sans éprouver le besoin d'être aidé par aucun autre et même en op[)osition avec tous les autres ; mais je crois très peu vraisemblable qu'il accomplisse jamais rien (le considérable, si ce n'est de réaliser pour st)n compte (juelque existence bizarre, semi-perverse, quoique virile encore, ce qui, à la vérité, n'est pas chose méprisable. Vous parlez de son « égoïsmc plus que prophétiijue ». Hélas oui ! c'est de cette pAte que se sont faits tous les Krmites de la Thébaide, tous les fondateurs de

sectes et tous les phénomènes fanatiques insociables

— dans des régions très élevées, dans les plus élevées

— en cet ordre d'idées. Au demeurant je n'aime pas la classe des fondateurs de secte. Jamais, ai-je coutume de dire, un vrai grand homme, à commencer par Jésus- Christ, n'a fondé une secte, j'entends ne s'est expressément proposé d'en fonder une. Quelle représentation de notre univers doit avoir un homme qui pense qu' « il peut l'avaler tout entier », qui ne s'estime pas doublement et trois fois trop heureux de pouvoir éviter d'en être dévoré ! Au demeurant j'espère parfois que nous en avons fini, dans ce pauvre monde, avec les fanatiques et les imposteurs agonistiques. Ce sera sur le passé un progrès immense et les idées nouvelles, comme les appelle Alcott, n'en prospéreront que beaucoup mieux. Les antiques et sombres cathédrales gothiques avaient du bon; mais le grand dôme bleu qui les domine toutes vaut mieux qu'aucune cathédrale de Cologne. Au reste, ne dites pas au bon Alcott un mot de tout ceci, mais qu'il m'aime de son mieux et se nourrisse paisiblement de légumes, cependant que moi, qui m'en nourris partiellement, je continuerai à l'aimer.

La meilleure action d'Alcott durant son séjour ici, ce fut de faire circuler quelques exemplaires de votre ouvrage : « L'homme comme réformateur ». Je n'en ai pas reçu; j'en demandai un dès que je connus la bonne source, mais Alcott, à ce que je crois, était déjà parti. Et maintenant notez, car ceci, je pense, est une nouveauté, à moins que vous ne Payez appris déjà, que certains radicaux ont réimprimé votre Essay en Lancashire, qu'il circule abondamment, là-bas comme ici, sous forme de brochure à bon marché et reçoit, autant que j'en puisse juger, un excellent accueil. Il m'est tombé sous la main divers comptes rendus de journaux, tous favorables, mais tous trop superficiels pour que je vous les envoie. Personnellement j'y vois une production réelle-

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ment excellente, l'une des meilleures paroles que vous ayez jamais prononcées. Prononcez-en beaucoup de ce genre. Kt laissez quiconque voudra les déformer en quelque «végétarisme»' ou toute autre billevesée, le faire à ses risques et périls ; car la parole en elle-même est vraie, et par conséquent il faudra bien qu'elle se transmue en un fait qui ne sera pas toutefois, je veux l'espérer, un fait avorté et mal venu. Des paroles de ce genre n'engendrent pas de faits au bout de sept mois, trop heureux s'ils arrivent au jour bien A terme (eux et ceux qui s'y rattachent) dans le second siècle; car l'antique Temps n'engendre qu'avec la plus sage lenteur! Mais pour parler sans figure, j'ai beaucoup goûté la clarté, la simplicité, la tranquille énergie et la sincérité de ce discours et je me suis également réjoui de le voir se répandre si spontanément ici parmi nous. Celui qui eut le premier l'idée (le l'imprimer est un certain Thomas Ballantyne, directeur d'un journal d(» IManehester, un très allègre et très bon petit homme, jadis tisseur de Paisley, à ce qu'il me fait savoir, et grand admirateur de toutes les belles choses. (Quelques lignes sur James Stephen, « un homme sur les confins du génie et du dilettantisme », auteur d'un travail sur Loyola qui avait attiré l'attention (i'Kmerson.)

... Une Madame Lee, de Hrooklin, auprès de chez vous, a fait, surtout par voie d'extraits, un livre agréable sur .lean-Paul J'ai le regret de trouver (lûuderode et C^ déci- (li'ment ennuyeux. Cromwcll ! Cromwell ! Ne prononcez pas un pareil mot si vous m'aimez ! Et pourtant !.. Adieu, mon ami, pour ce soir !

Toujours vôtre.

T. Caklylk.

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